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Réflexions situées sur le documentaire « Trans c’est mon genre » (2016)  d’Eric Guéret

Suite à des messages privés et des commentaires sur Twitter, je m’autorise ces quelques lignes d’explications et de remises au point.
 
Le Non :
– Je ne suis pas la réalisatrice.
– Je ne suis pas la responsable du casting.
– Je ne suis pas payée par France 2 pour vendre le documentaire.
– Je n’adhère pas à l’ensemble des discours tenus par les protagonistes.
 
Le Oui :
– Dans mes échanges avec le réalisateur, j’ai parlé des conditions de vies des personnes trans : Prostituées, Sex-workers, Séropositives, Précaires, Migrantes, Sans papiers, Jeunes et moins jeunes, Scolarisées et déscolarisées, Psychiatrisées, Féministes et non-féministes, Politisées et non-politisées, Genre fluide, etc.
– J’ai parlé de l’ensemble associatif français et des inégalités de médiatisations (Ft*/Mt*) ainsi que des agressions liées au « cumul de stigmate » : couleur de peau, classe sociale, passing, expression fluide, etc.
– J’aurais aimé voir plus de personnes politisées prendre la parole.
– Des personnes très politisées que j’aurais souhaité entendre m’ont confié avoir décliné et je respecte leur décision.
– J’aurais aussi souhaité la présence de jeunes femmes trans.
– Je pense toujours et très sincèrement, que malgré ses défauts, ce film peut être un vrai outil de sensibilisation susceptible d’en inspirer d’autres, y compris réalisés par des personnes trans, en espérant vivre assez longtemps pour le voir.
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Le Télérama de la semaine du 29 octobre au 4 novembre 2016. L’article de Marie Cailletet intitulé « Ce n’est pas leur genre » (n° 3485, p. 83-85) est consacré au documentaire d’Eric Guéret, intitulé « Trans c’est mon genre ». J’ai été interviewée avec attention par Marie Cailletet au même titre qu’Eric Guéret. L’article me semble limpide et aborde les points de satisfaction comme de frictions. De par mon travail de chercheure comme de mon identité trans et donc parfois consultée aux deux titres, cette interview confirme un changement d’approche des journalistes et une bonne note est toujours quelque chose de réjouissant.
J’ai rarement pu échanger autant avec un réalisateur qu’avec Eric Guéret, mis à part l’amitié née avec Cynthia Arra et Mélissa Arra durant le tournage de « L’Ordre des mots » (2007) au cours de nos longs et amicaux échanges. Le réalisateur m’a fait confiance et j’ai pu suivre le projet se construire, tout en notant l’évolution du réalisateur face à ses découvertes, ses questionnements et remises en causes. La formule « ne pas faire de mal, être utile », résume mon ressenti au cours de nos échanges. Avec Maud-Yeuse Thomas, nous avons travaillé à l’aiguiller vers le plus de groupes trans possibles, sans faire entrer en ligne de compte nos inimités ou nos dissensions politiques. Par rapport au tissu associatif et militant, il y avait une prise de risque mutuelle. De notre côté, allions-nous à nouveau, vivre une « trahison médiatique » ou autrement dit : quand des professionnels des médias plient « les réalité trans »  à leur point de vue ? Si le CV du réalisateur plaidait en faveur d’une personnalité engagée, un point auquel nous sommes sensibles, nous avons pu aussi lui parler avec une grande franchise. Ce que je donne à voir des coulisses me paraît important d’être souligné d’autant plus que je m’interroge sur la réception et ses effets symboliques.
Nos groupes trans sont très « à cran », et souvent avec raisons, sur le traitement médiatique dont les personnes T sont l’objet. Je suis familiarisée avec le sujet pour avoir étudié cette médiatisation depuis l’après-guerre et pour être tout simplement une personne trans « out », volontairement, comme telle dans mon métier et ma vie publique. Des publications existent sur le sujet mais ne semblent pas très connues car l’écriture académique n’en facilite probablement pas l’accès facile :
L’approche dénonciatrice qui caractérise un groupe quand il est soumis à des maltraitances sociales, théoriques et médiatiques est compréhensible et doit être prise en compte. Cependant, cette approche qui touche à la revendication fait parfois oublier que des choses changent, peu à peu – toujours trop lentement à l’échelle de nos vies, nous sommes bien d’accord. Mais elles changent. Notons l’évolution du lexique, du vocabulaire et des images. Notons le travail de consultation réalisé auprès des associations. Certaines ont joué le jeu avec précaution tandis que d’autres ont refusé net, et c’est leur droit. Les « trahisons médiatiques » sont connues. Mais tous ces groupes trans auront été abordés avec respect, les personnes traitées comme des sujets et non comme des objets. Nous pouvons donc critiquer, et c’est notre droit, mais nous devons aussi nous donner les moyens de voir les bonnes volontés, de nous autoriser à ressentir à nouveau ce qu’est la sincère bienveillance.
Comme l’article de Marie Cailletet le souligne, j’ai exprimé l’idée que certains points ou certains mots émanant de tel ou tel témoignage, soulèveront la critique de tel ou tel groupe, de telle ou telle politique. A n’en rester-là, on en oublierait alors que c’est le premier documentaire sur la transphobie et qu’il a été motivé par de bonnes raisons et réalisé avec humilité. On entendra peut être : « oui mais c’est encore la parole d’un non-trans ». En effet, ce n’est pas « un produit made in transland » mais la parole qui y est donnée, est elle, bien trans dans toute sa diversité. « On aime » ou « on aime pas » les témoignant.e.s et leurs profils, on n’engagera aucune polémique sur ce point. Écoutons plutôt le fond et jugeons l’ensemble. Ne passons pas à côté de l’histoire de transphobies ordinaires à travers des récits sans équivoque car ce documentaire est bien un tout. Il est précieux car il pointe, avec la diversité de ces paroles situées, les maltraitances institutionnelles et culturelles.
Le format d’Eric Guéret est très différent de celui des documentaires cultes français que sont à mes yeux « L’Ordre des mots » (Cynthia Arra & Mélissa Arra, 2007) et « Fille ou garçon : mon sexe n’est pas mon genre » (Valérie Mitteaux, 2011). Mais il a en commun, non seulement une approche bienveillante mais aussi une posture humaniste au sens de : « Je ne veux pas que l’autre reste un.e étranger.ère. J’accepte les effets identitaires qu’il/elle produit sur moi et je remet en cause mes certitudes. Ce faisant je m’enrichis ». Ce n’est pas comme si nous ne partagions pas la même planète, c’est surtout que les plus conservateurs ne la veulent que pour eux.
Du temps de l’association Sans Contrefaçon (2005) nous avions eu un conflit interne quant à l’utilisation du mot transphobie, jugé « trop agressif » et pas assez « pédagogique » (!?) envers « le grand public ». Maud-Yeuse Thomas, Tom Reucher et d’autres, avons défendu ce terme et l’association s’est scindée. Nous ne regrettons rien, car nous voyons bien que nommer c’est faire exister, c’est faire reconnaitre les violences et faire sortir de l’invisible, de l’ombre, les réalités de nos vécus.
Nous sommes un mouvement social qui revendique son existence.
Nous sommes un mouvement féministe qui revendique des droits.
Nous sommes un mouvement transféministe qui dénonce le sexisme, la racisme et bien d’autres « ismes » excluants.
Nous sommes…
Et, nous avons le droit de nommer les processus institutionnalisés qui tendent à nous exclurent de l’humanité.
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Illustration : Les médias et moi.. et moi ? (Maud-Yeuse Thomas)

Quand la médiatisation fait genre

Médias, transgressions et négociations de genre

Laetitia Biscarrat, Karine Espineira,
Maud-Yeuse Thomas, Arnaud Alessandrin

Hors-Série n°1 des CAHIERS DE LA TRANSIDENTITÉ

L’Harmattan, 2014

http://www.observatoire-des-transidentites.com/2014/09/quand-la-mediatisation-fait-genre.html

Médias, transgressions et négociations de genre

 

Partant du postulat que les médias contribuent activement à la fabrique du genre (Coulomb-Gully), ce premier hors série des Cahiers de la transidentité prend pour hypothèse de travail l’existence de représentations médiatiques qui dérogent aux représentations de genre hégémoniques. Véritables « technologies de genre » (De Lauretis), les médias participent de la reproduction et du maintien d’assignations de genre.

Les représentations stéréotypées et archétypales véhiculées sur nos écrans témoignent du travail de construction d’un imaginaire médiatisé normatif. Pourtant, parce que la norme est activée sur un mode itératif, elle peut potentiellement être remise en cause. Il s’agit d’interroger la fabrique du genre au travers de sa négociation, voire du conflit et de l’altérité. Le terrain envisagé est celui du champ audiovisuel pris au sens large, c’est-à-dire de la production écranique. Il comprend les différents genres cinématographiques et télévisuels mais aussi les nouvelles productions numériques (webséries et fanfiction notamment).

Les contributions traitent des représentations audiovisuelles « alternatives ». Articles et notes de visionnage explicitent les représentations médiatiques de l’altérité de genre. Ce dossier porte un regard précis sur « les minorités de genre » en ne faisant pas l’impasse sur la consubstantialité des rapports de pouvoirs entre questions de genre et processus d’ethnicisation.

Avec les contributions de Marie-Joseph Bertini, Laetitia Biscarrat, Mélanie Bourdaa, Cyrielle Campo-NDiaye, Collectif Oui Oui Oui & Arnaud Alessandrin, Marion Coville, Karine Espineira, Laetitia César Franquet, Aurore Gallarino, Jean-Marie Grégoire, Vincent Lambert, Emilie Marolleau, Anastasia Meidani, Vanina Mozziconacci, Marcelo Carmo Rodrigues, Maud-Yeuse Thomas, Marielle Toulze, Teresa Vera Balanza, Jean Zaganiaris.

 

SOMMAIRE

 

INTRODUCTION

Quand la médiatisation fait genre

Laetitia Biscarrat, Karine Espineira, Maud-Yeuse Thomas, Arnaud Alessandrin

 

QUAND LA MÉDIATISATION FAIT GENRE

La geste de Femen, un dispositif socio-technique de communication à haute tension
Marie-Joseph Bertini

Les actrices des révolutions arabes. Une analyse médiatique
Cyrielle Campo-Ndiaye

Les discours, l’émotion et les effervescences dans le Miss Brésil Gay
Marcelo Carmo Rodrigues

La place des lesbiennes dans les débats autour du mariage pour tous. Rencontre avec le collectif « Oui Oui Oui »
Collectif Oui Oui Oui & Arnaud Alessandrin

Note de visite et analyse de l’exposition Au bazar du genre 
Vincent Lambert

Saudade da Bahia – sur Carmen Miranda et « That Night in Rio »
Jean-Marie Grégoire

Äkta Människor ou le désir ékorché
Marielle Toulze

Sea, no sex and Sun? Les représentations de la sexualité dans le cinéma marocain
Jean Zaganiaris

Lessive et masculinité : la subversion mise en scène .
Laetitia César Franquet

« Calzona » : anatomie du couple lesbien dans Grey’s Anatomy
Mélanie Bourdaa

Visibilité lesbienne et désidentification : le cas de la web-série américaine Girltrash !
Émilie Marolleau

Altérité de genre et dispositif sériel. Le personnage de Fleur dans Pigalle la nuit
Laetitia Biscarrat

L’inscription médiatique de l’intersexuation et de la transidentité dans la thématique des tests de féminité en télévision
Karine Espineira

Corps, genre et magazines de presse. Dimorphisme physiologique et dimorphisme moral : un corps pour chacun ?
Anastasia Meidani

Facing mirrors  : exister ou fuir dans les hors-champ sociaux .
Maud-Yeuse Thomas

La fabrication d´identités de genre dans l´univers de Pedro Almodóvar. À propos de La piel que habito
Teresa Vera Balanza

Videogame Zinesters : une alternative de représentation, de pratique et de création
Marion Coville

Couper, coller, mixer, sexualiser, partager : les fanfictions audiovisuelles et la négociation des sens

Aurore Gallarino

Jouer les différences : représentations et gameplay des identités minoritaires
Vanina Mozziconacci & Marion Coville

11 | Printemps 2014 Parias sexuels – Sous la direction de Rostom Mesli et Mathieu Trachman – Informations sur cette image Crédits : FredAlert Photo

 

11 | Printemps 2014 – Parias sexuels

Sous la direction de Rostom Mesli et Mathieu Trachman
La lecture de l’ensemble du dossier est fortement recommandée !
URL : http://gss.revues.org/3043

Maud-Yeuse Thomas et moi-même y avons une contribution. Nous remercions Rostom Mesli et Mathieu Trachman pour ce travail long et exigeant et pour la qualité du dossier.

Les trans comme parias. Le traitement médiatique de la sexualité des personnes trans en France

Abstract
Associant leurs expériences et parcours respectifs, les deux auteures s’appuient sur leur connaissance pratique du terrain de la transidentité pour traiter de la figure trans comme figure paria à travers la question de la sexualité des personnes trans saisie par les programmes de télévision. Sexualités et pratiques semblent former l’une des pierres angulaires de la question trans. Y aurait-il des pratiques et une sexualité de paria correspondant aux hors-la-loi du genre ? Cet article se propose d’étudier le traitement médiatique de la sexualité (ou d’une non-sexualité) des personnes trans. Oscillant entre ordinaire et exotisme, tour à tour sexualisée et désexualisée, la figure médiatique du trans tend à renforcer les rôles de sexe et avec eux un régime hétéronormatif.

Mots-clés :
médiasgenresexualitétélévisiontransidentités

Le texte intégral se trouve à l’adresse : http://gss.revues.org/3126

 

 

 

Premier volume des cahiers de la transidentité

Premier volume des cahiers de la transidentité

TRANSIDENTITÉS : Histoire d’une dépathologisation

Sous la direction de Maud-Yeuse ThomasKarine EspineiraArnaud Alessandrin

QUESTIONS DE GENRE

L’Observatoire des transidentités (O.D.T.) est une interface de visibilité des questions trans, militantes comme universitaires. Voici des débats, des textes autour des thèmes liés aux questions transidentitaires. Ils proposent des éléments de représentations dépathologisants autour des transidentités et une réflexion transdisciplinaire sur les multiples formes que prennent aujourd’hui les identités de genre.

http://www.editions-harmattan.fr/index.asp?navig=catalogue&obj=livre&no=39950

IDENTITÉS INTERSEXES : IDENTITÉS EN DÉBAT

Identités en débat

Identités en débat

Sous la direction de Maud-Yeuse Thomas; Karine Espineira; Arnaud Alessandrin

QUESTIONS DE GENRE

L’Observatoire des transidentités (O.D.T.) est une interface de visibilité des questions trans, militantes comme universitaires. Les contributeurs proposent des éléments de représentations dépathologisants autour des transidentités et une réflexion transdisciplinaire sur les multiples formes que prennent aujourd’hui les identités de genre. Ce second volume porte son attention sur la question intersexe et sur le(s) communautés LGBT.

http://www.editions-harmattan.fr/index.asp?navig=catalogue&obj=livre&no=39959

Hit & Miss

Chronique sur une mini série pas tout à fait comme les autres

 Cette chronique co-écrite avec Maud-Yeuse Thomas – qui est aussi publiée sur son blog : https://maudthomas.wordpress.com/2013/02/18/hit-miss-chronique-sociale-de-notre-monde/) – est notre réponse  à une sollicitation de Christophe Léger, membre actif de SOS Homophobie. Cette précision est aussi l’occasion pour nous d’un signe amical et chaleureux aux membres de cette association venu-e-s à notre rencontre à Marseille et Strasbourg (clins d’oeil amicaux à Romain, Delphine, Stéphane et Alain entre autres) et avec lesquels nous avons pu nous engager dans des actions communes sur les questions de genre. Les intersectionnalités s’inscrivent bien dans cette convergence des luttes pour l’égalité des droits bien au-delà des questions d’orientation ou d’identité. Cette égalité se joue aussi sur la scène de la culture commune.  

Affiche promotionnelle

Affiche promotionnelle

 

Approche compréhensive vs approche dénonciatrice

La série britannique Hit & Miss créée par Paul Abbott et diffusée du 22 mai 2012 au 26 juin 2012 sur la chaîne Sky Atlantic arrive sur Canal Plus. L’occasion nous est donnée de revenir sur les premiers débats, pour certains très enflammés. Deux approches sont possibles pour aborder le sujet, la première serait « dénonciatrice », la seconde « compréhensive ».

Dénoncer certes, mais quoi ? Que la caméra montre très montre rapidement, sans détour et sans ambiguïté un corps non opéré au sens de « transsexualisé », une femme avec un pénis, une femme « non finie » ou un corps trans ? Parmi les points qui ont alimenté la discussion[1] celui du statut de cette trans non op’ qui n’est rien de moins qu’une tueuse à gage. On pourrait aussi revenir sur l’explication, qui tient le plus souvent lieu de définition donnée par Mia (interprétée par Chloë Sevigny) pour dire à la fratrie dont elle doit prendre la charge, ce qu’est une « transsexuelle » : une femme coincée dans un corps d’homme. Pour répondre à la première question, il nous faudrait dénoncer le voyeurisme, le spectaculaire, la réduction et la caricature. Ce serait oublier le cadre d’énonciation et de production, ce qui nous mènerait vite dans l’impasse.

Hit & Miss est un produit culturel avec sa grammaire propre, dans un temps donné et une société donnée. Le produit culturel est aussi un bien de consommation inscrit dans une logique économique. Hit & Miss n’a pas été conçu au seul usage des LGBT et a fortiori des T. Contextualiser la série c’est reconnaître sa nature de bien de consommation culturel et d’usage social, comme appréhender l’appareil culturel et l’industrie culturelle dans lesquels ce bien est produit. On voit bien que l’on n’est pas forcément dans une discussion éclairée entre militant-e-s, initié-e-s et non intié-e-s, badauds extasiés ou horrifiés ou spectateurs raisonnés ou apaisés.

Plus prometteuse sera l’approche « compréhensive » en exigeant de nous la prise en compte des contextes d’énonciation et de production, de proposer des ouvertures et non des fermetures du sujet.

Reprenons nos trois points principaux et l’on voit voir qu’ils doivent être articulés de concert et non isolés les uns des autres. Dans ce qui est une production britannique empreinte de la critique sociale de Ken Loach auquel on pense indubitablement, Hit & Miss raconte l’histoire d’une trans prénommée Mia, pré op’ qui se destine à l’opération de conversion sexuée. Pour atteindre cet objectif, elle est tueuse à gage et n’élude pas le pourquoi de cette activité dont la figure emblématique Hitman[2] semble parfois inspirer la figure froide et assurée de Mia sous sa capuche. L’image devait-elle nous épargner la vue d’un pénis sur une femme ? Au non de quoi ? Inversement, la caméra devait-elle insister plus sur cet aspect qui est une clé parmi d’autres de la personnalité complexe de Mia ? Et comment ? Le fait même d’en parler nous inscrit-il dans un buzz donnant publicité à ce produit culturel ? Ou bien sommes-nous en train de relativiser afin de ne pas éluder ce qu’est un corps trans en transition ou voulu ainsi, bien que l’on sache ce que souhaite l’héroïne ? Les questions concernent aussi les personnes trans. La marque de l’infamie d’un corps « non fini » a prit aussi forme sous la figure de la She-male[3], figure exotique de la pornographie destinée aux seuls translovers a-t-on longtemps pensé. Ainsi les trans se défendent souvent dans les médias de l’assimilation à la prostitution ou au cabaret, peut-être faut-il désormais ajouter également la pornographie à travers l’idée de ce corps dénudé « non fini ». On devine les effets de discriminations et de stigmatisations en interne, dans les subcultures trans, contre lesquels il faut bien entendu se mobiliser aussi. Une trans ne vaut pas plus ou moins qu’une autre pour le résumé sans équivoque. Plutôt que de se sentir scandalisé par ce pénis – qui décidément prend beaucoup de place dans la moindre analyse – ne faudrait-il pas saluer cette rupture du non-dit et du non-montré ? Voici ce que peut être un corps trans « en construction » ou un corps trans vécu de façon épanouissante à ce stade. Le badaud sait. Le badaud a vu. Circulez il n’y  a plus à rien à voir pour aujourd’hui.

Second point, Mia tue des gens. C’est sa profession et on en connaît la motivation. Peut être aurait-on pu souhaiter qu’elle soit serveuse, prostituée, manutentionnaire ou femme de ménage et surtout qu’elle en bave plus ? Aurait-elle pu être cadre ou PDG et avoir une destinée à la pretty woman ? Ce n’est pas tout à fait l’univers de la critique sociale qui sert de cadre solide à cette histoire, on en conviendra. Faire une tueuse comme pour faire oublier qu’on tue des trans partout dans le monde à chaque minute ? L’argument se défend mais il n’est pas suffisant. Observons Mia quand elle devient « tueuse à gages » ou ne devrait-on se risquer à dire « tueur à gage » en l’absence d’une expression agenrée ? Le vêtement qui en fait une ombre, l’agilité sans genre d’un chat, une froideur qui n’a pas de genre. Il s’agit d’un projet, tuer des gens pour se payer une opération et devenir une vraie femme complète et accomplie si l’on prend comme règle étalon la représentation hégémonique (« l’institué transsexe »[4]). Apparaît alors la trame de l’ordre symbolique en œuvre via une série de meurtres réels dans le récit de la série mais assassinats symboliques dans l’analyse. Donner des gages à la normalité pour se faire accepter dans le monde des humains passe donc par cette série de meurtre dont le premier consiste à s’éliminer soi-même pour devenir ce que l’on croit que le société veut que l’on soit. L’histoire de Mia, ne serait-elle pas le récit symbolique de cette émancipation sans dévoiler la trame de la série en proposant cette question ?

Troisième point. L’expression d’une âme de femme enfermée dans un corps d’homme ou Anima muliebris in corpore virili inclusa imprègne la formule souvent entendue dans les témoignages médiatiques et autobiographiques de transidentités : une femme née dans un corps d’homme. Pierre-Henri Castel a donné cette lecture : « il faut bien lire « enfermée » (inclusa) et non pas « née », comme on cite parfois à tort »[5]. Traduction défectueuse ? Après tout, « enfermée » signifie « prisonnière », postule donc un état de l’âme (essentialisme), mais « née » aussi (naturalisme). Dans les deux cas, la constante est bel et bien l’âme, invariable, la variable étant déléguée au physique, au corps, à la biologie. Si l’uranien[6] était susceptible de décriminaliser l’homosexualité en la naturalisant, l’anima muliebris in corpore virili inclusa a la même fonction décriminalisante dans les témoignages des transsexuels du XXème siècle. Avec Éric Fassin, rappelons encore que cette « âme de femme dans un corps d’homme » renvoie à l’ensemble de ce qu’on appelait des « psychopathologies sexuelles », qui troublent à la fois l’ordre des sexes et des sexualités[7]. Nous verrons ce que la version propose comme traduction. Les fansubtitles[8] ont proposés « coincée ». Bloqué est-ce être enfermé ou prisonnier ? Mia va-t-elle s’émanciper, s’affranchir, se libérer ou se conformer ?

L’approche compréhensive est plus difficile à mener car plus questionnante. Il nous faut mobiliser non seulement des savoirs mais les concilier avec des approches émotionnelles, subjectivités avouées et reconnues autant que les désubjectivisations. C’est aussi s’engager dans des voies où il n’y a aucune honte à se prendre soi-même en défaut.

Chronique filmique, chronique sociale

Vers la critique sociale

Vers la critique sociale

Vers la critique sociale

Une nuit, un tueur, un meurtre sur commande. Scène d’un policier ou univers froid d’un film sur gangsters. Hit & Miss n’est rien de tout cela mais son contrepied absolu. Lorsque l’on nous montre ce tueur se remaquillant les lèvres, l’on est tenté de revoir la scène précédente, comme si le fait qu’il s’agisse d’une femme devait en changer le sens, immédiat comme profond. Mia est ce tueur et surtout, écho d’un esprit des temps, Mia est transsexuelle, ce qui ajoute en soi une difficulté supplémentaire et un nouveau sens, celui finalement classique : mais oui, elle a un passé d’homme, une vie d’homme ! Dès la deuxième scène, on l’a voit nue au rentré de sa douche. Impossible de ne pas voir son pénis, cet ultime marque de corps chromosomiquement mâle. La suite de ce premier épisode pose intégralement le déroulé de la saison. Elle apprend que son ex-compagne va mourir d’un cancer et qu’elle a un fils de onze ans. Lorsqu’elle arrive, elle est déjà morte et se retrouve non pas face à ce fils mais à quatre enfants et adolescents dans une ferme isolée dans la campagne. Entre délicatesse et brutalité, le personnage évolue, se laisse apprivoiser autant qu’elle tente d’apprivoiser cette famille recomposée improbable, délaissant sa vie de sportive froide et isolée. L’épisode nous propose rien de moins que d’examiner à la lumière d’une fiction toutes les recompositions postmodernes. Doute sur l’identité de genre opposé à une identité sexuée qu’une tradition impose, rôle des « sexes », en-dedans et en-dehors de la ville et campagne, conflit intergénérationnel… Plus une : notre subjectivité. Comment savons-nous qui sommes-nous ? Le thème de la transidentité tient là manifestement son rôle pour souligner celui de la subjectivité, du combat pour le remporter ou de l’échec s’abimant.

La sortie de cette série a été diversement appréciée par le monde trans, militant ou non. Grotesque farce pour les uns, fine recomposition d’une modernité paradoxale tiraillée entre libéralisme destructeur et traditions grinçantes mais toujours porteuses de valeurs. En tête des critiques, le rôle de tueur, rapproché de la critique filmique où le méchant est toujours ce minoritaire d’une époque qu’il s’agissait de pourfendre (typiquement, l’odieux assassin du Silence des agneaux rapporté à une « pathologie transsexuelle »). Le problème avec cette critique est qu’il est aussi l’assassiné (Brandon Teena dans Boy dont cry de Kimberley Pierce) ou encore l’immense cohorte des errants dans un monde qui ne finit pas de les produire (Bernadette dans Priscilla, folle du désert de Stephen Elliot, Dil dans Cring game de Neil Jordan). Reste l’insistance question de la vacance individuelle dans un monde préformé par une conception naturaliste ou essentialiste. Paradoxalement, entre tradition et libéraliste, mû par le même patriarcat industriel, c’est ce dernier qui répond le mieux à l’exigence d’une subjectivité s’incarnant dans un corps.

Si l’individualisme de masse nous ramène toujours à un comportement normatif et passif de consommateur ridiculisant le citoyen, l’individualisme solitaire de Mia renvoie face à face l’en-dedans et l’en-dehors du monde normé où les hommes sont des mâles masculins et les femmes des femelles féminines. Elle n’est pas simplement cet « homme devenant une femme » ou un « gay » (allusion non dissimulée au transvestite, cette ancêtre culturelle de la transsexuelle des années 1920) mais cette solitaire mordante, froide dans son métier, décisive dans ses conflits (la scène finale de l’épisode 1 où elle boxe le propriétaire de la maison), animale dans son rapport à la spatialité et ses relations.

Dans son article, Pierre Langlais (Télérama, 16-22.02.2013) propose une lecture par le biais d’une critique sociale en citant Paul Abbott, le créateur de la série : notre société « ne laisserait pas de place aux identités indéfinies ». Mais à lire les commentaires de l’actrice et ses peurs de faire peur (aux spectateurs, à la pudibonderie, de faire scandale), le doute n’est plus permis. Il y a bel et bien un espace dont les limitations sont données par la structure même de notre croyance en une identité essentialisée, fondatrice de la condition humaine et de la structure pyramidale de notre société. Rien de moins, rien de plus. Le seul espace restant étant donc celui de ce passage symbolique à hauteur de cette définition surplombante : vous êtes ce que votre sexe fait de vous. La pudeur et peur féminines étant, au fond, non une contrainte de norme fabriquant cet éternel féminin, mais une conséquence biosociologique d’un XX. Aussi, le souhait d’un espace permis aux dites identités indéfinies se solde-t-il par une contrainte à la normation symbolique ou une installation à demeure dans les interstices ou à la marge. Espace que les individus dits indéfinis intègreraient inconsciemment ou stratégiquement de manière plus marquée que les dits normaux. En d’autres mots, le désir d’une conversion sexuée ne serait autre que cette contrainte à la normation sociopolitique, faute d’autre socialisation. On comprend dans ce cas qu’à y échapper pour le trouver revient à s’écarter d’un monde géopolitisé par la norme binaire et recréer un autre monde (cette ferme isolée ?) au risque d’un nouveau confinement et la certitude que le centre n’en sera jamais affecté.

Karine Espineira & Maud-Yeuse Thomas

Alter&ego ?

Alter&ego ?


[1] Lire notamment l’article « Laurence Anyways » : le cinéma caricature-t-il les trans ? », Anaïs Bordages, Rue89, 23 juillet 2012. [En ligne] : http://www.rue89.com/rue89-culture/2012/07/23/laurence-anyways-le-cinema-rend-il-justice-aux-transexuelles-234018

[2] Personnage du jeu vidéo créé par IO Interactive, qui a aussi donné lieu à une adaptation cinématographique en 2007 par le réalisateur Xavier Gens.

[3] Le terme a aussi désigné aussi les travailleuses du sexe trans. Au XIXe siècle, l’expression désignait une « femme en colère », « une femme énervée », « une femme de caractère », comme si une femme qui savait se faire respecter ne pouvait être qu’un « peu homme ».

[4] L’une des notions élaborée au fil de mes recherches en thèse de doctorat et soutenue récemment.

[5] La métamorphose impensable : essai sur le transsexualisme et l’identité personnelle, Gallimard, 2003, p. 413.

[6] Karl Heinrich Ulrichs dans ses cinq volumes d’essais, Forschungen über das Rätsel der mannmännlichen Liebe (Recherches sur l’énigme de l’amour entre hommes), publiés en 1864 et 1865 sous le pseudonyme de Numa Numantius.

[7] Éric Fassin, « L’empire du genre. L’histoire politique ambiguë d’un outil conceptuel », Cahiers de L’homme, Éditions de l’EHESS, Vol. 3, n° 4, 2008, n° 375-392, p. 375.

[8] Sous-titres réalisé par des fans.

Anglais (traduction automatique)

Espagnol (traduction automatique)

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