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CSS est une revue d’études féministes, queer et postcoloniales, héritière des pensées critiques, qui pose à nouveaux frais la question de Sarah Kofman : « Comment s’en sortir ? »

Cet extrait est tiré d’un article publié le 21 décembre 2015 dans le deuxième numéro de la revue Comment s’en sortir ?. Le dossier Transféminismes/Transfeminisms a été coordonné par Kira Ribeiro et Ian Zdanowicz, que je remercie chaleureusement comme l’équipe de la revue.

En écrivant cet article avec des « bouts » de thèse de doctorat, des passages repensés et augmentés, en offrant les « coulisses » (ou des implicites) de ma pensée, j’ai aussi voulu partager un démarche intellectuelle et scientifique sans renier ou bannir les aspects intimes du travail de recherche. Dans le processus d’écriture, mes pensées sont souvent allées vers Danièle Kergoat, en considérant ses travaux autant que son itinéraire de recherche et son humanité. Dans une recension de l’ouvrage Se battre, disent-elles… (Paris, La Dispute, coll. « Le genre du monde », 2012), Igor Martinache écrit : il ne s’agit pas, directement du moins, prioritairement des mobilisations « féministes », mais plus largement d’une réflexion sur la place des femmes dans l’organisation du travail productif – et reproductif. De même ma réflexion est plus largement centrée sur la place des personnes trans dans les relations hommes/femmes (l’ordre des genres), mais aussi dans le travail scientifique et ses épistémologies.

Pour une épistémologie trans et féministe : un exemple de production de savoirs situés (p. 42-58)

 

Abstracts

Cette contribution propose une réflexion sur la construction d’une épistémologie trans et féministe au sein de l’université quand on se pense comme membre d’un groupe subalterne. L’articulation des statuts d’insider et d’outsider (les limites et les avantages à être « du dedans » et « du dehors ») montre la construction de savoirs situés dans une dynamique constructiviste de l’espace public et de l’espace académique. Le métarécit de la recherche sur laquelle nous nous appuyons (une thèse de doctorat sur la construction médiatique des transidentités) donne les exemples d’une inscription dans les épistémologies féministes et des ouvertures inspirées par les Trans Studies anglo-saxonnes. Nous étudions et analysons les termes d’un discours sur soi comme étape nécessaire vers un au-delà de l’appartenance morale, de l’intimité et de la familiarité avec le terrain étudié. Pour ce faire, nous revenons plus précisément sur la notion d’épistémologie du point de vue (standpoint epistemology) proposée par Donna Haraway et ses développements. Avec les savoirs situés nous déplaçons le sujet dans le champ de la philosophie et reconnaissons le sujet trans comme sujet de savoirs grâce aux outils de la pensée féministe.

This contribution offers a reflection on the construction of a feminist and trans epistemology within the Academy when one thinks of themselves as a member of a subaltern group. The articulation of insider and outsider status – the limits and advantages of being “within” and “out of” – reveals the construction of situated knowledges within a constructivist dynamic of public and academic space. This paper is based on a research – a PhD thesis on the media construction of transidentities – whose metanarrative provides examples of an inscription within feminist epistemologies as well as thoughts inspired by Anglo-Saxon Trans Studies. We study and analyze the terms of a self-narrative as a necessary step to go beyond moral ties, intimacy and familiarity with the field of study. In order to do so, we go back on the notion of standpoint epistemology as it has been proposed by Donna Haraway and as it has been developed since then. With situated knowledges, we inscribe the subject within the field of Philosophy and we recognize the trans subject as a subject of knowledge through a feminist framework.

Extrait :

Comment le « je » du témoignage est-il devenu le « nous » de la recherche ? Comment, concernant les personnes trans(1), s’est opéré le glissement du statut d’objet de savoir à celui de sujet de savoir ? Répondre à ces questions dans un contexte académique, quand on se pense comme membre d’un groupe subalterne, minorisé, voire opprimé, conduit à considérer l’articulation entre un statut d’insider et un statut d’outsider. Montrer les limites et les avantages à être « du dedans » et « du dehors » constitue une démarche éclairante qui est le point de départ de cette contribution. Nous produisons un contre-discours dans une position de « contre-public ». Nous suivons la pensée de Nancy Fraser (1990, 67) dont la notion de « contre-public- subalterne » fait référence aux publics subalternes qui inventent et diffusent des contre-discours leur permettant en retour de formuler des interprétations oppositionnelles de leurs identités, intérêts et besoins(2). Les cadres de notre posture épistémologique nous les disons trans et féministe. Nous produisons un contre- discours pour formuler des identités différentes et des savoirs nouveaux dans une double posture du dedans/dehors ; nous l’inscrivons dans une dynamique constructiviste de l’espace public ; nous l’élaborons depuis une position subalterne.

Il semble important de montrer les échafaudages d’un parcours de recherche et de ne pas éluder le « je » de la chercheuse analysant son travail a posteriori ou in progress. Ce travail – mené en tant que personne trans identifiée et auto-identifiée comme telle – a débuté avec une étude sur la construction médiatique des transidentités. Celle-ci s’est appuyée d’une part sur un corpus audiovisuel constitué à l’Institut National de l’Audiovisuel(3), d’autre part sur une observation participante de cinq années du terrain(4) transidentitaire français ; cette recherche a ainsi mis à jour une représentation de type hégémonique (un sujet « transsexuel » validant l’ordre des genres) et elle a aussi pu éclairer la dichotomie entre personnes et représentations – dichotomie relevée par les personnes trans elles-mêmes au sein des associations parisiennes des années 1990).

Ne pas éluder le « je » est une précision importante qui en appelle une autre. Bastien Soulé écrit qu’être affecté est « la condition sine qua non des adeptes de la participation observante » (Soulé 2007, 137). Ma démarche de recherche exigeait que j’intègre à l’étude les affects, les engagements intellectuels et les contaminations symboliques diverses, antécédentes à l’élection de mon terrain, en m’impliquant ainsi dans ce que je me suis proposée de nommer une posture « auto-rétro-observante ». Cette notion avait d’abord pour objectif de servir de « première ligne de défense théorique » pour faire face à des résistances attendues(5). Elle avait aussi vocation à exprimer une posture épistémologique située et à éviter le piège de l’autolégitimation.

1 Par l’expression « personne trans » ou le terme transidentité, nous désignons les personnes auto-identifiées ou identifiées comme transsexuelles, transgenres ou encore travesties. Il existe bien d’autres identifications témoignant aussi d’un refus  d’assignation marqué par les acronymes Ft* et plus  rarement Mt*, qui à l’origine désignaient les transitions female to male et male to female.

2 Fraser associe les notions de subaltern de Gayatri Chakravorty Spivak (1988) et de counterpublic de Rita Felski (1989).

3 Le corpus a regroupé 886 documents audiovisuels sur la période 1946-2010 : actualités, fictions, magazines, reportages, sport, cinéma, talk-show, variétés, télé-réalité.

4 Par terrain, je désigne les associations et collectifs transsexuels et transgenres. L’observation participante (2008-2012) a été doublée d’entretiens et d’une enquête qualitative menée de 2009 à 2010. Le « terrain » est parfois traité comme une « entité » quand je désigne les politiques trans, c’est-à-dire la façon dont les groupes trans existent et agissent dans l’espace public. D’une part, l’inscription militante dans les groupes désignés est antérieure au choix du terrain et l’inscription dans la recherche, et, d’autre part, l’étiquetage militant dont j’ai été (et suis) l’objet est variable selon les groupes considérés.

L’intégralité du numéro en suivant le lien : http://commentsensortir.org/

N° 2 | 2015 – Transféminismes / Transfeminisms, Coordination : Kira Ribeiro et Ian Zdanowicz

  • Introduction : Kira RIBEIRO et Ian ZDANOWICZ
  • Manifeste : Miriam SOLÁ, Le transféminisme et ses transgressions. Introduction au « Manifeste pour une insurrection transféministe » (p. 4-7)
    (traduction de l’espagnol par Eva Rodriguez et Karine Espineira)
  • Rencontre : Dean SPADE, Construire des politiques centrées sur les plus vulnérables. Entretien avec Dean Spade par Kira Ribeiro et Ian Zdanowicz (p. 8-22)
    (traduit de l’anglais par Michele Greer et Keivan Djavadzadeh)
  • Traduction : Sandy STONE, L’Empire contre-attaque : un manifeste posttranssexuel (p. 23-41) (traduction de l’anglais par Kira Ribeiro)
  • Frictions : Karine ESPINEIRA, Pour une épistémologie trans et féministe : un exemple de production de savoirs situés (p. 42-58)
  • Francesca ARENA, Silvia CHILETTI et Jean-Christophe COFFIN, Psychiatrie, genre et sexualités dans la seconde moitié du XXe siècle (p. 59-75)
  • Ian ZDANOWICZ, L’architecture du passing : la place, le regard, le mouvement (p. 76-91)
  • Flo-René MORIN, Le tranimal est politique : Stalking Cat, le paradigme transsexuel et les frontières de l’humain (p. 92-107)
  • Athena COLMAN, Crossing Spaces, Traversing Styles: A Transfeminist Mobilization of Merleau-Ponty (p. 108-123)
  • Arsenal : Cristina CASTELLANO, Transfeminismos. Epistemes, fricciones y flujos, Miriam SOLÁ et Elena URKO (comp.), Tafalla Nafarroa, Txalaparta, 2013. (p. 124-127)
  • Gaël POTIN, La Transyclopédie. Tout savoir sur les transidentités, Karine ESPINEIRA, Maud-Yeuse THOMAS et Arnaud ALESSANDRIN (dir.), Paris, Éditions Des ailes sur un tracteur, 2012. (p. 128-132)
  • Alexandre BARIL, Excluded. Making Feminist and Queer Movements More Inclusive, Julia SERANO, Berkeley, Seal Press, 2013. (p. 133-136)
  • Guillaume ROUCOUX, The Transgender Studies Reader 2, Susan STRYKER et Aren Z. AIZURA (dir.), New York, Londres, Routledge, 2013. (p. 137-140)
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Bonjour à tou.te.s,

J’utilise la fonction « nouvel article  » pour vous prier d’excuser l’envoi précédent truffé de fautes et de coquilles.

La notification est partie trop tôt à cause d’un miss clic.

Cordialement,

Karine

TRANSFÉMINISMES

Cahiers de la transidentité N° 5

Sous la direction de : Maud-Yeuse Thomas, Noomi B. Grüsig, Karine Espineira, Cahiers de la transidentité, QUESTIONS DE GENRE, éditions de L’Harmattan.

9782343070148r

Couverture : Alice Molinier &
MH/Sam Bourcier

Je n’ai pas nourri mon blog depuis longtemps alors je m’y remet doucement avec des informations de publications que je souhaite intéressantes.

Pour entrer dans les coulisses de cet ouvrage, l’idée d’engager ce paradigme est née courant 2013. Il a vu le jour après quelques péripéties mais avec la volonté de bien faire ou du moins de faire au mieux avec les moyens qui étaient les nôtres. Cet ouvrage n’est que l’un des jalons d’une réflexion plus vaste dont on peut avoir un aperçu en parcourant de nombreux blogs francophones. Ailleurs, le processus de « penser les transféminismes » est bien avancé depuis l’article Emi Koyama (2003). Les pratiques transféministes prennent aussi des formes passionnantes quand on les observe en Italie, en Espagne, au Chili ou encore au Brésil. Comme le souligne Alexandre Baril la réflexion sur les transféminismes est émergentes dans le monde francophone et on peut la considérer avec optimisme bien que son émergence soit encore à ses débuts.  Les écrits d’Alexandre Baril viendront d’ailleurs conforter cette émergence et sa reconnaissance par le monde anglophone au passage.

Nous avons aussi souhaité la collaboration avec Noomi pour coordonner cet ouvrage que nous n’avons cessé de revoir, de discuter, de déconstruire et de reconstruire sans jamais être totalement satisfaites car on souhaite toujours mieux faire. Nous nous sommes parlées. Nous avons abordé les questions du pouvoir, des privilèges ainsi que de leurs reconnaissances ou de leurs dénis. Traductrice de Julia Serrano et créditée à sa demande  « plongeuse-serveuse » dans le comité de lecture des cahiers de la transidentité, la présence de Noomi nous a conforté dans notre approche visant à déconstruire les hiérarchies tout en ne les niant pas, car elles nous dépassent souvent à notre insu et c’est là que le pouvoir s’exprime souvent de façon insidieuse. Nous sommes peut-être apportées des éclairages mutuellement. Je n’oublie pas que si aujourd’hui je porte le titre de docteure, j’ai aussi porté celui de femme de ménage, d’ouvrière et même celui de cadre ! Ce n’est pas de l’étiquette le plus valorisante dont je la plus fière. J’ai déjà évoqué le parcours de Maud qui est bien plus évocateur que mon propre parcours. Toutes deux, nous tenons à remercier Noomi pour sa fraicheur, ses idées et son enthousiasme.


Sommaire :

Présentation du dossier [en ligne sur le site de l’ODT] :
Nous, transféministes, M.-Y Thomas, K. Espineira, N. B. Grüsig

Introduction, P. Porchat, T. Ayouch, p. 17
Entretien avec L’Écho des sorcières, p. 21
Transféminisme à la française, N. B. Grüsig, p. 29
Le renouveau transféministe, A. Alessandrin, p. 49
Transféminisme ou postféminisme ?, M.-Y. Thomas, p. 55
Notes pour une technologie Transféministe, L. Rojas, p. 65
Qui a peur du transféminisme ?, Genres Pluriels, p. 75

Autour du trans-féminisme :

Femonationalisme, R. Gharaibeh, p. 83
Féminisme(s) et littérature marocaine, J. Zaganiaris, p. 91
Autour de The Empire Strykes Back, K. Espineira, p. 115

Conclusion :

TransRévolution Réflexions, MH/S. Bourcier, p. 125

Passages :

La fierté des damnés de la terre, J.-M. Gaillard, p. 133
Rachele in sex land, R. Borghi, p. 139
Entretien avec l’association Chrysalide, p. 145
Sissies imperator, D. Roth Bettoni, p. 159
Notes de lecture(s), G. Clamens, p. 169


ISBN : 978-2-343-07014-8 • octobre 2015

http://www.editions-harmattan.fr/index.asp?navig=catalogue&obj=livre&no=48255

Source : http://www.francetvinfo.fr/image/7550mltza-ce5a/1000/562/6147113.jpg Le cortège de l’Existrans, une marche annuelle pour les droits des personnes trans et intersexe, à Paris, le 20 octobre 2012. (FRANÇOIS GUILLOT / AFP)

Ce papier est le complément à l’article de Louis Boy, intitulé : « Transsexualité, transidentité : un tabou français ? », publié le 17/05/2015 | 07:09 : http://www.francetvinfo.fr/societe/transsexualite-transidentite-un-tabou-francais_891103.html

Je remercie Louis Boy pour son travail.

L’enquête transphobie, dont il souvent question dans cette interview, a été réalisée à l’initiative du Comité Idaho et de République & Diversité. [Modification du  23/05/2016 : Je met cet extrait en exergue, hors du texte, afin que personne ne se sente légitimement oublié.e].

Suite à cette interview, j’ai demandé/proposé quelques modifications de mes réponses car  quelques changements dans un propos, qui demande des nuances, me semblaient nécessaires. Le journaliste a pu intégrer certaines de mes demandes au texte initial et je l’en remercie à nouveau. Mais je tenais à partager celles qui n’avaient pu être intégrées alors j’ai opté pour cette version sur mon blog que je partage avec vous :

La question trans est-elle le dernier vrai tabou concernant les questions de genre en France ? Pourquoi ce sujet est-il si peu familier du grand public ?

Dans les sociétés occidentales, on fonctionne depuis très longtemps sur le modèle traditionnel d’une différence du genre binaire : il y a les hommes, les femmes, et rien d’autre. Et d’un coup, en une ou deux générations, le grand public voit arriver des personnes trans, qui leur disent deux choses : Premièrement, il n’y a pas que des hommes et des femmes. Deuxièmement, la définition de ces termes ne repose pas sur la seule biologie mais sur des critères socio-historiques, juridiques, symboliques, etc. C’est une révolution qui doit se faire dans les esprits. On voit, dans les récents débats autour du genre, que cette question reste très polémique, et fait peur aux gens. Les personnes trans fascinent autant qu’elles effraient, parce que, quelque part, elles démontrent par leur existence quelque chose que beaucoup de gens pensaient indémontrable.

La question est rendue d’autant plus complexe par la diversité des personnes trans et de leurs parcours. Depuis les années 1950, on a expliqué aux gens qu’il y avait les personnes transsexuelles, qui prenaient des hormones, qui se faisaient opérer, qui changeaient leur état civil. Mais, alors que le grand public pensait avoir intégré ce qu’était un parcours de vie trans, est arrivé en France depuis une quinzaine d’années un mouvement transgenre, qui explique que l’on peut vivre son genre d’une autre façon, sans forcément faire appel à la médecine. C’est encore plus déstabilisant car cela complexifie les choses pour l’individu lambda.


Quelle est la part des personnes trans dans la population ? Sont-elles plus nombreuses que ne le soupçonnent la plupart des gens ?

Il est très difficile de chiffrer le nombre de personnes trans. Chacun a plus ou moins ses sources. Les derniers chiffres sont ceux d’un rapport de la Haute autorité de santé, datant de 2009, qui situe leur part dans la population entre une personne sur 10 000 et une personne sur 50 000.

En France, il y a des personnes trans absolument partout dans la société. Il m’arrive de plaisanter face à un auditoire : « On est parmi vous » [rire]. Je connais des personnes dans l’éducation nationale, dans l’armée, des secrétaires, des sex-workers, etc. Les profils sont très divers. Cela n’empêche pas qu’une partie de la population trans soit sans emploi, sans logement et dans une situation de précarité. Mais ce n’est plus 100% des cas.

Parfois, des détails font qu’on détecte malgré tout certaines personnes comme étant trans tandis que d’autres restent incognito. Avant, cet anonymat était le courant dominant. Aujourd’hui, davantage de gens jouent la carte de la visibilité, ce qui est aussi permis par le changement des mentalités, aussi minime soit-il.


Comment expliquer que les gens ne s’imaginent pas qu’une personne trans puisse avoir la même vie qu’eux ? Cette visibilité accrue peut-elle aider ?

C’est lié à leur imaginaire, à des décennies d’héritage culturel et à la pathologisation sous forme de psychiatrisation. Il est très difficile de se défaire de la caricature. Si vous prenez des gens dans la rue et que vous leur demandez : « Qu’est-ce qu’une personne trans ? », ils vont majoritairement vous répondre : « Un travesti ».

Mais une image en chasse une autre. La prolifération de représentations qui ne correspondent pas à ces clichés va forcément changer la donne. Dans un certain nombre de pays, ce qui a fait la différence, c’est aussi la visibilité, et le fait que des personnes trans se retrouvent dans des positions de réussites : d’emploi, de vie de famille, de vie affective, de reconnaissances diverses.


Aux États-Unis, l’éclosion de stars trans comme l’actrice de la série Orange is the New Black, Laverne Cox, a initié un plus grand public à ces questions. Comment expliquez-vous qu’il n’y ait pas de personnalités trans aussi visibles en France ?

C’est lié à une différence de traitement médiatique. Aux États-Unis, depuis les années 1990, sont mises en avant dans les médias des personnalités trans qui sont des activistes, des intellectuels, des artistes. On fait appel à une forme d’expertise de leur part, sur le reste de la société et pas seulement sur leur propre existence. Quand on invite Laverne Cox, on lui demande à quoi ressemblera la nouvelle saison de sa série et on lui laisse une tribune pour parler de la condition trans des personnes trans racisées et non-racisées, ainsi que de la place des minorités dans la société américaine.

En France, dans la plupart des dispositifs médiatiques, une personne trans c’est encore une personne qui vient forcément raconter sa transition : on lui demandera quel était son prénom d’avant et si elle a des photos, pas ce qu’elle pense du chômage ou de François Hollande. Ce dispositif d’un autre temps est un handicap, car dans une lutte pour l’égalité des droits, être toujours renvoyé à son histoire personnelle est très disqualifiant.


De l’extérieur, on a l’impression que les personnes trans sont en retrait au sein du mouvement LGBT. Est-ce une réalité ? Si oui, comment l’expliquer ?

Le soutien des trans aux luttes LGBT remonte à bien avant la mobilisation pour le mariage pour tous mais leurs revendications ont été largement gommées. Du coup, beaucoup de groupes trans se sentent un peu désabusés, parce que dès qu’on parle de leurs combats, il y a beaucoup moins de monde. L’argument qui revient toujours, c’est que le combat des LGBT concerne uniquement l’orientation sexuelle, et « qu’avec les trans, c’est compliqué ». Et puis je crois que, même dans les milieux LGBT, où nous avons beaucoup d’alliés, l’incompréhension et la crainte que suscitent les personnes trans existent aussi.


Les combats des personnes homosexuelles et trans semblent aller de pair, elles sont réunies dans le sigle LGBT, mais est-ce vraiment le cas si leurs relations sont si compliquées ?

Il suffit de repenser au mouvement de libération homosexuelle dans les années 1960 aux États-Unis pour se rappeler que l’alliance existait. Les gays, les lesbiennes et les trans défilaient ensemble. Dans une société très binaire et hétéronormée, les personnes LGBT se retrouvent sur le fait que leur orientation sexuelle ou leur identité de genre ne correspond pas aux normes majoritaires, qui finissent par être imposées de façon parfois très oppressive aux individus.

J’ai des amies lesbiennes d’un certain âge qui ont connu les internements forcés par leur famille, et qui ont subi des électrochocs. La nouvelle génération gagnerait à se rappeler ce qu’ont vécu les personnes homosexuelles à une époque. Elles verraient pourquoi lutter ensemble n’est pas si hors de propos.


En France, les personnes désirant changer le sexe et le nom mentionnés sur leur état civil doivent, entre autres, justifier de leur identité de genre devant la justice, et avoir subi une opération stérilisante. Un parcours jugé humiliant et stigmatisant par les associations. La possibilité de changer plus facilement de genre auprès de l’état civil, et donc sur ses papiers, changerait-elle la vie des personnes trans ?

Une loi véritablement progressiste serait un texte sur le changement d’état civil démédicalisé et déjudiciarisé. Une telle loi serait vraiment la clé qui pourrait déverrouiller beaucoup de choses : l’accès au logement, à l’emploi ou encore à la santé [car beaucoup y renoncent de peur de subir des refus violents et humiliants, des propos ou des actes transphobes], la fin d’un certain nombre de discriminations administratives, que ce soit à la sécurité sociale ou au bureau de poste. Dans l’enquête sur la transphobie que j’ai menée avec Arnaud Alessandrin en 2014, on voit que ces embûches au quotidien sont extrêmement violentes pour l’estime de soi. Cela finit peu à peu par détruire les gens de l’intérieur.


Journaliste : Trois députés PS ont publié en octobre dernier une ébauche de projet de loi sur le sujet, qui a été très fraîchement accueillie par les associations. Les responsables politiques sont-ils trop éloignés des préoccupations de la population trans ?

Je pense que ces gens sont bien intentionnés à l’égard des personnes trans. Le problème, c’est qu’ils ne travaillent pas directement avec les associations, au sein desquelles il y a, aujourd’hui, des gens qui ont une grande expertise du débat. Les politiques se pensent tellement au-dessus de la question, quelque part, qu’ils ne font pas appel aux principaux concernés.

De plus, je trouve qu’en France, il y a un déficit de confiance dans le citoyen. A chaque fois qu’on parle d’égalité des droits, la question que l’on se pose, c’est : « Qu’est-ce que les gens vont faire des droits qu’on va leur donner ? », en sous-entendant toujours que certains vont en abuser. Pourtant, un certain nombre de pays ont légiféré de façon très progressiste sur la question, et ça marche. L’Argentine n’est pas devenue un pays sans foi ni loi où les gens changent de genre n’importe comment et pour n’importe quelle raison. C’est au contraire, un pays, à l’égal de Maltes très récemment, qui a eu le courage de légiférer pour dévulnérabiliser des personnes et rendre leur vie vivable.


Journaliste : Dans le climat politique actuel, marqué par les débats virulents autour du genre et du mariage pour tous, peut-on imaginer une loi dans les années à venir ?

Ce qui est sûr, c’est que les débats sur le mariage pour tous ont fait beaucoup de mal. Aujourd’hui, les politiques qui voudraient présenter des projets ont peur du qu’en-dira-t-on. Ils anticipent les réactions et choisissent l’autocensure, en se disant que, sinon, ils auront la Manif pour tous ou Civitas sur le dos.

A mon avis, s’il n’y a pas eu de proposition aboutie depuis le début du mandat de François Hollande, c’est que le gouvernement actuel a peur de mobiliser à nouveau, et encore plus fortement, ces mouvements. Si Hollande est réélu, osera-t-il se prononcer une nouvelle fois en faveur d’une simplification du changement d’état civil ? Ses adversaires pourraient-ils l’envisager ? Quel que soit le côté qui l’emporte, pour l’instant, ça me semble mal parti. Très sincèrement, je souhaite que les événements me donnent tort.

MÉDIACULTURES: LA TRANSIDENTITÉ EN TÉLÉVISION

Une recherche menée sur un corpus à l’INA (1946-2010)


Préface de Maud-Yeuse Thomas

Logiques sociales – Sociologie du genre

Page de couverture

http://www.editions-harmattan.fr/index.asp?navig=catalogue&obj=livre&no=45743&razSqlClone=1

Quatrième de couverture :

L’étude de la construction médiatique des personnes trans sur un corpus formé à l’Institut National de l’Audiovisuel montre que la figure trans a donné lieu à des modélisations qui ne sont pas neutres sur les critères du genre. Le corpus constitué sur les bases archives de l’INA couvre la période 1946-2010 et la constitution d’un corpus annexe et documentaire a permis des références à des matériaux étrangers et récents comme les documentaires et les séries états-uniennes. L’ouvrage va donner les tendances de la médiatisation des personnes trans sur quarante années en télévision tout en partageant la démarche méthodologique de la construction et du travail sur un corpus vaste et inédit. L’analyse des relations et rapports entre personnes trans et médias est sociohistorique : sont définis et étudiés, les temps de la médiatisation des premières transitions comme les temps des médiatisations récentes, afin de mettre à jour les processus ayant participé à la construction de figures archétypales spectaculaires ou consensuelles, rassurantes ou inquiétantes, transgressives ou paniquantes, et ce, toujours sur les critères du genre. L’ouvrage aborde ainsi l’articulation des imaginaires sociaux et médiatiques qui dépassent de loin la question trans en concernant tout un chacun.

Ce travail de recherche a été récompensé par le 2e Prix jeune chercheur francophone en SIC – 2014, décerné par la Société française des sciences de l’information et de la communication (SFSIC).

Anglais (traduction automatique)

Espagnol (traduction automatique)

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