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Réflexions situées sur le documentaire « Trans c’est mon genre » (2016)  d’Eric Guéret

Suite à des messages privés et des commentaires sur Twitter, je m’autorise ces quelques lignes d’explications et de remises au point.
 
Le Non :
– Je ne suis pas la réalisatrice.
– Je ne suis pas la responsable du casting.
– Je ne suis pas payée par France 2 pour vendre le documentaire.
– Je n’adhère pas à l’ensemble des discours tenus par les protagonistes.
 
Le Oui :
– Dans mes échanges avec le réalisateur, j’ai parlé des conditions de vies des personnes trans : Prostituées, Sex-workers, Séropositives, Précaires, Migrantes, Sans papiers, Jeunes et moins jeunes, Scolarisées et déscolarisées, Psychiatrisées, Féministes et non-féministes, Politisées et non-politisées, Genre fluide, etc.
– J’ai parlé de l’ensemble associatif français et des inégalités de médiatisations (Ft*/Mt*) ainsi que des agressions liées au « cumul de stigmate » : couleur de peau, classe sociale, passing, expression fluide, etc.
– J’aurais aimé voir plus de personnes politisées prendre la parole.
– Des personnes très politisées que j’aurais souhaité entendre m’ont confié avoir décliné et je respecte leur décision.
– J’aurais aussi souhaité la présence de jeunes femmes trans.
– Je pense toujours et très sincèrement, que malgré ses défauts, ce film peut être un vrai outil de sensibilisation susceptible d’en inspirer d’autres, y compris réalisés par des personnes trans, en espérant vivre assez longtemps pour le voir.
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Le Télérama de la semaine du 29 octobre au 4 novembre 2016. L’article de Marie Cailletet intitulé « Ce n’est pas leur genre » (n° 3485, p. 83-85) est consacré au documentaire d’Eric Guéret, intitulé « Trans c’est mon genre ». J’ai été interviewée avec attention par Marie Cailletet au même titre qu’Eric Guéret. L’article me semble limpide et aborde les points de satisfaction comme de frictions. De par mon travail de chercheure comme de mon identité trans et donc parfois consultée aux deux titres, cette interview confirme un changement d’approche des journalistes et une bonne note est toujours quelque chose de réjouissant.
J’ai rarement pu échanger autant avec un réalisateur qu’avec Eric Guéret, mis à part l’amitié née avec Cynthia Arra et Mélissa Arra durant le tournage de « L’Ordre des mots » (2007) au cours de nos longs et amicaux échanges. Le réalisateur m’a fait confiance et j’ai pu suivre le projet se construire, tout en notant l’évolution du réalisateur face à ses découvertes, ses questionnements et remises en causes. La formule « ne pas faire de mal, être utile », résume mon ressenti au cours de nos échanges. Avec Maud-Yeuse Thomas, nous avons travaillé à l’aiguiller vers le plus de groupes trans possibles, sans faire entrer en ligne de compte nos inimités ou nos dissensions politiques. Par rapport au tissu associatif et militant, il y avait une prise de risque mutuelle. De notre côté, allions-nous à nouveau, vivre une « trahison médiatique » ou autrement dit : quand des professionnels des médias plient « les réalité trans »  à leur point de vue ? Si le CV du réalisateur plaidait en faveur d’une personnalité engagée, un point auquel nous sommes sensibles, nous avons pu aussi lui parler avec une grande franchise. Ce que je donne à voir des coulisses me paraît important d’être souligné d’autant plus que je m’interroge sur la réception et ses effets symboliques.
Nos groupes trans sont très « à cran », et souvent avec raisons, sur le traitement médiatique dont les personnes T sont l’objet. Je suis familiarisée avec le sujet pour avoir étudié cette médiatisation depuis l’après-guerre et pour être tout simplement une personne trans « out », volontairement, comme telle dans mon métier et ma vie publique. Des publications existent sur le sujet mais ne semblent pas très connues car l’écriture académique n’en facilite probablement pas l’accès facile :
L’approche dénonciatrice qui caractérise un groupe quand il est soumis à des maltraitances sociales, théoriques et médiatiques est compréhensible et doit être prise en compte. Cependant, cette approche qui touche à la revendication fait parfois oublier que des choses changent, peu à peu – toujours trop lentement à l’échelle de nos vies, nous sommes bien d’accord. Mais elles changent. Notons l’évolution du lexique, du vocabulaire et des images. Notons le travail de consultation réalisé auprès des associations. Certaines ont joué le jeu avec précaution tandis que d’autres ont refusé net, et c’est leur droit. Les « trahisons médiatiques » sont connues. Mais tous ces groupes trans auront été abordés avec respect, les personnes traitées comme des sujets et non comme des objets. Nous pouvons donc critiquer, et c’est notre droit, mais nous devons aussi nous donner les moyens de voir les bonnes volontés, de nous autoriser à ressentir à nouveau ce qu’est la sincère bienveillance.
Comme l’article de Marie Cailletet le souligne, j’ai exprimé l’idée que certains points ou certains mots émanant de tel ou tel témoignage, soulèveront la critique de tel ou tel groupe, de telle ou telle politique. A n’en rester-là, on en oublierait alors que c’est le premier documentaire sur la transphobie et qu’il a été motivé par de bonnes raisons et réalisé avec humilité. On entendra peut être : « oui mais c’est encore la parole d’un non-trans ». En effet, ce n’est pas « un produit made in transland » mais la parole qui y est donnée, est elle, bien trans dans toute sa diversité. « On aime » ou « on aime pas » les témoignant.e.s et leurs profils, on n’engagera aucune polémique sur ce point. Écoutons plutôt le fond et jugeons l’ensemble. Ne passons pas à côté de l’histoire de transphobies ordinaires à travers des récits sans équivoque car ce documentaire est bien un tout. Il est précieux car il pointe, avec la diversité de ces paroles situées, les maltraitances institutionnelles et culturelles.
Le format d’Eric Guéret est très différent de celui des documentaires cultes français que sont à mes yeux « L’Ordre des mots » (Cynthia Arra & Mélissa Arra, 2007) et « Fille ou garçon : mon sexe n’est pas mon genre » (Valérie Mitteaux, 2011). Mais il a en commun, non seulement une approche bienveillante mais aussi une posture humaniste au sens de : « Je ne veux pas que l’autre reste un.e étranger.ère. J’accepte les effets identitaires qu’il/elle produit sur moi et je remet en cause mes certitudes. Ce faisant je m’enrichis ». Ce n’est pas comme si nous ne partagions pas la même planète, c’est surtout que les plus conservateurs ne la veulent que pour eux.
Du temps de l’association Sans Contrefaçon (2005) nous avions eu un conflit interne quant à l’utilisation du mot transphobie, jugé « trop agressif » et pas assez « pédagogique » (!?) envers « le grand public ». Maud-Yeuse Thomas, Tom Reucher et d’autres, avons défendu ce terme et l’association s’est scindée. Nous ne regrettons rien, car nous voyons bien que nommer c’est faire exister, c’est faire reconnaitre les violences et faire sortir de l’invisible, de l’ombre, les réalités de nos vécus.
Nous sommes un mouvement social qui revendique son existence.
Nous sommes un mouvement féministe qui revendique des droits.
Nous sommes un mouvement transféministe qui dénonce le sexisme, la racisme et bien d’autres « ismes » excluants.
Nous sommes…
Et, nous avons le droit de nommer les processus institutionnalisés qui tendent à nous exclurent de l’humanité.
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Affiche du film The Empire strykes back

Affiche du film The Empire strykes back

Réflexions autour de The Empire Strikes Back de Sandy Stone

L’Empire contre-attaque : un manifeste posttranssexuel (1991)

Ce texte est la version écrite de la présentation orale réalisée lors de la conférence avec Sandy Stone et autour de ses travaux qui s’est tenue le 2 octobre 2014 aux Archives Nationales, de 15h à 18h. (voir la présentation complète : http://commentsensortir.org/2014/09/10/conference-penser-les-transfeminismes-avec-sandy-stone/),  à l’occasion de la parution prochaine de la traduction de son article « The Empire Strikes Back: A Posttransexual Manifesto » dans le n° 1 de la revue Comment S’en Sortir ?.

J’avais opté pour une présentation décalée tout en illustrant les propos sur la thématique de « L’empire contre attaque »  de la franchise Star Wars sur un powerpoint.

Je tiens à remercier très chaleureusement Ian Zdanowicz et Kira Ribeiro pour leur invitation.

 

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En France, au mois de mars 1971, est fondé le Front Homosexuel d’Action Révolutionnaire. Seulement un mois plus tard, les lesbiennes féministes radicales vont s’affirmer pour exister non seulement au cœur du mouvement féministe mais aussi au cœur du mouvement homosexuel. Le groupe des Gouines Rouges est ainsi créé à l’initiative de Monique Wittig, Christine Delphy et Marie-Jo Bonnet entre autres. Dans le premier numéro de la revue « Gulliver » paru au mois de novembre 1972, elles écrivent : « Nous sommes des créatures de jouissance en dehors de toute norme. Nous sommes lesbiennes, et nous sommes heureuses de l’être ». Ce propos a trouvé un écho 20 ans plus tard. Un écho peut-être inattendu pour de nombreuses lesbiennes et féministes. Les slogans scandés à l’occasion de l’Existrans (la marche annuelle des personnes trans à Paris depuis 1997) ont proposés ainsi de nouvelles lectures et expressions de la fierté d’exister. Des personne trans se sont mises à scander : « ni homme ni femme » et « trans et fiers de l’être ». Le lien me semble affirmé avec la pensée féministe et la fierté lesbienne. Pourtant les accointances entre mouvements trans et féminismes ne semblent pas encore aller de soi en 2014.

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On peut être étonné par le déroulé historique des mouvements pour l’égalité des droits. Les révoltes de Stonewall (dont on sait avec l’exemple des événements de la Cafétéria Compton dans le district de Tenderloin en 1966, qu’elle n’est pas la première), ne sont pas si éloignés dans le temps de la révolte qui mènera au FHAR dans le contexte français. Mais on sait aussi que dans les deux cas, la révolte d’un « nous les opprimé-e-s » a produit des injustices, ou du moins a mis en lumière un « nous les opprimé-e-s » aussi concerné par les rapports de pouvoirs qui structurent la société. Les féministes, par exemple, devaient lutter pour exister en tant que voix audibles face à celle des hommes, les lesbiennes féministes face à celle des hommes et de féministes. La situation était-elle différente aux États-Unis ? Les causes féministes, sexuelles, ethniques, sociales et de genre ne semblent pas ici non plus aller de soi et deviennent des sujets de discordes. Partout où les minorités se sont révoltées les mouvements semblent finir par se séparer ou alors une cause se construit aux dépends des autres.

Le mouvement trans états-unien est écarté de l’héritage de Stonewall et depuis les années 1990 des ouvrages tentent d’expliquer ce phénomène les concernant (je pense à Martin Duberman, avec l’ouvrage « Stonewall » en 1994 ; à Joan Nestle & Riki Wichins, « Genderqueer: From Beyond the Binary », 2002 ; je pense aussi à l’ouvrage « Transgender Rights », dirigé par Paisley Currah, Richard Juang et Shannon Minter, en 2006). Malgré cet oubli ou cette invisibilisation des mouvements pour l’égalité des droits, rien ne pourra empêcher les Trans Studies américaines d’émerger dans les années 1980 avec l’incontournable texte de Sandy Stone que je qualifierai de « révolte culturelle ». En effet, nos existences posent la question de notre visibilité dans l’espèce humaine, dans l’humanité si vous préférez, et nos vies posent des questions : Quels effets identitaires produisons-nous sur la culture via et en dépit des normes, des sexualités, des races, des classes, des déterminismes biologiques, des essentialismes et des matérialismes ?

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En France, les politiques trans, c’est-à-dire la façon dont les groupes trans constitués en associations et en collectifs politisés agissent et existent dans les espaces publics et médiatiques, ne débutent véritablement que dans les années 1990. Mais il me semble difficile de parler de Trans Studies en l’absence de texte fondateur et malgré des balbutiements épars y compris venant de moi.

C’est aujourd’hui que tout commence d’une certaine façon avec la nouvelle génération, sans vouloir effacer de l’histoire l’initiative de telles ou telles personnes. Je vais prendre un premier point de repère avec le transféminisme. Je m’appuie ici sur une citation de l’association OUTrans, tirée d’un texte publié en 2012 : « Le transféminisme est un outil qui nous semble incontournable pour mettre en place une politique des alliances. Notre analyse critique de la société et des systèmes de domination(s) qui la traversent et qui produisent les divers modes d’oppressions (entre autre la transphobie) est héritière de la tradition (qu’on peut appeler le féminisme de la « troisième vague »/ féminisme queer/ féminisme post-identitaire) » (Source : http://outrans.org/infos/articles/transfeminismes). Sommes-nous dans l’utopie à vouloir revenir sur ce qui a été défait dans les années 1970 afin de retrouver un « nous les opprimé-e-s » sans hiérarchies et tout en parvenant à ne pas nier les spécificités de nos luttes respectives ? Ce programme-là me parait révolutionnaire et peut-être du même coup utopique. Mais on a envie d’y croire et de travailler pour.

Le texte de Sandy Stone est assez puissant pour qu’on n’ait pas besoin de lui une faire publicité de convenance. En le lisant, un certain nombre de commentaires me viennent à l’esprit spontanément. Je vais donc partager avec vous quelques pensées critiques que je n’aurais pas le temps de développer en profondeur. Mais j’espère, que vous les considérez comme des pistes de réflexion pour comprendre pourquoi nous sommes si en retard par rapports aux studies anglo-saxonnes.

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Sur la méthode scientifique, je n’ai pas manqué le passage sur le premier travail de Leslie Lothstein définissant des critères du diagnostic différentiel. Sandy Stone pointe les faiblesses de l’échantillon et de la méthodologie. L’évaluation psychologique qui en ressort parle d’individus schizoïdes, renfermés, isolés, déprimés, avec des addictions, immatures, narcissiques, égocentriques, manipulateurs, etc.

Sandy Stone, fait le constat que malgré des « résultats qui auraient pu être considérés comme marginaux, marqués du sceau d’une méthode douteuse ou d’échantillonnages excessivement limités. Ils finirent malgré tout, mises en garde comprises, par représenter les transsexuel·le·s dans la littérature médicolégale/psychologique jusqu’à récemment ». Avec cet exemple, nous reconnaissons aussi une situation à la française. Pourquoi les écrits des psychiatres français et françaises sur la question n’ont pas donné lieu à de questions de méthodologie ? Le saura-t-on un jour ? Prenons les ouvrages de Catherine Millot pour Hors-sexe (1983), Patricia Mercader pour L’illusion transsexuelle (1994) et Colette Chiland pour Changer de sexe (première version de 1997 et deuxième version en 2011). Ces ouvrages qui font toujours loi auprès des étudiants dans les disciplines « psy », particulièrement, pourraient donner lieu à des questionnements sur les échantillons et la méthodologie. Mais ce qui frappe le plus, c’est que ces trois livres nous parlent de la peur des personnes trans. Les auteures ne parlent pas de la peur de la société, mais de leur peur en tant que personne, en tant que femme, en tant que praticienne, et au moins pour deux d’entre elles en tant que féministe. Ces auteures considérées conjointement avec des publications comprises entre 1983 et 1997, peuvent être rapprochés à des degrés divers de l’ouvrage L’empire transsexuel de Janice Raymond (1979).

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Ces ouvrages vont jusqu’à nous décrire physiquement et évaluer notre humanité et nos possibilités en terme de sexualité dans une sorte d’évaluation aux très forts accents de morale et de religion. Ce dernier point n’est pas assez soulevé d’ailleurs mais les dimensions moralistes et religieuses se retrouvent à des degrés divers dans ces écrits. Une personne trans serait donc : une personne avec un faible espérance de vie, qui voudrait le sexe des anges ou du moins une sexualité sans sexe ; elle serait aussi hérétique, narcissique, inquiétante, effrayante, indigne de confiance, manipulatrice, caricaturale, pathétique, grosse, laide ; elle serait un travelo sans talent, incapable de pénétrer un femme, ou d’attirer le désir de « quelqu’un de normal », un repoussoir à la relation ; et enfin, elle devrait aussi considérer « son droit au suicide ». Une grande partie de ce discours ne fait-il pas penser aux discours racistes pour construire un autre inférieur ou des races inférieures ? Bien entendu, ces auteures trouvent inconvenant que l’on vienne leur demander des comptes sur ces « vieux écrits » ou des « maladresses du passé ». D’ailleurs, en 2011, Colette Chiland ne manquera d’être à nouveau maladroite avec ce nouvel écrit : « La solution militante est que les mesures prises par les minorités deviennent la loi générale. […] songeons aux nazis qui ont réussi à faire adhérer presque tout un peuple à l’idéologie raciste ». De son côté, il me semble qu’il y a chez Patricia Mercader une idée directrice et essentielle qui n’est jamais exprimée clairement : c’est que les transsexuels peuvent changer de sexe mais pas changer de genre. Serait-ce là leur illusion ? [Le propos qui va suivre, n’a pas été dit lors de la présentation, je le donne ici à titre de précision : Il me semble que cette idée préside encore aux analyses de nombreux psychanalystes et psychiatres. Pour la formuler autrement : les trans croient à tort qu’ils/elles ont changé de genre. Ils peuvent à la rigueur changer de sexe mais surement pas de genre. Les hommes restent des hommes, même en femmes. Et les femmes restent des femmes, même en hommes. Je crois que c’est le point commun à tous les ouvrages maltraitants mais ce n’est jamais formulé de façon franche.]

On pourrait estimer que ces théories sur les personnes trans ont conduit d’une part à la politisation des associations et des collectifs qui ont mis beaucoup de temps à émerger dans le contexte français, et à freiner d’autre part l’arrivée des Trans Studies anglo-saxonnes tout en compliquant l’émergence de Studies made in France. L’agenda politique des groupes trans politisés des années 1990 et 2000 a conduit une majorité de ses dirigeants et dirigeantes à dire : « la théorie ça ne sert à rien ». La militance y compris d’inspiration marxiste tablait sur le concret et se montrait des plus pragmatiques disqualifiant l’acte de théoriser mais tout en se référant à la théorie !

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Pour comprendre la période actuelle, il est crucial de s’attarder sur la période de la mise en place d’une catégorie diagnostique en 1980 avec une catégorisation qui, « après des années de recherche, ne mettait pas beaucoup plus en jeu que la sensation classique « d’être dans le mauvais corps » – et l’acceptation qui en découle par la police des corps, c’est-à-dire l’institution médicale, des histoires cliniquement « bonnes » de transsexuel·le·s existent désormais dans des zones aussi dispersées que l’Australie, la Suède, la Tchécoslovaquie, le Vietnam, Singapour, la Chine, la Malaisie, l’Inde, l’Ouganda, le Soudan, Tahiti, le Chili, Bornéo, Madagascar et les îles Aléoutiennes » (Sandy Stone, 1991).

Ne doit-on pas voir aussi dans cette catégorisation du « fait transsexuel » la conséquence des effets des nomenclatures internationales comme le Manuel statistique des maladies mentales de l’Association des psychiatres américains et la Classification internationale des maladies de l’Organisation mondiale de la santé, qui ont conduit à une occidentalisation et une standardisation des identités trans en identités transsexuelles. Parmi les forces en jeu, peut-être celle de la colonisation des esprits. Ainsi nous nous sommes placé-e-s en situation de coauteur-e-s d’un récit bien particulier : exporter le « phénomène trans » dans toutes les aires culturelles alors même que ledit protocole est écrit et table sur un double dysfonctionnement interne à l’aire occidentale. On répond par « la chirurgie » (« la réponse folle » dit Chiland) à « une folie » (« la demande folle » dit Chiland) dans le champ psychiatrique et l’on généralise cette folie à la planète entière à l’aide de critères de la seule aire culturelle blanche, occidentale, hétérosexuelle et hétérogenre (au sens de deux genres opposés dans la symbolique hétérosexuelle). Le récit transsexuel fini par avoir le même fonctionnement que le symbole : il ne décrit qu’une seule chose par exclusion de tout le reste.

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Dans cette dernière partie, je souhaite revenir à titre personnel sur L’Empire transsexuel de Janice Raymond, avec le passage souligné par Sandy Stone dans lequel elle se voit mise en cause : « Comme l’a écrit une femme […] : « C’est comme si j’étais violée quand je vois qu’Olivia fait passer Sandy […] pour une vraie femme. Après tous ses privilèges masculins, va-t-il aussi tirer profit de la culture lesbienne féministe ? » (Sandy Stone [1991] citant Janice Raymond, 1979, p. 134-135).

Dans un tout autre genre, je vais partager ici une anecdote qui peut se conjuguer au pluriel car elle n’est pas isolée. Depuis deux ans, j’enchaine les conférences en université et assez régulièrement on vient me voir à la fin pour me parler. Parfois j’entends de drôle de choses, y compris de la part de chercheures. J’entends : « t’as l’air à l’aise en public car avant t’étais un homme », ou bien on me pointe « le privilège de l’éducation masculine ». L’expression : « car t’étais un homme avant » devient : « car tu as été élevé en homme ». On m’assène ce genre de discours sans rien connaître de mon parcours et de la façon dont j’ai travaillé pour parvenir à parler en public ces dernières années ou encore sans savoir si j’ai fait mien le privilège de l’éducation masculine dont je ne nie pas l’existence (et en cela je ne me complaît pas dans le privilège). Je pourrais dire que je l’ai détecté très tôt comme tel et que j’ai souhaité m’en défaire jusqu’à l’assujettissement total de mon droit à parler, non en tant que personne genrée mais en tant que personne pensante. Mais l’argument du privilège vaut pour argument massue et on ne peut pas s’en défendre sans s’enfoncer alors je dois l’accepter dans la grande majorité des cas. [Ajout lors de la publication sur le blog : Je précise que je ne peux pas en vouloir aux personnes, aux femmes, qui me disent cela car le privilège existe bel et bien mais pour autant l’argument peut être très blessant quand il est lancé comme une condamnation sans appel possible.]

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Pour m’engager dans la conclusion de cette communication, je souhaiterais souligner l’avant-gardisme du texte de Sandy Stone. Je dois encore m’en référer à ma propre histoire pour illustrer cette idée tout en souhaitant que d’autres personne s’y reconnaissent aussi. C’est seulement près de 7 ans après le texte de Sandy Stone et quatre ans après l’ouvrage The Gender Outlaw de Kate Bornstein, que j’ai compris que les personnes trans, en théorisant leur condition et tout en étudiant les sociétés dans lesquelles ils et elles se révélaient, nous donnaient de puissants outils de compréhension et d’émancipation qui venaient s’ajouter aux outils de la pensée féministe. Bien entendu, le refus de s’inscrire dans l’ordre des genres n’a pas toujours été compris comme le refus de cautionner une société sexiste et inégalitaire mais de mettre la pagaille dans une communauté déjà en lutte et en demande de reconnaissance. Nous avons bien été un certain nombre, aussi modeste le chiffre fut-il, à refuser très tôt l’adhésion sans condition au système sexe-genre. Je pense que c’est aussi le cas des membres du Groupe Activiste Trans qui auront éprouvé le même sentiment, tout comme les nouvelles générations à l’œuvre aujourd’hui dans le tissu associatif et militant.

Dans les divisions et concurrences entre personnes trans ou groupes trans, il y aussi une défiance qui doit être dite. Elle concerne le statut et la position d’universitaire pensée uniquement en termes de classe. Là où il y a des tentatives pour parvenir à produire des savoirs situés et des contre-discours depuis une position de subalterne, d’autres ne voient que « trahison » au sens de trahir sa couleur de peau, sa classe sociale, son groupe d’appartenance morale, etc. Mais ce faisant, ces voix dénonciatrices contribuent peut-être, à leur insu, à pérenniser les rapports de pouvoir et de domination en faisant passer un message que j’estime malheureux : on ne peut pas y arriver sans trahir et sans se trahir soi-même.

Si on se plie à cette règle, il n’y aurait bientôt plus de femmes dans les universités, plus d’étrangers, plus de gays, de lesbiennes, de féministes et de trans, auto-identifié-e-s, etc. Ceux qui n’ont jamais besoin de dire d’où ils parlent, ou qu’on ne somme jamais de le faire, auraient encore moins de raisons de se situer qu’auparavant.

Je me réjouis donc de la présence de Sandy Stone aujourd’hui et de la tenue de cette conférence, pour ceux et celles qui souhaitent depuis fort longtemps voir émerger et s’affirmer des Trans Studies dont nous soyons moteur au sens d’acteurs et actrices. L’infantilisation des personnes trans va si loin, que nous dépassons parfois les limites de l’acceptable : c’est-à-dire qu’on ne nous pense pas apte à mener nos propres Studies et donc il faudrait nous assujettir à un ordre qui « sait », à défaut d’être nouveau.

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Note :

Durant le débat qui a suivi les présentations, la question de la représentation a été posée en termes de couleur de peau.

En effet, il n’y avait que des « blancs »‘ à la table. Cette question est pertinente bien entendu, c’est indéniable. Nos réponses n’ont probablement pas été à la hauteur. Je me suis moi-même perdue dans un sentiment de culpabilité et je me suis retrouvée, comme une idiote je l’avoue, à parler de mes origines avec un « papa tout foncé » et une « maman toute blanche ». Quand l’argument de nos passeport européens a été avancé, j’ai failli dire que j’avais aussi un passeport chilien et que dans celui-ci j’étais toujours un homme aux yeux de la loi chilienne, mais qu’heureusement le passeport français me reconnaissait bien comme femme.  Tout est vrai mais émotions et culpabilités nous font parfois sortir de belle âneries face à une vraie question. Cependant, la question de la couleur de peau a éludé un fait tout aussi important : c’était peut-être la première fois qu’une tablée universitaire comptait presque  100 % de personnes trans. Généralement, ce sont des tablées à 90 % ou le plus souvent à 100 % cisgenres. Nous commençons à peine à exister.

L’argument de l’élitisme a été ensuite mit en avant. Il est tout aussi audible et intelligible.

Toutefois, ce serait une erreur de ne voir que de l’élitisme concernant la place des trans dans les universités quand on connaît les situation de précarité et d’infériorisation des personnes. Pour un certain nombre d’entre-nous, c’est la guérilla permanente pour exister. Il faut bien comprendre que de jeunes personnes trans abandonnent leurs études car la règle des cumuls des stigmates joue sur eux comme sur d’autres personnes n’étant en rien intéressées par l’université. Un jour, les femmes sont entrées dans l’université et je crois que cette histoire ne s’est pas écrite à l’eau de rose. De même pour les personnes non-blanches, gays et lesbiennes identifiées ou auto-identifiées, etc. Le critère de classe doit-il effacer les autres critères ? On peut être universitaire sans nier bénéficier de certains privilèges et de jouir de positions de pouvoir sans même les avoir demandé. Cette prise de conscience engage dans l’intersectionnalité. Les privilèges peuvent être refusés au prix de sacrifices intimes. Les vrais positions de pouvoir sont celles qui ne veulent pas ou qui refusent de se reconnaitre comme telles. Je me refuse pour ma part à appliquer cette cette règle à toutes les personnes minoritaires sans rien connaître de leur vécus et de leurs positionnements personnels.

Ce qui aurait été fantastique, c’est d’avoir eu une tablée 100 % trans avec une diversité visible selon le critère de couleur de peau. Nous sommes bien d’accord.

Je dis bien « visible » car au vu des origines ethniques, comme en témoignent quand même des noms de familles étrangers (portugais, espagnols, catalans, polonais, chilien…), des métissages (certes invisibles), des différentes origines socio-culturelles, le critère appliqué de blanchité pose la question de la suspicion de pouvoir, du visible et du lisible.

Nul négationnisme et nul déni des privilèges comme des discriminations de genre, de classe et de race dans ces lignes. Le débat est complexe et risqué. Je l’ai appris plusieurs fois à mes dépends.

Les questions sont donc aussi à poser en termes de mobilités et de reproductions sociales. Les inégalités sociales génèrent aussi des inégalités dans les groupes minoritaires. Faut-il alors envisager de commencer une communication par l’exposé de sa situation ethnique, sociale, sexuelle, religieuse ou encore de genre ? Sans ironie aucune, je constate que ce processus se voit entre nous de façon croissante, entre femmes, féministes, LGBTIQ, étrangers, précaires, etc. Comment se fait-il que toutes les personnes qui forme un « nous » les opprimée-s en arrivent à se suspecter les unes les autres sur la base d’un seul critère d’exclusion (un stigmate) soumis à hiérarchisation ? N’y a t-il donc aucun moyen de travailler entre femmes, féministes, trans, gays, lesbiennes, précaires, putes, intersexes, étrangers, noirs, jaunes, rouges ou blancs, etc. sans nier nos spécificités  ? Aurions nous oubliés qui est ou ce qui constitue et nourri  « l’ennemi principal » ? J’ai une furieuse envie de croire dans une politique des alliances comme de Trans Studies menées en premier lieu par des personnes trans. Sur ce dernier point, je crois que la génération qui arrive atteindra cet objectif. J’espère juste être là pour le voir.

Corps Trans / Corps Queer

Cahiers de la transidentité, volume  3.

Cahiers de la transidentité, volume 3.

Karine EspineiraMaud-Yeuse Thomas, Arnaud Alessandrin  (sous la direction de)

Pour cette troisième édition, l’O.D.T. interroge la production et les figures queer dans les arts musicaux, littéraires, cinématographiques et plastiques. En posant son regard au-delà des frontières géographiques et genrées, cette somme d’articles tend à démontrer qu’il existe, dans la culture, des supports à l’élaboration d’une politique inclusive et non discriminante à l’égard de la diversité de genre.

ISBN : 978-2-343-01487-6 • décembre 2013 • 140 pages

Aux éditions L’Harmattan : http://www.editions-harmattan.fr/index.asp?navig=catalogue&obj=livre&no=41970

9782343014876v

 Je remercie Arnaud Alessandrin et Yves Raibaud de m’autoriser à publier un extrait de cet article sur mon blog, et l’intégralité sur le site  HAL Sciences de l’Homme et de la Société (http://halshs.archives-ouvertes.fr)

Géographie des Homophobies

Géographie des Homophobies

Transidentités et média(tion)s

 

Le Bois de Boulogne : mythification de la prostitution des trans’

 

Comme un enfant sauvage
J’ai traversé tous les âges
Mais s’il te faut choisir une cage
Avec toi je la partage
Sid’aventure, je vous quittais
Sid’aventure, je partais
Sid’aventure, je vous laissais
Cette blessure, à jamais mon amour
Jean-Louis Aubert, Sid’aventure,
Album : Bleu Blanc Vert, EMI, 1989

Cet article pourrait aussi s’intituler : Le Bois de Boulogne, exemple d’une modélisation médiatique, sociale et culturelle : VIH-Transgenres-Étrangères. Nous travaillons sur les représentations issues des imaginaires sociaux et médiatiques : Comment fabrique-t-on des modèles, des typologies, des stéréotypes ?

Fabrice Virgili et Danièle Voldman[1] montrent dans La garçonne et l’assassin (ouvrage, documenté avec  photos, lettres, journaux intimes, documents judiciaires) que le Bois existe depuis le début du siècle comme lieu de socialité et de rencontres pour les « travestis », comme dit dès cette époque. Quant à nous aujourd’hui, nous associons en savoirs et en imaginaires les termes « bois de Boulogne », « prostitution » et « trans[2] ».

En France, le lieu a été l’objet d’une attention médiatique spectaculaire, sans parler des termes particuliers de médiatisation, au cours des années 1990. La presse populaire (reportages de Paris-Match[3] notamment) montre une place de prostitution de travestis brésiliens. La télévision porte cette spectacularisation à un degré qui laisse sans voix le chercheur comme le profane. Du jour au lendemain, dirait-on, le Bois et le Sida retiennent l’attention des pouvoirs publics et des médias alors que les associations de support et de prévention sont sur le terrain depuis des années.

Les archives INA permettent ici une prise de mesure et de distance sans égale, malgré les contraintes temporelle de sauvegarde[4]. Au sein d’un corpus[5] nous avons isolé les matériaux illustrant ce thème, ou ce mythe, temps majeurs de la médiatisation des trans’ à la télévision. Dans l’index titre et l’index mots-clés, « bois de Boulogne » permet d’abord de retrouver de très nombreuses images (cinéma ou presse filmée) du Bois au début du siècle. Le lieu est alors celui de la promenade du dimanche, avec ses allées propices aux flâneries et pique-niques familiaux, ses berges accueillantes aux nombreux pêcheurs – une ligne documentaire qui se poursuit jusqu’à la fin du siècle (joggeurs des années 1980, tempête de 1999). Une seconde approche tient ensuite aux lacunes du corpus. Le terme « travesti » ne renvoie nullement à un document comme Carnet de route : la route de la prostitution (un morceau de télévision quasi fondateur du discours et de l’imaginaire du Bois[6]), malgré une introduction et des commentaires sans équivoque à propos du Bois, ses travestis, son ballet de voitures. Autre signe de la prudence avec laquelle il convient d’aborder les triangulations de recherche par mots-clés. Ce sera aussi le cas pour certaines fiches des journaux télévisés ne comportant aucun descripteur et aucun résumé. Nous reviendrons en détail, à ce propos, sur une émission proposée par Christine Ockrent en  1990. (…)

L’intégralité de l’article se trouve ici : Naissance_mediatique_du_bois_de_Boulogne.


[1] Fabrice Virgili, Danièle Voldamn, La garçonne et l’assassin – Histoire de Louise et de Paul, déserteur travesti dans le Paris des années folles, Payot & Rivages, collection Histoire, Payot, 2011.

[2] En rapport à la culture du terrain transidentitaire, je parle des personnes dans le genre exprimé ou revendiqué à l’opposé de la tradition médicale. J’utiliserais aussi les termes : transgenre, transidentité, ou trans’. J’utiliserais aussi le terme “travesti” qui fait sens dans la culture sud-américaine entre autres, mais aussi par rapport à son utilisation par les médias (journalistes, commentateurs) et les institutionnels (police, médecins).

[3] Parmi d’autres dossiers, notons celui du 24 avril 1973 : Tous les secrets du bois de Boulogne, Paris Match, n° 1250.

[4] Si on ne trouve pas de sujet majeurs traitant du bois avant 1984, cela ne veut pas dire qu‘il n’en existe pas. Entrent en compte les intitulés comme l’avancement de la sauvegarde.

[5] Dans le cadre d’une thèse de doctorat intitulée : La construction médiatique des transidentités : une modélisation sociale et culturelle ; les visionnages ont eu lieu sur une période de trois ans (2009 à 212).

[6] À 22:17:08:49.

Il s’agit ici des extraits des communications que j’ai donné à l’occasion des conférences de l’Europride, dans la partie du programme assurée par le collectif IDEM que je remercie au passage.

Mise en contexte

Le premier extrait concerne la table ronde « Transféminismes vs trans-nationalisme » à La Friche (Petit Amphi extérieur de 16:30 à 18:00). Dès l’annonce de ce programme  sur les  réseaux sociaux on a pu remarquer des « inquiétudes » exprimées avec plus ou moins de bienveillance. On ne peut ignorer ce phénomène ni dans un cas ni dans l’autre car une inquiétude dit toujours « quelque chose ». Mais je crois que si ces personnes étaient venues  à notre rencontre ( j’étais avec Maud-Yeuse Thomas et Arnaud Alessandrin), elles auraient pu entendre au contraire, un discours que je crois aussi critique que rassurant n’extrapolant pas ce que seraient ou pas les trans, ce que seraient ou pas les apports du féminisme et surtout du post-féminisme. Il s’agissait plutôt de revenir avec sérénité sur une période dont le contexte a été trop vite oublié et certains apports trop vite condamnés.  J’ai pour ma part opéré un retour sur la période du Zoo et de nos espérances d’alors avec les moyens qui étaient alors le nôtres

Maud-Yeuse Thomas a « allumé » l’Europride en relayant aussi le communiqué porté pat le « collectif d’habitant.e.s de Marseille féministes, trans, pédés, gouines, bi.es, queers, asexuel.les,  et tordu.es en tous genres, majoritairement blanches, cisgenre et valide ». Et enfin Arnaud a expliqué comment l’état français comme l’état, les protocoles et autres institutions « privatisent » le corps des personnes (PMA, non remboursement des opération à l’étranger pour les trans, etc.). L’objectif de cette table ronde était avant tout de mettre en avant les outils de nos émancipations et non de s’engager dans un verbiage « d’intellos à la petite semaine » car nous mêmes, sommes ce « quelque chose », contenus souvent entre guillemets (et comme je viens de le faire pour illustration), entre intime et public, et contenu dans l »expression « trans-féministe-pédé-bi-gouine » (and whathever).  Nous avons nous-mêmes subie la phobie et parfois la violence verbale et physique au cours de nos existence. Faut-il vraiment le rappeler à chacun de nos texte ?

Avant ma présentation j’ai tenu à dire un mot sur l’invisibilisation des conférences trans qui ont pu se dérouler malgré de très grandes difficultés.

« Transféminismes vs trans-nationalisme »

A La Friche (Petit Amphi extérieur de 16:30 à 18:00, Marseille le 16 juillet 2013)

Invisibilisation(s)

Commençons par un coup de gueule vis-à-vis des médias généraux, des médias communautaires comme de la presse locale. Où sont donc les trans ? Où la question trans a-t-elle reléguée ? Les conférences du samedi ont pu être maintenues et ce, grâce au travail du groupe de travail et de l’engagement des intervenants et des intervenantes. Jamais en France, on avait pu donner dans un seul lieu un aperçu des différentes approches permettant de considérer les transidentités. Jamais on n’avait vu autant de groupes venir exposer  leurs positionnements militants et politiques, et partager avec nous leurs outils aussi créatifs que novateurs pour apporter une réponse à une transphobie aussi bien culturelle que politique. Les trans prennent en main leurs destinées. Ils et elles prennent en charge les questions de prévention, de sexualité et de santé via des dispositifs de santé communautaires partout en France. On a pu voir aussi à quel point la lutte face aux nomenclatures internationales sont âpres et techniques. Et que les personnes trans se mobilisent à l’international sur des questions d’une grande complexité. Croire que les questions trans  ne concernent que les trans est une erreur monumentale.

J’espère que cette discussion grâce à la tribune offerte par le collectif IDEM vous donnera envie de vous intéresser au travail de OUTrans à Paris, de Santé Active et Solidaire et d’Arc-en-ciel à Toulouse, de Chrysalide à Lyon, de STS à Strasbourg et de nombreux autres groupes en France, de lire les travaux de l’Observatoire des transidentités, d’apprécier le travail de la coordinations international Stop Trans Pathologization, de GATE ou de TGEU qui travaillent sur les processus  de révisions du DSM (manuel statistique des maladies mentales) de l’American Psychiatrique Association et de la CIM (classification internationale des maladies) de l’Organisation Mondiale de la Santé.

 

 

Tenter de théoriser notre prise de conscience

A l’heure où certains mouvements féministes renvois les trans à des corps biologisés et des identités renaturalisées, pour lesquelles, quoi que je fasse, je serais un homme en vertu du critère du sexe biologique de naissance et du sexe social assigné. Je serais donc un « homme infiltré » et un « ennemi de classe ». Qu’on en revienne-là, les bras m’en tombent.

C’est pourtant grâce aux outils de la pensée féministes qu’un certain nombre de personnes trans se sont émancipées en se politisant, en théorisant et en interrogeant un société sexiste, xénophobe, ultra-libérale et inégalitaire. Nous nous sentons ainsi concernées par toutes les luttes sociales et nous disons notre solidarité avec les sans-papiers, les chômeurs fliqués et criminalisés, les syndicats de travailleurs et travailleuses, les féministes, les folles, les butchs, les fems, les pédés et les gouines qui souhaitent se marier et/ou engager  une filiation,  les femmes battues,  les « putes », les intersexes et tous les parias et les freaks de nos sociétés égoïstes et bien pensantes qui ne veulent pas que nos vies soient vivables. Cette liste pour être complétée comprendrait au final une partie non négligeable de l’humanité. On ne parvient jamais à l’exhaustivité.  Petite parenthèse sur le terme « pute ». Avec des guillemets pour dénoncer la traite des femmes et le viol de leur corps, et marquer tout autant en solidarité avec les travailleurs et travailleuses du sexe. Qu’on ne me demande pas, même par solidarité, de faire comme si certain.es de mes ami.es n’existaient pas et que le travail sexuel n’existait pas non plus.

Je vais opérer maintenant un retour vers le passé avec Les séminaires Q[1] organisés par l’association le ZOO sous la direction de Marie-Hélène Bourcier (période 1996-1998). Pour Maud-Yeuse Thomas et moi, y participer représentait une première tentative de théorisation sinon de s’engager dans cette politisation qui va aboutir au transféminisme tel que définit par les membres de l’association OUTrans ce samedi lors des conférences (ils/elles publieront rapidement leur communication sur le blog d’OUTrans). Nous ne sommes bien entendu les ancêtres de personne. Il y a continuité et passages générationnels et non filiation directe et héritage d’une pensée. Par ailleurs Outrans se réclame de la lignée du GAT (Groupe Activiste Trans).

Cette période du milieu des années 1990 nous semblaient écartelée : rare conscience politique, mais riche inventivité d’un groupe prenant conscience de la nécessité de support et d’avoir à composer avec les institutions autant qu’à les contourner. Accéder aux savoirs et expériences du féminisme pour penser l’inégalité de la différence des sexes et poser l’idée du « binaire » que les trans eux-mêmes pouvaient reproduire, est devenu un enjeu théorique pour les transidentités du Zoo. L’idée a connu d’autres développements avec le Groupe Activiste Trans jusqu’à Outrans je l’ai dit. Souvenons-nous que beaucoup de personnes trans refusaient la confusion ou l’amalgame avec l’homosexualité, la prostitution, les travestis, voire les transgenres. Nous avons voulu que cela change, d’autres l’ont voulu depuis avec la même force.

Ce que nous avons compris avec la pensée féministe c’est que nous pouvions aussi être les acteurs et les actrices de notre propre émancipation. En formulant une base de pensée aussi bien politique que théorique nous pouvions refuser l’injonction au « tout homme » ou « tout femme », et refuser de participer à la politique de la différence des sexes perçue comme franche inégalité.

Avec cette pensée queer définie avec Judith Butler et Eve Sedgwick aux États-Unis, les « séminaires Q »  postulaient aussi l’hétérosexualité comme système politique suivant la pensée de Wittig (1992), ce système formant le cadre majeur de l’oppression des femmes. Notre « opium » au Zoo était un concentré d’études de la diversité, et ce, par notre prise de parole comme intervenant-e-s s’autodéterminant gay, lesbienne, bi, trans et/ou queer. Pour Marie-Hélène Bourcier, l’objectif des séminaires queer du Zoo était « de faire circuler le plus largement possible un type de savoir et de références relatifs à la construction historique, sociale, politique et culturelle de l’homosexualité, de l’hétérosexualité, de la bisexualité, de la transsexualité et des genres. De mettre en valeur les travaux et les initiatives qui relèvent d’une critique hyperbolique des lieux de formation des identités sexuelles et de genre normatives, qui déconstruisent les savoirs qui fondent et naturalisent la discipline du corps »[2].

Si des transidentités ont pu se greffer à des mouvements divers de façon individuelle et sporadique, c’est avec le Zoo que les transidentités ont été invitées pour la première fois à théoriser et à partager leurs études et non plus seulement à témoigner de leurs existences (dans le contexte français) alors que ce mouvement avait déjà été initié aux États-Unis depuis près de dix ans. La rupture est nette avec la considération du « transsexualisme » comme fait unique, individuel, perpétuellement rejoué comme une première fois – donc avec l’oblitération du paradigme politique du changement de genre. Le Zoo et « son queer » furent cependant fort incompris en ces premières années. Ces théories nouvelles furent moins saisies comme affranchissement intellectuel et politique que nouvelle complexité imposée dans l’urgence – contrainte médico-légale, obligation d’insertion sociale et professionnelle au sein d’une « société férocement binaire » (M.-Y. Thomas 2007). Il faudra attendre les années  2000 pour que ces idées se répandent un peu mieux et soient en partie acceptées donnant lieu à de nouvelles études et perspectives de savoirs. Toutefois, des questions ne peuvent être éludées comme l’acceptation des trans’ par les féministes ou  encore celle de la prise de conscience des enjeux du féminisme par l’ensemble des transidentités. Le sujet mérite que l’on s’y arrête.

Je vais conclure sur un je(u) dans le temps :

En 1997, j’allais sur mes 30 ans et j’écrivais dans l’ouvrage Q comme Queer paru un ans plus tard : Je me dis « trans » parce que je fais du politique et pas du transsexualisme[3].

En 2013, j’approche 46 ans et cette formule me paraît plus que jamais toujours d’actualité.


[1] Q comme Queer, Collectif dirigé par Marie-Hélène Bourcier, Éditions GayKitschCamp, 1998.

[2] Bernard Andrieu, « Entretien avec Marie-Hélène Bourcier », Dilecta Corps, n°4, 2008, pp. 5-11, [En ligne], http://www.cairn.info/revue-corps-2008-1-page-5.htm

[3] « Q come Question », Q comme Queer, p. 114.

Conférence  : Archives et centres documentaires LGBT en France, en Europe, et aux USA aux Archives Départementales des Bouches-du-Rhônes (Marseille, le 17 juillet 2013)

Le T dans la mémoire et dans les archives

On le sait, mémoires et archives sont indissociables. Dans le cas français, mais j’imagine que c’est aussi le cas ailleurs, l’histoire des personnes  trans est encore écrite par des non-trans. On sent que le danger est d’obtenir des archives uniquement médicales. Hier encore je parlais avec le psychologue clinicien Tom Reucher du projet Vigitrans qu’il était prêt à porter. Et ce projet d’archives trans n’a finalement jamais vu le jour et nous avons peine à l’imaginer aujourd’hui. Pourtant, ce projet nous est nécessaire. Nous devons pourtant oeuvrer pour une histoire investie par les personnes trans, pour toutes les personnes trans. Notre histoire doit être trans mais pas que trans nous le savons aussi. Et les transversalités entre nos différentes cultures plaident aussi en ce sens.
Autre point qui plaide pour la nécessité d’archives trans : Une mémoire se perd en partie même si nous pouvons nous appuyer sur le travaux de Meyerovitz, de Namaste, de Foerster, etc. On ne parvient à fixer qu’en partie cette réalité méconnue qu’est la culture cabaret transgenre en tant que réseau d’entraide avant la psychiatrisation de nos existences. C’est un exemple parmi d’autres.
Nouvelle approche, ma propre recherche, avec mon exploration de la mémoire de l’audiovisuelle a l’Institut National de l’Audiovisuel. Cette mémoire n’est pas notre. C’est une mémoire à analyser. Il y a Un enjeu méthodologique à pouvoir utiliser ces matériaux. J’ai réuni plus de 800 documents audiovisuels de 1946 à nos jours. Aucun ne relate une mémoire trans sans poser de nombreuses questions à la recherche, en terme d’analyse et de re contextualisation. J’ai beaucoup pensé au travail de Vito Russo quand il publie The celluloïd closet démontrant non seulement comment l’homosexualité est représentée au cinéma mais comment elle a passé des filtres. Il décrit son évolution et la force de cette présence. Car au final on se rend compte que nos subcultures LGBTI font bien partie de la culture commune. Mais nous savons qu’il nous faut la retravailler et non les diffuser sous une forme brute.
Je peux aussi donner l’exemple de La transyclopedie : un ouvrage collectif autant qu’un travail d’inventaire que nous voudrions inscrire dans une culture commune. Mais le travail va être de longue haleine.
Il est encore fréquent que nos amis LGB établissent des bibliographie compilant les ouvrages de nos « expert » – écrits souvent marqué par une transphobie non dissimulée. Et l’on se retrouve à voir nos « détracteurs » plus cités que nous mêmes…
Nous plaidons pour des archives communautaires qui soient respectueuses aussi bien l’action associative que la production l’universitaire. Et, ce pourrait être déjà un point de départ.
Je vais conclure sur deux points. En premier lieu sur l’idée du mariage dont nous nous amusions tout à l’heure. Je veux bien me marier mais pas sans avoir étudié le contrat de mariage auparavant (ref. à l’histoire particulière du centre d’archives Arc-en-ciel).
Enfin, je veux remercier l’Académie Gay et Lesbienne, car j’ai ressenti une plus grande joie à voir mon premier ouvrage référencé dans leurs archives que de le voir apparaître dans des catalogues commerciaux. Un mot décrit mon ressenti : fierté.
Karine Espineira

Anglais (traduction automatique)

Espagnol (traduction automatique)

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