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MÉDIACULTURES: LA TRANSIDENTITÉ EN TÉLÉVISION

Une recherche menée sur un corpus à l’INA (1946-2010)


Préface de Maud-Yeuse Thomas

Logiques sociales – Sociologie du genre

Page de couverture

http://www.editions-harmattan.fr/index.asp?navig=catalogue&obj=livre&no=45743&razSqlClone=1

Quatrième de couverture :

L’étude de la construction médiatique des personnes trans sur un corpus formé à l’Institut National de l’Audiovisuel montre que la figure trans a donné lieu à des modélisations qui ne sont pas neutres sur les critères du genre. Le corpus constitué sur les bases archives de l’INA couvre la période 1946-2010 et la constitution d’un corpus annexe et documentaire a permis des références à des matériaux étrangers et récents comme les documentaires et les séries états-uniennes. L’ouvrage va donner les tendances de la médiatisation des personnes trans sur quarante années en télévision tout en partageant la démarche méthodologique de la construction et du travail sur un corpus vaste et inédit. L’analyse des relations et rapports entre personnes trans et médias est sociohistorique : sont définis et étudiés, les temps de la médiatisation des premières transitions comme les temps des médiatisations récentes, afin de mettre à jour les processus ayant participé à la construction de figures archétypales spectaculaires ou consensuelles, rassurantes ou inquiétantes, transgressives ou paniquantes, et ce, toujours sur les critères du genre. L’ouvrage aborde ainsi l’articulation des imaginaires sociaux et médiatiques qui dépassent de loin la question trans en concernant tout un chacun.

Ce travail de recherche a été récompensé par le 2e Prix jeune chercheur francophone en SIC – 2014, décerné par la Société française des sciences de l’information et de la communication (SFSIC).

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TRANSIDENTITÉS: ORDRE & PANIQUE DE GENRE

Le réel et ses interprétations

Préface de Marie-Joseph Bertini

Logiques sociales – Sociologie du genre

Page de couverture

http://www.editions-harmattan.fr/index.asp?navig=catalogue&obj=livre&no=45742

Quatrième de couverture :

Longtemps cantonnée au changement de sexe, la question trans est aujourd’hui abordée comme changement de genre au sein des disciplines ouvertes aux études de genre dans un renouvellement et un enrichissement du champ épistémique. Cette recherche inscrite dans l’interdiscipline que forment les Sciences de l’information et de la communication se veut aussi un travail précurseur des Transgender studies francophones suivant la pensée de Sandy Stone et dans la lignée des studies anglo-saxonnes. Cette recherche porte ainsi son attention sur la construction sociale et médiatique des transidentités (personnes transgenres, transsexuelles, identités alternatives). La problématique semble innovante car elle conjugue exigence et créativité de la recherche avec le statut de la chercheuse insider et outsider à son terrain. Ce premier volume s’attache à croiser l’état des lieux du terrain associatif et militant transidentitaire français avec l’histoire des définitions de la médecine légale depuis les années 1970 aux révisions les plus récentes. Cette nouvelle histoire des trans en France est éclairée par la description des processus de politisation des groupes, de la diversité des identifications de genre, de leurs subcultures, des apports de l’internet et des épistémologies féministes, de leurs rapports aux médias et en retour aux effets de la médiatisation.

Ce travail de recherche a été récompensé par le 2e Prix jeune chercheur francophone en SIC – 2014, décerné par la Société française des sciences de l’information et de la communication (SFSIC).

Il s’agit ici des extraits des communications que j’ai donné à l’occasion des conférences de l’Europride, dans la partie du programme assurée par le collectif IDEM que je remercie au passage.

Mise en contexte

Le premier extrait concerne la table ronde « Transféminismes vs trans-nationalisme » à La Friche (Petit Amphi extérieur de 16:30 à 18:00). Dès l’annonce de ce programme  sur les  réseaux sociaux on a pu remarquer des « inquiétudes » exprimées avec plus ou moins de bienveillance. On ne peut ignorer ce phénomène ni dans un cas ni dans l’autre car une inquiétude dit toujours « quelque chose ». Mais je crois que si ces personnes étaient venues  à notre rencontre ( j’étais avec Maud-Yeuse Thomas et Arnaud Alessandrin), elles auraient pu entendre au contraire, un discours que je crois aussi critique que rassurant n’extrapolant pas ce que seraient ou pas les trans, ce que seraient ou pas les apports du féminisme et surtout du post-féminisme. Il s’agissait plutôt de revenir avec sérénité sur une période dont le contexte a été trop vite oublié et certains apports trop vite condamnés.  J’ai pour ma part opéré un retour sur la période du Zoo et de nos espérances d’alors avec les moyens qui étaient alors le nôtres

Maud-Yeuse Thomas a « allumé » l’Europride en relayant aussi le communiqué porté pat le « collectif d’habitant.e.s de Marseille féministes, trans, pédés, gouines, bi.es, queers, asexuel.les,  et tordu.es en tous genres, majoritairement blanches, cisgenre et valide ». Et enfin Arnaud a expliqué comment l’état français comme l’état, les protocoles et autres institutions « privatisent » le corps des personnes (PMA, non remboursement des opération à l’étranger pour les trans, etc.). L’objectif de cette table ronde était avant tout de mettre en avant les outils de nos émancipations et non de s’engager dans un verbiage « d’intellos à la petite semaine » car nous mêmes, sommes ce « quelque chose », contenus souvent entre guillemets (et comme je viens de le faire pour illustration), entre intime et public, et contenu dans l »expression « trans-féministe-pédé-bi-gouine » (and whathever).  Nous avons nous-mêmes subie la phobie et parfois la violence verbale et physique au cours de nos existence. Faut-il vraiment le rappeler à chacun de nos texte ?

Avant ma présentation j’ai tenu à dire un mot sur l’invisibilisation des conférences trans qui ont pu se dérouler malgré de très grandes difficultés.

« Transféminismes vs trans-nationalisme »

A La Friche (Petit Amphi extérieur de 16:30 à 18:00, Marseille le 16 juillet 2013)

Invisibilisation(s)

Commençons par un coup de gueule vis-à-vis des médias généraux, des médias communautaires comme de la presse locale. Où sont donc les trans ? Où la question trans a-t-elle reléguée ? Les conférences du samedi ont pu être maintenues et ce, grâce au travail du groupe de travail et de l’engagement des intervenants et des intervenantes. Jamais en France, on avait pu donner dans un seul lieu un aperçu des différentes approches permettant de considérer les transidentités. Jamais on n’avait vu autant de groupes venir exposer  leurs positionnements militants et politiques, et partager avec nous leurs outils aussi créatifs que novateurs pour apporter une réponse à une transphobie aussi bien culturelle que politique. Les trans prennent en main leurs destinées. Ils et elles prennent en charge les questions de prévention, de sexualité et de santé via des dispositifs de santé communautaires partout en France. On a pu voir aussi à quel point la lutte face aux nomenclatures internationales sont âpres et techniques. Et que les personnes trans se mobilisent à l’international sur des questions d’une grande complexité. Croire que les questions trans  ne concernent que les trans est une erreur monumentale.

J’espère que cette discussion grâce à la tribune offerte par le collectif IDEM vous donnera envie de vous intéresser au travail de OUTrans à Paris, de Santé Active et Solidaire et d’Arc-en-ciel à Toulouse, de Chrysalide à Lyon, de STS à Strasbourg et de nombreux autres groupes en France, de lire les travaux de l’Observatoire des transidentités, d’apprécier le travail de la coordinations international Stop Trans Pathologization, de GATE ou de TGEU qui travaillent sur les processus  de révisions du DSM (manuel statistique des maladies mentales) de l’American Psychiatrique Association et de la CIM (classification internationale des maladies) de l’Organisation Mondiale de la Santé.

 

 

Tenter de théoriser notre prise de conscience

A l’heure où certains mouvements féministes renvois les trans à des corps biologisés et des identités renaturalisées, pour lesquelles, quoi que je fasse, je serais un homme en vertu du critère du sexe biologique de naissance et du sexe social assigné. Je serais donc un « homme infiltré » et un « ennemi de classe ». Qu’on en revienne-là, les bras m’en tombent.

C’est pourtant grâce aux outils de la pensée féministes qu’un certain nombre de personnes trans se sont émancipées en se politisant, en théorisant et en interrogeant un société sexiste, xénophobe, ultra-libérale et inégalitaire. Nous nous sentons ainsi concernées par toutes les luttes sociales et nous disons notre solidarité avec les sans-papiers, les chômeurs fliqués et criminalisés, les syndicats de travailleurs et travailleuses, les féministes, les folles, les butchs, les fems, les pédés et les gouines qui souhaitent se marier et/ou engager  une filiation,  les femmes battues,  les « putes », les intersexes et tous les parias et les freaks de nos sociétés égoïstes et bien pensantes qui ne veulent pas que nos vies soient vivables. Cette liste pour être complétée comprendrait au final une partie non négligeable de l’humanité. On ne parvient jamais à l’exhaustivité.  Petite parenthèse sur le terme « pute ». Avec des guillemets pour dénoncer la traite des femmes et le viol de leur corps, et marquer tout autant en solidarité avec les travailleurs et travailleuses du sexe. Qu’on ne me demande pas, même par solidarité, de faire comme si certain.es de mes ami.es n’existaient pas et que le travail sexuel n’existait pas non plus.

Je vais opérer maintenant un retour vers le passé avec Les séminaires Q[1] organisés par l’association le ZOO sous la direction de Marie-Hélène Bourcier (période 1996-1998). Pour Maud-Yeuse Thomas et moi, y participer représentait une première tentative de théorisation sinon de s’engager dans cette politisation qui va aboutir au transféminisme tel que définit par les membres de l’association OUTrans ce samedi lors des conférences (ils/elles publieront rapidement leur communication sur le blog d’OUTrans). Nous ne sommes bien entendu les ancêtres de personne. Il y a continuité et passages générationnels et non filiation directe et héritage d’une pensée. Par ailleurs Outrans se réclame de la lignée du GAT (Groupe Activiste Trans).

Cette période du milieu des années 1990 nous semblaient écartelée : rare conscience politique, mais riche inventivité d’un groupe prenant conscience de la nécessité de support et d’avoir à composer avec les institutions autant qu’à les contourner. Accéder aux savoirs et expériences du féminisme pour penser l’inégalité de la différence des sexes et poser l’idée du « binaire » que les trans eux-mêmes pouvaient reproduire, est devenu un enjeu théorique pour les transidentités du Zoo. L’idée a connu d’autres développements avec le Groupe Activiste Trans jusqu’à Outrans je l’ai dit. Souvenons-nous que beaucoup de personnes trans refusaient la confusion ou l’amalgame avec l’homosexualité, la prostitution, les travestis, voire les transgenres. Nous avons voulu que cela change, d’autres l’ont voulu depuis avec la même force.

Ce que nous avons compris avec la pensée féministe c’est que nous pouvions aussi être les acteurs et les actrices de notre propre émancipation. En formulant une base de pensée aussi bien politique que théorique nous pouvions refuser l’injonction au « tout homme » ou « tout femme », et refuser de participer à la politique de la différence des sexes perçue comme franche inégalité.

Avec cette pensée queer définie avec Judith Butler et Eve Sedgwick aux États-Unis, les « séminaires Q »  postulaient aussi l’hétérosexualité comme système politique suivant la pensée de Wittig (1992), ce système formant le cadre majeur de l’oppression des femmes. Notre « opium » au Zoo était un concentré d’études de la diversité, et ce, par notre prise de parole comme intervenant-e-s s’autodéterminant gay, lesbienne, bi, trans et/ou queer. Pour Marie-Hélène Bourcier, l’objectif des séminaires queer du Zoo était « de faire circuler le plus largement possible un type de savoir et de références relatifs à la construction historique, sociale, politique et culturelle de l’homosexualité, de l’hétérosexualité, de la bisexualité, de la transsexualité et des genres. De mettre en valeur les travaux et les initiatives qui relèvent d’une critique hyperbolique des lieux de formation des identités sexuelles et de genre normatives, qui déconstruisent les savoirs qui fondent et naturalisent la discipline du corps »[2].

Si des transidentités ont pu se greffer à des mouvements divers de façon individuelle et sporadique, c’est avec le Zoo que les transidentités ont été invitées pour la première fois à théoriser et à partager leurs études et non plus seulement à témoigner de leurs existences (dans le contexte français) alors que ce mouvement avait déjà été initié aux États-Unis depuis près de dix ans. La rupture est nette avec la considération du « transsexualisme » comme fait unique, individuel, perpétuellement rejoué comme une première fois – donc avec l’oblitération du paradigme politique du changement de genre. Le Zoo et « son queer » furent cependant fort incompris en ces premières années. Ces théories nouvelles furent moins saisies comme affranchissement intellectuel et politique que nouvelle complexité imposée dans l’urgence – contrainte médico-légale, obligation d’insertion sociale et professionnelle au sein d’une « société férocement binaire » (M.-Y. Thomas 2007). Il faudra attendre les années  2000 pour que ces idées se répandent un peu mieux et soient en partie acceptées donnant lieu à de nouvelles études et perspectives de savoirs. Toutefois, des questions ne peuvent être éludées comme l’acceptation des trans’ par les féministes ou  encore celle de la prise de conscience des enjeux du féminisme par l’ensemble des transidentités. Le sujet mérite que l’on s’y arrête.

Je vais conclure sur un je(u) dans le temps :

En 1997, j’allais sur mes 30 ans et j’écrivais dans l’ouvrage Q comme Queer paru un ans plus tard : Je me dis « trans » parce que je fais du politique et pas du transsexualisme[3].

En 2013, j’approche 46 ans et cette formule me paraît plus que jamais toujours d’actualité.


[1] Q comme Queer, Collectif dirigé par Marie-Hélène Bourcier, Éditions GayKitschCamp, 1998.

[2] Bernard Andrieu, « Entretien avec Marie-Hélène Bourcier », Dilecta Corps, n°4, 2008, pp. 5-11, [En ligne], http://www.cairn.info/revue-corps-2008-1-page-5.htm

[3] « Q come Question », Q comme Queer, p. 114.

Conférence  : Archives et centres documentaires LGBT en France, en Europe, et aux USA aux Archives Départementales des Bouches-du-Rhônes (Marseille, le 17 juillet 2013)

Le T dans la mémoire et dans les archives

On le sait, mémoires et archives sont indissociables. Dans le cas français, mais j’imagine que c’est aussi le cas ailleurs, l’histoire des personnes  trans est encore écrite par des non-trans. On sent que le danger est d’obtenir des archives uniquement médicales. Hier encore je parlais avec le psychologue clinicien Tom Reucher du projet Vigitrans qu’il était prêt à porter. Et ce projet d’archives trans n’a finalement jamais vu le jour et nous avons peine à l’imaginer aujourd’hui. Pourtant, ce projet nous est nécessaire. Nous devons pourtant oeuvrer pour une histoire investie par les personnes trans, pour toutes les personnes trans. Notre histoire doit être trans mais pas que trans nous le savons aussi. Et les transversalités entre nos différentes cultures plaident aussi en ce sens.
Autre point qui plaide pour la nécessité d’archives trans : Une mémoire se perd en partie même si nous pouvons nous appuyer sur le travaux de Meyerovitz, de Namaste, de Foerster, etc. On ne parvient à fixer qu’en partie cette réalité méconnue qu’est la culture cabaret transgenre en tant que réseau d’entraide avant la psychiatrisation de nos existences. C’est un exemple parmi d’autres.
Nouvelle approche, ma propre recherche, avec mon exploration de la mémoire de l’audiovisuelle a l’Institut National de l’Audiovisuel. Cette mémoire n’est pas notre. C’est une mémoire à analyser. Il y a Un enjeu méthodologique à pouvoir utiliser ces matériaux. J’ai réuni plus de 800 documents audiovisuels de 1946 à nos jours. Aucun ne relate une mémoire trans sans poser de nombreuses questions à la recherche, en terme d’analyse et de re contextualisation. J’ai beaucoup pensé au travail de Vito Russo quand il publie The celluloïd closet démontrant non seulement comment l’homosexualité est représentée au cinéma mais comment elle a passé des filtres. Il décrit son évolution et la force de cette présence. Car au final on se rend compte que nos subcultures LGBTI font bien partie de la culture commune. Mais nous savons qu’il nous faut la retravailler et non les diffuser sous une forme brute.
Je peux aussi donner l’exemple de La transyclopedie : un ouvrage collectif autant qu’un travail d’inventaire que nous voudrions inscrire dans une culture commune. Mais le travail va être de longue haleine.
Il est encore fréquent que nos amis LGB établissent des bibliographie compilant les ouvrages de nos « expert » – écrits souvent marqué par une transphobie non dissimulée. Et l’on se retrouve à voir nos « détracteurs » plus cités que nous mêmes…
Nous plaidons pour des archives communautaires qui soient respectueuses aussi bien l’action associative que la production l’universitaire. Et, ce pourrait être déjà un point de départ.
Je vais conclure sur deux points. En premier lieu sur l’idée du mariage dont nous nous amusions tout à l’heure. Je veux bien me marier mais pas sans avoir étudié le contrat de mariage auparavant (ref. à l’histoire particulière du centre d’archives Arc-en-ciel).
Enfin, je veux remercier l’Académie Gay et Lesbienne, car j’ai ressenti une plus grande joie à voir mon premier ouvrage référencé dans leurs archives que de le voir apparaître dans des catalogues commerciaux. Un mot décrit mon ressenti : fierté.
Karine Espineira
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Yves Chevalier (à gauche), Eric Maigret (de face), Laurence Herault (de dos). (Marie-Joseph Bertini, Françoise Bernard et Marlène Coulomb-Gully étaient aussi membres du jury)
Photo : ©Amandine Suner

Je diffuse ici ce qui a été ma présentation de thèse sous sous forme rédigée. Présentation à l’attention du jury et ouverture de cette soutenance de thèse de doctorat en Sciences de l’Information et de la Communication qui a duré quatre heures, le lundi 26 novembre dans la salle du Conseil (Université de Nice – Sophia Antipolis).

 

La construction médiatique des transidentités : un modélisation sociale et médiaculturelle

Je n’étais pas seule durant la recherche dont je vais vous présenter les tendances et résultats sous forme d’un méta récit de la construction de ce travail. Récit parfois chronologique, parfois personnel quand nécessaire. Je voudrais remercier chacun des membres du jury pour des soutiens directs comme avec Laurence Hérault, Françoise Bernard, et Marie-Joseph Bertini qui m’ont respectivement dirigée en séminaire, en master et en thèse de doctorat. Marlène Coulomb, Yves Chevalier et Éric Maigret pour leurs travaux respectifs qui m’ont grandement inspirée on va le voir. Acteurs et actrices du développement des études de Genre, des études culturelles, et de leur implémentation dans les Sciences de l’Information et de la Communication et de nombreuses autres disciplines, vous avez permis, encouragé et soutenu l’émergence de travaux tels que celui que je vous propose aujourd’hui. Un tel travail était encore impensable il y a dix ans, il ne faut pas craindre de le dire pour prendre la mesure des chemins parcourus.

Je remercie aussi le laboratoire I3M de m’accueillir tout comme je remercie l’Inathèque de Marseille. Je n’oublierais pas le terrain transidentitaire : collectifs, associations et personnes que je ne peux toutes citer. Enfin, comment ne pas avoir des pensées bienveillantes et amicales pour ce public ici présent. Amies doctorants et doctorantes, amiEs  de la vie, amiEs de destin, amiEs tout court merci de m’avoir entourée.

 [Objet, inscription dans le champ de recherche, plan]

Cette recherche, inscrite au sein des Sciences de l’Information et de la Communication, porte son attention sur les formes de la construction médiatique des transidentités à la lumière des études de Genre et des études culturelles. Nous avons travaillé sur les représentations et cherché des modélisations à la fois sociales et culturelles dans un premier temps, sociales et médiaculturelles ai-je reformulé en cours de route. Je m’en expliquerais.

Pour Marie-Joseph Bertini, le Genre est le premier principe d’organisation sociale et communicationnelle, il devait rejoindre les nombreux programmes de recherches en SIC qui ont pensé le corps et la technique, les sons et les images, les signes et les symboles. C’est dans cette perspective et cette optique que j’ai souhaité inscrire ma recherche en SIC.

Un état des lieux du terrain a considéré et croisé des données scientifiques datant parfois du siècle dernier, tout comme la politisation récente et contemporaine d’un terrain complexe traversé de courants parfois antinomiques. Un terrain communiquant et culturel depuis peu abordé par la sociologie et l’Anthropologie sous l’angle de l’analyse de la construction de groupes sociaux, de l’entourage familial ou encore sous l’angle de la parenté.

Autre temps de la recherche, définir terrain, corpus et méthodologie. Pourquoi les archives de l’INA ? Comment constituer un corpus « hors norme » qui ne puisse être qualifié de « cousu main », donc pliable et corvéable ? Énoncé et description d’un corpus devenu monstrueux, indépassable par sa taille et les nombreuses difficultés d’approches auquel il a donné lieu. Il a fallu innover, motiver et œuvrer. Confrontation et premiers croisements avec nos hypothèses issues d’une problématique, genèse de cette recherche que je vais développer.

Le troisième temps est celui de l’analyse des données recueillies grâce au corpus au regard de l’évolution du terrain. La transidentité est une médiaculture. Pour reprendre l’idée d’Edgar Morin développée par les études culturelles, j’énonce : la transidentité, loin d’être la culture de tous est désormais connue de tous. Mais quelle est cette connaissance ? Quels sont les grands temps de la médiatisation des trans, les grandes figures culturelles et médiatiques ? Le travail de recherche a débuté et a relevé les premières tendances.

[Genèse]

Les prémisses de cette thèse ou sa genèse prennent place dans l’espace transidentitaire des premières associations trans à Paris. Outre des permanences en semaine, chaque association avait sa réunion mensuelle. Ce qui est intéressant ici c’est les efforts déployés pour se rencontrer. Pas d’internet tout public rappelons-nous. Si l’on peut dire des personnes cassaient leur tirelire pour monter à Paris, rencontrer l’espace de quelques heures des personnes qui leur ressemble, d’autres personnes comme elles-mêmes. Il se créait une véritable « cour des miracles » au sens poétique de l’expression si je puis me permettre et les personnes parlaient beaucoup de leur image dans les médias.

La représentation médiatique était comme une croix supplémentaire à porter. Il y avait les difficultés du « vivre trans » dans l’espace public mais les personnes à travers leurs constats posaient la question de l’espace médiatique, avec d’autres termes, soulevaient l’idée d’une l’oppression de la représentation. Celle-ci « n’arrangeait pas les choses ».

Il faut bien avoir  à l’esprit que 1995-1996 c’est hier, mais qu’il existait peu d’espaces d’expression d’une socialité dite trans qui a commencé à exister dans les relations permises par l’émergence du tissu associatif. Les questions ont été nombreuses alors : une représentation erronée, déficit de reconnaissance, conséquence sur le réel ? Il m’a fallu travailler. A cet époque, avec l’association le Zoo de Marie-Hélène Bourcier, je me familiarise avec les épistémologies féministes et les Transgender Studies anglo-saxonnes, des noms émergent : Wittig, Butler, Califia, Feinberg, Bornstein entre autres.

C’est dix ans plus tard, lors de ma reprise d’étude en 2006 que « les choses ont prit sens » comme l’exprime si bien cette simple expression courante.  Dans mon travail de mémoire de Master 2 sous la direction de Françoise Bernard, je rencontre symboliquement Castoriadis, Garfinkel et Latour, la pluralité méthodologique et l’interdisciplinarité. En 2008, j’ai publie l’essai « La transidentité de l’espace public à l’espace médiatique » encouragée par Bruno Pequignot le directeur de collection. Son approche me changeait des expressions : « sujet original mais on ne sait pas en quoi faire » ou « écrivez donc une autobiographie ». La publication de cet essai m’a cependant asséchée.

2008 c’est aussi ma première année de doctorat qui a été comme une page blanche, comme si rien ne pouvait plus être écrit sur le sujet choisi.  La définition du terrain ne posait aucune difficulté comme la problématique d’ailleurs. Impossible d’en dire autant pour la partie espace médiatique et la méthodologie. Je voulais « quelque chose » d’ambitieux d’inédit, et pour tout dire je cherchais l’excellence. C’est le « cours de la vie » qui va en partie faire avancer le travail de recherche. Lectures et rencontres. J’avance dans les lectures avec les auteurs inscrits dans les Cultural Studies, les études de Genre et leur implémentation en SIC, aux côtés des écrits de Bertini, figurent les noms de Coulomb-Gully Dorlin, Haraway, Delphy, Steinberg, Nenghe Mensah, Maigret, Chevalier, Glevarec, Lochard, Hall, Macé et bien d’autres. Le sentiment global est d’avoir affaire à de nombreux courants qui convergent et j’attend de travailler sur les nombreux points d’intersection qui se dessinent dans mon esprit.

2009 va être un tournant, alors que je peine à former un corpus j’apprends qu’il existe une Inathèque à moins d’un kilomètre de mon domicile. J’ai les mots clés, l’outil de recherche et l’outil de visionnage. Exit les soucis de voyages et d’hébergements à Paris : je peux me lancer véritablement.

Dans le même temps, à l’occasion des rencontres cinématographiques de l’association Tapages à Bergerac sur la thématique du Genre, je rencontre « en vrai » l’un des auteurs de l’anthologie  des Cultural Studies. Il s’agit d’Éric Macé dont je reprends à mon compte l’Imaginaire médiatique et dont je travaille l’articulation avec l’imaginaire social.

 Je m’éloigne de l’école de Francfort très présente dans mon essai de  2008. Je ne renie pas totalement Bourdieu, mais il ne fait plus aucun doute que telle une antithèse salutaire, l’approche postcritique, compréhensive va ouvrir de nouvelles grilles d’interprétations et de compréhension.

Sans les concepts de Médiaculture, d’Imaginaire social et d’Imaginaire médiatique, cette thèse n’aurait pas trouvé ses développements. Plus avant dans ce que l’on pourrait appeler des frappes chirurgicales « pacifiques », les travaux d’Yves Chevalier vont libérer l’importante question de l’expertise, épineuse jusqu’à lors. L’approche anthropologique de Laurence Hérault va me permettre ainsi de porter mon regard à l’entourage et ne pas exclusivement me centrer sur la personne trans, j’ai aussi à l’esprit tel un leitmotiv l’écologie des milieux chère à Daniel Bougnoux et l’approche médiologique telle qu’il la définit.

Je vous cite car il n’y a pas de hasard à ce que j’appelle des rencontres avec des savoirs. Ceux-ci ne sont pas que le fruit de nos recherches, les idées viennent aussi à notre rencontre et la force conceptuelle de certains de ces savoirs ne peut être ignorée. Les idées nous « plient » autant que nous les plions, à défaut de lutter au risque de la rupture, il faut alors songer à articuler. La rencontre avec des écrits, des développements et des approches innovantes font donc fondation.

Tels des intuitions, telles des déductions, je suis affectée par les travaux cités ou imprégnée symboliquement pour l’énoncer autrement. J’ai choisi de suivre ces voies au sens de parcours, et ces voix au sens de pensées. Autre exemple bien personnel du cheminement de la pensée : Avoir vécu le fait transidentitaire c’est avoir appris l’institution de la différence des sexes. C’est une « intuition » que l’on peut éprouver dès le début d’une transition, mais que l’on peut mettre près de  20 ans à inscrire comme connaissance.

Dans l’état des lieux, j’ai opté pour un croisement des données que j’estime inédit : une histoire intime du terrain en quelque sorte et un regard compréhensif comme critique envers la psychiatrie et ses définitions. Ici j’ai choisi de travailler aussi bien la pensée de Castel, de Chiland ou de Mercader contrairement à tout ce que j’avais pu réaliser comme études auparavant où je me centrais uniquement sur la dénonciation produite par le terrain. La question de la dépsychiatrisation par exemple, j’ai choisi de l’illustrer et de l’expliquer par les échanges « médiatiques » et non pas par leurs développements dans des colloques ou des articles par exemple. La dimension publique de ce qui s’apparente à sorte de guérilla médiatique ou d’échanges  par médias interposées me semblait très éclairantes sur la technicité du terrain plus que ses espoirs. Il s’agit aussi du récit d’un bras de fer apparenté à la coexistence pacifique décrivant rien de moins qu’un climat de guerre froide.

J’ai choisi de travailler sur le terrain français bien que je sois aussi familiarisée avec d’autres contextes estimant le cas français comme exemplaire dans la formation de ce que j’ai appelé le bouclier thérapeutique. Le corpus ou le croisement des données de l’état des lieux ont toutefois permis des incursions hors des frontières hexagonales.

[Choix de la télévision parmi tous les autres médias possibles.)

La télévision surtout parce qu’elle réunit des Genres hétérogènes et innombrables : fiction, divertissement, cinéma, documentaire ou encore actualité dans ces rapports que l’on sait complexes entre sons et images mais aussi entre imaginaire et réel.

La télévision et pas la radio, la télévision et non pas l’internet ou la presse. La télévision parce qu’elle m’a fasciné depuis le jour où j’assistais au bombardement en direct du palais de la Moneda au Chili le 11 septembre  1973, images doublée du sifflement des avions dans le ciel et des explosions au loin, la bande son du réel et non celle du poste. Laquelle des deux réalités devait faire foi ? Omniprésence réelle ou imaginée ? Je ne parle même pas des réécritures et rationalisations a posteriori.

Je pourrais réécrire cette histoire et donner autant de versions que de tentatives de compréhensions. Une question cependant : la télévision a-t-elle permis de relier deux réalité, a-t-elle embrouillé ou au contraire rendu des faits intelligibles ?

Je peux illustrer le propos autrement. Avec un champ de bataille décrit par Stendhal dans la Chartreuse de Parme rompant avec la tradition descriptive de la littérature. Là où il y avait de la « télévision » littéraire avec des plans larges sur les espaces montrant les mouvements des armées adverses, Fabrice del Dongo est plongée au cœur de la tourmente, comme si on le suivait la caméra à l’épaule. Nous nous prenons les pieds dans des trous, les balles sifflent à nos oreilles, nous cherchons du regard à traverser la brume et la fumée pour deviner si les ombres sont amies ou ennemies.

Au cinéma on pourrait l’illustrer avec  « Il faut sauver le soldat Ryan » de Spielberg ou  « La ligne rouge » de Terrence Malik. Pour compliquer ou extrapoler un peu plus cette idée d’un réel contenu comme imaginé, je songe encore au Mythe de la caverne de Platon, à ces esclaves qui n’ont jamais vu le jour et l’extérieur. Ils voient au fond de la grotte des ombres étranges. En réalité, il s’agit d’une procession religieuse mais ils ne peuvent pas le savoir. Les formes leur laisse donc imaginer des êtres monstrueux.

Le fond de la grotte est-il comme écran de télévision déformant ? Ou bien la donne changerait-elle si l’on introduisait un écran de télévision pour montrer ce qu’est le réel auquel leur condition ne leur permet pas d’accéder, et par là-même permettant aux prisonniers de contenir ou de guider leur imaginaire, individuellement et collectivement ? Nous sommes au cœur de l’articulation d’un monde réel et d’un monde interprété. Pour la petite histoire, l’un des esclaves verra « l’extérieur » de la grotte et rapportera aux autres ce qu’il a vu là-dehors tel un traducteur, un médiateur, un journaliste ou un reporter avant l’heure oserais-je même dire.

Avec la télévision en particulier imaginaire et réel sont des frères siamois. Me vient à l’esprit l’image des frères siamois considérée par Jonathan Ned Katz. Il voit l’hétérosexuel et l’homosexuel en public comme des siamois. L’un serait le bien, l’autre le mal liés par une symbiose inaltérable. Cette dernière figure n’est pas sans nous rappeler le symbole du Ying et du Yang. Mais ici on ne va pas se placer dans une approche de l’antagonisme. Je vais donc laisser la notion de réel de côté et ne considérer que des  imaginaires : l’un social et l’autre médiatique, à considérer comme cosubstantiels.


[Comment décrire cette convergence ?]

Pour décrire la convergence des imaginaires, je m’appuie sur Éric Maigret pour décrire cette articulation (je cite) « articulation qui ne croit pas à la dissociation entre un monde réel et un monde interprété – ce qui ne signifie pas que  le réel n’existe pas » (2005). La notion se veut un élargissement épistémologique.

Pour décrire notre travail, paraphrasons Macé pour lequel le rôle du sociologue consiste alors à  « montrer une dynamique conflictuelle des médiations sociales et culturelles là où ne semble régner que la domination, le pouvoir ou le marché » (2006). Pour la chercheure en sciences de l’information et de la communication, il s’agira d’établir ici la part de l’imaginaires social et de l’imaginaire médiatique, de mesurer les degrés de convergence vers des représentations produites tant par la société instituée/instituante (la culture héritée) que par la « culture de masse », l’industrie culturelle et l’appareil culturel. On arrive au monde quelque part, on est introduit au monde social avec un héritage social (culture, langue, environnement sociocognitif,  etc.) et avec la télévision ou encore l’Internet, un second héritage pointe. Celui-ci est peut être plus mobile que figé, plus hétérogène qu’homogène, cacophonique et polyphonique, où liberté et ordre semblent coexister. Devient-on le même citoyen, le même individu ou la même personne dans un monde hiérarchisé et pyramidal (mais rassurant) que dans un univers de représentations infinies (peut-être plus inquiétant et « paniquant » au premier abord) mais sur un mode moins agencé et plus hétérogène ?

Deux lectures possibles :

1- Le conflit comme principe d’organisation des sphères publique et médiatique.

2- L’analyse en terme de convergence.

Si je semble avoir opté pour l’analyse en terme de convergence pour ces imaginaires, je n’écarte pas pour autant le conflit comme principe d’organisation.

Là où Macé considère la sphère publique politique et médiatique comme un objet formant une arène et une scène de conflits de définitions, on pourrait voir plusieurs réalités : sphère publique politique et sphère médiatique politique, s’englobant mais sans rapport hiérarchique, pour former ce que nous pourrions appeler une sphère dialectique, scène des conflits de définitions et de représentations. Par conséquent, nous serions tenté d’articuler deux types d’imaginaires désormais imbriqués : le social et le médiatique. Tels des frères siamois on l’a dit, profondément enchevêtrés on ne saurait les séparer. Où commence l’un et finit l’autre ? S’agit-il d’une nouvelle institution imaginaire de la société ? Cette institution-là serait aussi médiatique.

Je propose à mon tour de parler de modélisation médiaculturelle pour décrire la figure culturelle transidentitaire au sein des médias. Les trans sont des objets de la culture de la « culture populaire », de la « culture de masse ». Comment les imagine-t-on les personnes trans ? J’aime donner un exemple certes réducteur à certains égards mais parlant. Combien d’entre nous ont déjà rencontré des papous de Nouvelle Guinée, des chamans d’Amazonie ? Peu, on s’en doute. Pourtant, pour la majorité d’entre nous ils sont « connus ». Nous en avons une représentation mentale, dans certains cas : une connaissance. De quelle nature est cette modélisation ? Sommes-nous en mesure d’expliciter plus avant ? Cette représentation et cette connaissance sont-elles issues d‘écrits de voyageurs ou plus ou moins romancés, d’études et d’observations d’explorateurs plus ou moins scientifiques, plus ou moins occidentaux  et occidentalisant, culture coloniale ou post-coloniale ? Connaissance sur la base de croquis, de reproductions, de bandes dessinées, de photographies, de dessins animés, de films, de documentaires, de reportages ? Comment trier ? Il n’y a pas une seule représentation qui puisse se targuer d’une autonomie totale face à l’industrie culturelle médiatique. Cette grande « marmite » que je vous donne à imaginer confronte et mélange nos imaginaires.

Ma recherche démontre que si l’institué « transsexualité » est une forme de représentation hégémonique en télévision, l’institué « transgenre » voit sa représentation émerger avec des documentaires comme L’Ordre des motsFille ou garçon, mon sexe n’est pas mon genre, Diagnosing difference, Nous n’irons plus au bois, entre autres productions depuis 2007-2008.  On peut noter le rôle des télévisions locales à ce sujet. Les France 3 Régions par exemple ou les chaines du câble, couvrent ces représentations avec plus d’intérêt et d’application. Le travail d’associations et de collectifs sur le terrain se mesure ainsi, même si la télévision demeure encore très maladroite en se « croyant » obligée de faire intervenir une parole « experte » dont elle pourrait pourtant aisément se passer si les journalistes démontraient plus de confiance en leurs interlocuteurs, et peut-être en se questionnant plus franchement sur ce que les trans produisent comme « effets identitaires » sur eux et l’ensemble de la société. Par exemple, notons « Transidanto », film réalisé par quatre étudiant en Anthropologie visuelle de l’Université de Barcelone.  Lors du générique de fin, ce sont les sujets trans qui opèrent le retournement, ici Miguel Misse et Pol Grego disent en chanson quel étudiant s’est converti à la Queer Theory, quel autre a été séduit par untel, etc.

La motivation des documentaristes change particulièrement la donne : soit ils veulent du « sexe », avec des récits d’opérations plus ou moins réussis reproduisant au passage avec un ou deux nouvelles figures médiatiques le énième documentaire sur les trans, ou bien ils peuvent se mettre en danger intimement et professionnellement en donnant la parole à ces trans qui dénoncent l’ordre des Genres, d’inspiration féministes, qui souhaitent proposer de nouvelles formes de masculinités et de féminités croisées et non oppositionnelles, et ne pas venir renforcer l’ordre symbolique de la différence des sexes. J’ai une approche spécifique, une sorte de mixage, une association entre Foucault et Castoriadis pour décrire le phénomène : tous les trans ne veulent pas être des sujets dociles et utiles à une société qui fait de la différence (de genre, d’ethnie, de confession, d’orientation affective et sexuelle, de classe, etc.) une inégalité instituée et instituante. C’est ce qu’une grande partie du terrain exprime bel et bien.

On voit donc que la télévision aborde l’institué « transsexe » (la représentation dominante) au détriment  de l’institué « transgenre » (encore minoritaire), auquel est accordée cependant une représentation tardive et confidentielle. On pourrait donc parler d’une modélisation plus ou moins souple, entretenant une forte adéquation avec l’ordre social et historique (ici celui du Genre au sens de « rapports sociaux de sexes »), en faisant place à une certaine perturbation (le « trouble » dans le genre et j’ajoute « à l’ordre public »). Ce trouble « contenu » peut ainsi mettre en valeur la représentation dominante. Voilà qui semble bien convenir si on ne précisait pas que l’institué transgenre est tout sauf minoritaire et confidentiel sur le terrain. Il est même très largement majoritaire dans le monde associatif et les collectifs visibles, observables.

[Limites et perspectives]

Les limites et perspectives sont nombreuses. A commencer par le corpus qui est incommensurable. Si on doit dire qu’il s’agit de la maitriser, alors il sera dit qu’il faudrait encore cinq années de travail sur lui, sans compter la prise en compte des dernières productions. Mais l’essentiel a été de le poser en d’en débuter le balisage.

Un aperçu. Le cabaret de Michou, par exemple, il éclaire la figure du travesti par « défaut » ou « spontané », autant artiste que Pierrot lunaire, autant stigmatisé qu’adulé.

Le figure de Michou, de son cabaret et de ses artistes forment l’une des  références fréquentes de la représentation du sujet à la télévision : travesti/ spectacle/cabaret. Ce seul constat conduit à un autre constat : une étude spécifique est nécessaire. Son cas n’infirme pas les tendances relevées dans l’évolution globale de ma recherche, mais il ne les confirme pas non plus. C’est une autre piste qui s’ouvre et qui mériterait des éclairages spécifiques à la lumière des travaux de Namaste ou de Meyerowitz.

Mais la prédominance d’un thème sur les autres se joue à la façon de classer, si je maintiens ma classification de l’information et du débat en fonction d’une approche diachronique du sujet (faits divers, faits de société égalité des droits), alors c’est le divertissement qui prédomine si je fais la somme des catégories liées au cabaret et à Michou. Si j’en reviens à une catégorie de genre strict  information, débats et magazines prédominent alors.

Se dessine le fait de culture, le fait de société dans sa forme la plus étendue. La classification doit être justifiée car elle devient subjective mais sans cet appel raisonné et contrôlé à la déduction et l’interprétation, les grands thèmes n’auraient pu être dégagés.

J’ai opté pour la méthode la plus risquée. Mais le risque est calculé si je puis dire puisque l’état des lieux du terrain et le croisement des données entre terrain et corpus m’ont grandement guidé. Je disais le fait trans est connu de tous. De même le fait du bois de Boulogne ou du cabaret transgenre est aussi connu de toutes les personnes trans, mais ce n’est pas la culture de tous les trans. Nous observons que des trans se défendent dans les médias de l’assimilation à la prostitution ou le cabaret. Ils disent aussi ce qu’ils croient être l’image, ou l’archétype le plus partagé. Le modèle est reproduit en interne et des groupes trans refusent de cohabiter avec des personnes en situation de prostitution ou du monde du spectacle. Ce faisant, en intra communautaire et dans les diverses culture trans, se dessinent alors d’autres résistances à des images et archétypes produit cette fois-ci en interne. Je parle de résistances voulant défaire des stigmatisations produites en interne sous l’effet de pressions externes. Nous sommes bien dans un processus de modélisation qui joue à tous les niveaux.

La figure du travesti est ici évocatrice, elle a fonction de bouc émissaire sur le critère du genre. Je donne souvent l’exemple du travesti chez les trans qui serait une fausse trans et dans la majorité des cas une fausse identification de genre féminine. Dans le cas des lesbiennes c’est la figure de la « butch » et de « la camionneuse » qui décrivent une lesbienne pouvant être suspectée de vouloir transitionner vers l’état d’homme. Chez les gays, c’est la figure de la « folle », « l’homosexuel efféminé » dit l’expression courante dont l’homosexualité est elle-même soumise à caution, puisqu’il serait plus proche de la femme que de l’homme homosexuel.  Chez les cisgenres hétérosexuels, le reste de la population on va dire, ce sont la figure du garçon ou de la fille manqué-e comme donnent aperçu respectivement les films « Ma vie en rose » d’Alain Berliner ou « Tom Boy » de Céline Sciamma.

Le travesti est généralement une figure négative du contexte de la morale sociale et religieuse, le contexte médico-légal propre au XXème siècle permet désormais de dissimuler le point commun de toutes ces figures que je vous propose : le franchissement de Genre et sa sanction dan une société donnée.

Remarquons dans le corpus que les descripteurs « transsexuel », « transsexualisme » et « transsexualité » ne sont jamais appliqué par défaut ou spontanément. Les matériaux qu’ils pointent narrent des questions « transsexuelles ». En revanche le descripteur travesti vient pourtant souvent décrire des situation de « changement de sexe » pour utiliser cette expression qui ne laisse aucun doute dans le langage sur le situation « transsexuelle ».

Autre perspective avec le Sport : les sujets sur la transsexualité dans le sport émergent avec le cas du skieur Erik Schinegger fortement médiatisé en 1992. Médiatisation doublé d’une autre : les tests de féminités qui vont donner des sujets plus hasardeux et mal commentés les uns que les autres pour ne retenir que les confusions entre intersexualité et transsexualité. Si les experts généticiens soulignent le danger de classer hommes et femmes en fonction de leurs gènes, la publicité teintée de suspicion donnée aux cas d’intersexualité de Caster Semenya par exemple interroge. Le cas d’Erik Schinegger sera évoqué aux actualités, dans des émissions de variété où il est invité, dans des magazines sportifs etc. Il aurait pu être pertinent de créer une catégorie spécifique comme grand temps de la médiatisation  comme j’ai pu le faire avec le bois de Boulogne. De même, les tests de féminité souvent évoqués, sont souvent illustrés avec le cas Schinegger, et liés autant à la transsexualité qu’aux notions de tricherie et de tromperie.

  Le simple énoncé de ces possibilités explique pourquoi je qualifie mon corpus de « corpus pour la vie ».

Autre limite, le focus national. Je ne suis pas en mesure de dire si le cas français est transposable en l’état. On sait que la structure de l’INA  a inspiré d’autres états européens ou encore la National Archives and Records Administration aux États-Unis. Ce qui pourrait laisser présager que des corpus à l’égal du mien puissent être formés sur la base des données de la culture donnée.

Imaginons une telle étude en Argentine, le mot-clé « travesti » ne pourra pas faire l’objet de la même approche. Là où le cas français ne propose qu’un T, voir deux dans certains cas, l’Argentine et presque l’ensemble du continent américain jusqu’au Québec, va comprendre en trois T (accolant le T de travesti au T de transsexuel et de transgenre). La modélisation, on le voit n’a pas de prétention à l’universalité.

Pourrait-on parler d’un comparatisme possible entre médiacultures ? Cette question en pose une autre en préalable dont je reprends la formulation par Laurence Hérault, celle du comparatisme anthropologique qui interroge nos capacités de traduction. Comment décrire les expériences trans, de changement de Genre d’autres cultures ? Et dans mon cas, comment décrire et traduire  d’autres régimes de mémoire et de médiatisation ? Comment recenser les conceptions et les institutionnalisations ? Je n’ai aucune réponse toute faite. J’avance cependant l’hypothèse qu’il faut renoncer à vouloir dissocier le réel et l’interprété au sein d’une culture et entre les cultures.

[Conclusion et ouverture]

Avec les Sciences de l’Information et de la Communication, les éclairages des études de Genre et des études culturelles on peut observer les liens qu’entretiennent les subcultures trans, mais aussi d’autres groupes minoritaires ou mis en situation de minorité, entre eux via l’internet par exemple et leur représentation médiatique.

Cela me conduit à un autre constat sous forme de question, issue de mon expérience au sein de la coordination internationale Stop Trans Pathologization : comment se fait-il qu’autant de cultures trans à travers le monde, sur tous les continents, se reconnaissent dans la lutte contre la pathologisation et dénoncent l’image des trans dans la culture ?

Cette question est à entendre comme une ouverture du sujet et comme conclusion de cette présentation.

Je vous remercie.

Cette photo est très importante à mes yeux. Outre la présence de ma directrice de thèse, elle illustre l'entourage, si précieux dans le déroulement d'une thèse qui est une page importante de l'existence. Cinq années  pour ma part : acquisitions de savoirs, partages, rencontres et d'amitiés.

Cette photo est très importante à mes yeux (tous mes amiEs n’y figurent pas, mais sont dans mes pensées) Outre la présence de ma directrice de thèse, elle illustre l’entourage, si précieux dans le déroulement d’une thèse qui est une page importante de l’existence. Cinq années pour ma part : acquisitions de savoirs, partages, rencontres et d’amitiés.
Photo : ©Amandine Suner

J’oubliais. le résultat. Le jury m’a accordé le statut de docteure en Sciences de l’information et de la communication, mention très honorable avec les félicitations du jury à l’unanimité. Une chercheure auto-idenfiée trans sur un sujet s’intéressant  aux questions transidentitaires à la lumière des études de Genre et des Cultural Studies, c’est tout simplement possible. Au risque de paraitre élististe (et ce n’est vraiment pas le cas), il faut certes être exigeant avec les autres mais surtout avec aussi soi-même. Toute chose a un prix, même dans le meilleur des mondes, alors quand ce n’est pas le cas, imaginons…

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Un entretien publié sur l’Observatoire des transidentités, dans lequel je fais un point sur ma recherche avant ma prochaine soutenance.

Extrait : 

Karine Espineira, entretien sur la construction médiatique des trans

Co-fondatrice de l’Observatoire des Transidentité et Sans Contrefaçon
Université de Nice – Sophia Antipolis

Bonjour Karine. Tu t’apprêtes à soutenir ta thèse sur la construction médiatique des transidentités. Peux-tu nous résumer ton propos ?

Mon étude porte sur la représentation des trans à la télévision. Représentations qui forcent ou aspire au modèle. Autrement dit, je m’intéresse au processus de modélisation. Comment créé-t-on des figures archétypales ? Peut-on établir des typologies « télévisuelles » ou « médiatiques » ? Au départ était la mesure d’une fracture, d’une dichotomie entre la représentation des trans par le terrain transidentitaire lui-même. A l’égal de nombreux autres groupes, les trans se sont exclamés qu’ils ne se reconnaissaient pas dans les images véhiculées par les médias. Souvenons qu’une grande partie des personnes trans médiatisées ont tenu ce propos. Le premier exemple qui me vient à l’esprit est celui d’Andréa Colliaux chez  Fogiel en 2005 : « Je suis là pour changer l’image des trans dans les médias » avait-elle dit. Propos réitérés à maintes reprises par elle-même et d’autres personnes chez Mireille Dumas, Christophe Dechavanne, Jean-Luc Delarue ou Sophie Davant.

 Militants et non-militants dénoncent les termes de la représentation. Cela questionne. Pas d’effet miroir. Quelle est donc cette transidentité représentée dans les médias ? Existe-t-il des modèles ? Sont-ils hégémoniques, construits, voire coconstruits ? La question ultime étant à mon avis : « mais comment sont donc imaginés les trans par le jeu du social, par les techniques et les grammaticalités médiatiques ? Faisons entrer dans la danse la culture inhérente aux deux sphères (médiatique et sociale) et l’on obtient ce que l’on nomme une problématique.

Suite sur l’Observatoire : http://www.observatoire-des-transidentites.com/article-karine-espineira-entretien-sur-la-construction-mediatique-des-trans-111847731.html

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