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Réflexions situées sur le documentaire « Trans c’est mon genre » (2016)  d’Eric Guéret

Suite à des messages privés et des commentaires sur Twitter, je m’autorise ces quelques lignes d’explications et de remises au point.
 
Le Non :
– Je ne suis pas la réalisatrice.
– Je ne suis pas la responsable du casting.
– Je ne suis pas payée par France 2 pour vendre le documentaire.
– Je n’adhère pas à l’ensemble des discours tenus par les protagonistes.
 
Le Oui :
– Dans mes échanges avec le réalisateur, j’ai parlé des conditions de vies des personnes trans : Prostituées, Sex-workers, Séropositives, Précaires, Migrantes, Sans papiers, Jeunes et moins jeunes, Scolarisées et déscolarisées, Psychiatrisées, Féministes et non-féministes, Politisées et non-politisées, Genre fluide, etc.
– J’ai parlé de l’ensemble associatif français et des inégalités de médiatisations (Ft*/Mt*) ainsi que des agressions liées au « cumul de stigmate » : couleur de peau, classe sociale, passing, expression fluide, etc.
– J’aurais aimé voir plus de personnes politisées prendre la parole.
– Des personnes très politisées que j’aurais souhaité entendre m’ont confié avoir décliné et je respecte leur décision.
– J’aurais aussi souhaité la présence de jeunes femmes trans.
– Je pense toujours et très sincèrement, que malgré ses défauts, ce film peut être un vrai outil de sensibilisation susceptible d’en inspirer d’autres, y compris réalisés par des personnes trans, en espérant vivre assez longtemps pour le voir.
pendu
Le Télérama de la semaine du 29 octobre au 4 novembre 2016. L’article de Marie Cailletet intitulé « Ce n’est pas leur genre » (n° 3485, p. 83-85) est consacré au documentaire d’Eric Guéret, intitulé « Trans c’est mon genre ». J’ai été interviewée avec attention par Marie Cailletet au même titre qu’Eric Guéret. L’article me semble limpide et aborde les points de satisfaction comme de frictions. De par mon travail de chercheure comme de mon identité trans et donc parfois consultée aux deux titres, cette interview confirme un changement d’approche des journalistes et une bonne note est toujours quelque chose de réjouissant.
J’ai rarement pu échanger autant avec un réalisateur qu’avec Eric Guéret, mis à part l’amitié née avec Cynthia Arra et Mélissa Arra durant le tournage de « L’Ordre des mots » (2007) au cours de nos longs et amicaux échanges. Le réalisateur m’a fait confiance et j’ai pu suivre le projet se construire, tout en notant l’évolution du réalisateur face à ses découvertes, ses questionnements et remises en causes. La formule « ne pas faire de mal, être utile », résume mon ressenti au cours de nos échanges. Avec Maud-Yeuse Thomas, nous avons travaillé à l’aiguiller vers le plus de groupes trans possibles, sans faire entrer en ligne de compte nos inimités ou nos dissensions politiques. Par rapport au tissu associatif et militant, il y avait une prise de risque mutuelle. De notre côté, allions-nous à nouveau, vivre une « trahison médiatique » ou autrement dit : quand des professionnels des médias plient « les réalité trans »  à leur point de vue ? Si le CV du réalisateur plaidait en faveur d’une personnalité engagée, un point auquel nous sommes sensibles, nous avons pu aussi lui parler avec une grande franchise. Ce que je donne à voir des coulisses me paraît important d’être souligné d’autant plus que je m’interroge sur la réception et ses effets symboliques.
Nos groupes trans sont très « à cran », et souvent avec raisons, sur le traitement médiatique dont les personnes T sont l’objet. Je suis familiarisée avec le sujet pour avoir étudié cette médiatisation depuis l’après-guerre et pour être tout simplement une personne trans « out », volontairement, comme telle dans mon métier et ma vie publique. Des publications existent sur le sujet mais ne semblent pas très connues car l’écriture académique n’en facilite probablement pas l’accès facile :
L’approche dénonciatrice qui caractérise un groupe quand il est soumis à des maltraitances sociales, théoriques et médiatiques est compréhensible et doit être prise en compte. Cependant, cette approche qui touche à la revendication fait parfois oublier que des choses changent, peu à peu – toujours trop lentement à l’échelle de nos vies, nous sommes bien d’accord. Mais elles changent. Notons l’évolution du lexique, du vocabulaire et des images. Notons le travail de consultation réalisé auprès des associations. Certaines ont joué le jeu avec précaution tandis que d’autres ont refusé net, et c’est leur droit. Les « trahisons médiatiques » sont connues. Mais tous ces groupes trans auront été abordés avec respect, les personnes traitées comme des sujets et non comme des objets. Nous pouvons donc critiquer, et c’est notre droit, mais nous devons aussi nous donner les moyens de voir les bonnes volontés, de nous autoriser à ressentir à nouveau ce qu’est la sincère bienveillance.
Comme l’article de Marie Cailletet le souligne, j’ai exprimé l’idée que certains points ou certains mots émanant de tel ou tel témoignage, soulèveront la critique de tel ou tel groupe, de telle ou telle politique. A n’en rester-là, on en oublierait alors que c’est le premier documentaire sur la transphobie et qu’il a été motivé par de bonnes raisons et réalisé avec humilité. On entendra peut être : « oui mais c’est encore la parole d’un non-trans ». En effet, ce n’est pas « un produit made in transland » mais la parole qui y est donnée, est elle, bien trans dans toute sa diversité. « On aime » ou « on aime pas » les témoignant.e.s et leurs profils, on n’engagera aucune polémique sur ce point. Écoutons plutôt le fond et jugeons l’ensemble. Ne passons pas à côté de l’histoire de transphobies ordinaires à travers des récits sans équivoque car ce documentaire est bien un tout. Il est précieux car il pointe, avec la diversité de ces paroles situées, les maltraitances institutionnelles et culturelles.
Le format d’Eric Guéret est très différent de celui des documentaires cultes français que sont à mes yeux « L’Ordre des mots » (Cynthia Arra & Mélissa Arra, 2007) et « Fille ou garçon : mon sexe n’est pas mon genre » (Valérie Mitteaux, 2011). Mais il a en commun, non seulement une approche bienveillante mais aussi une posture humaniste au sens de : « Je ne veux pas que l’autre reste un.e étranger.ère. J’accepte les effets identitaires qu’il/elle produit sur moi et je remet en cause mes certitudes. Ce faisant je m’enrichis ». Ce n’est pas comme si nous ne partagions pas la même planète, c’est surtout que les plus conservateurs ne la veulent que pour eux.
Du temps de l’association Sans Contrefaçon (2005) nous avions eu un conflit interne quant à l’utilisation du mot transphobie, jugé « trop agressif » et pas assez « pédagogique » (!?) envers « le grand public ». Maud-Yeuse Thomas, Tom Reucher et d’autres, avons défendu ce terme et l’association s’est scindée. Nous ne regrettons rien, car nous voyons bien que nommer c’est faire exister, c’est faire reconnaitre les violences et faire sortir de l’invisible, de l’ombre, les réalités de nos vécus.
Nous sommes un mouvement social qui revendique son existence.
Nous sommes un mouvement féministe qui revendique des droits.
Nous sommes un mouvement transféministe qui dénonce le sexisme, la racisme et bien d’autres « ismes » excluants.
Nous sommes…
Et, nous avons le droit de nommer les processus institutionnalisés qui tendent à nous exclurent de l’humanité.
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J’ai classé ce papier dans la rubrique « humeurs ». Nul appel de note et nulle référence « savante » dans les lignes suivantes, juste ma pensée en tant que personne engagée ne souhaitant pas s’oublier dans le climat que l’on sait. 

ORTF - 1959 - Le Chevalier d'Eon. J'ai choisi cette image car elle résume mon travail que je veux sérieux, curieux et engagé. Rien n'est moins sage qu'un image...

ORTF – 1959 – Le Chevalier d’Eon.
J’ai choisi cette image car elle résume mon travail que je veux sérieux, curieux et engagé. Rien n’est moins sage qu’une image…

Transphobie intériorisée ou effets des rapports de pouvoir ?

Depuis que nous travaillons à produire des savoirs et des mises en débat, j’ai été très étonnée de voir à quel point des personnes pointaient les deux personnes trans de l’Observatoire des transidentités. Désignées de colistières ou de « boniches », Maud-Yeuse et moi-même avons fait le constat (au-delà même des blessures personnelles) que travailler avec un cisgenre, comme il est fréquemment souligné, nous plaçait automatiquement dans un statut de subalternes. Dans l’intracommunautaire trans, il semblait par conséquent que si des personnes trans travaillaient avec un non-trans, elles ne pouvaient être que des subordonnées.

Formulons la question suivante : deux personnes noires qui travaillent avec une personne blanche sont-elles automatiquement ses subordonnées ? Pareillement avec deux femmes travaillant avec un homme, deux Roms avec un français, deux lesbiennes avec un gay, etc. ? Répondre « oui » semble inacceptable, xénophobe, homophobe et sexiste bien que les rapports de pouvoir puissent être interrogés en interne ou plutôt que leurs perceptions par l’extérieur doivent être envisagées. En effet, les noirs, les Roms, les femmes, les lesbiennes et les trans (pour s’en tenir là), n’auraient-ils/elles les mêmes capacités et mêmes aptitudes que les « autres » à travailler en pairs et en égalité, voire porter des responsabilités ? Pourquoi un certain intracommunautaire trans nous a-t-il ainsi nommées, classées et normées ? Faut-il incriminer une « transphobie intériorisée » ou dénoncer le piège et les effets des dispositifs de pouvoirs qui structurent individus ou société ?

À titre personnel, je préfère orienter le propos sur la question des rapports de pouvoirs et de leurs effets symboliques. La mise en position de subalterne se double d’une dénonciation de classe. En effet, nous avons lu et entendu que nous serons des « universitaires bourgeoises ». Paradoxe ? Subalternes d’un côté et classe privilégiée d’un autre côté. Comment et où trancher ? Nous avons dû rappeler en maintes occasions telle la défense d’un procès d’intention que l’une de nous était fille de paysans bretons et autodidacte, tandis que l’autre était immigrée et issue du milieu ouvrier. Pour l’une, la construction d’une pensée s’est faite sur un acharnement à ouvrir des livres, les comprendre et les maîtriser les uns après les autres entre deux jobs alimentaires. Pour l’autre, manquer l’école à l’âge de onze ans pour suivre sa mère faire des ménages a créé des vides rattrapés en entrant dans la vie active à l’adolescence sans quitter l’école pour autant, et en parvenant par la suite à conjuguer vie active et université. Quelle étrange bourgeoisie représentons-nous là ? Redite : Nous disqualifier par la négation de nos classes d’origine correspond-il à une transphobie intériorisée ou aux effets du piège des dispositifs de pouvoirs qui structurent individus ou société ?

Une personne trans doit-elle être coupable de vouloir s’élever pour se donner les moyens du débat, de ses désirs propres et de la vision qu’elle a de l’engagement (individuel et collectif) ? Quelle est donc la peine encourue pour vouloir réaliser ses rêves et lutter ? Une nouvelle fois, j’incrimine les effets symboliques des dispositifs de pouvoir. Nous devons décoloniser nos esprits : Une personne trans a le droit de vouloir être autre chose que ce que la société veut qu’elle soit. S’élever de sa condition sociale n’est pas non plus un crime ou la trahison de sa/ses communautés de destin.

Je vais raconter une petite histoire pour illustrer le propos et lui donner un sens : dans ma cité HLM de Manosque qui se nommait Les Serrets et qui correspondait au « bas » de la ville au sens propre et figuré, nous étions plusieurs vagues d’immigration rassemblées. Farid, Soraya, Fabrice, Abdel, Manuel, Karim, Dalila, Patricia ou Fatina étaient des prénoms familiers et amis. Au collège, le premier tri que représentait la redirection en collège technique pour les personnes qui ne l’avait pas souhaitée, avait élimé la plupart d’entre nous à la fin de la cinquième. Le passage au lycée fut une hécatombe. Sur une cinquantaine de mômes, nous n’avons été que trois parvenir au Bac et à l’obtenir. Sur le chemin du lycée, je croisais souvent certains de ces camarades sur le bord du trottoir, attendant la fourgonnette qui allait les mener au chantier, à l’usine ou encore faire le ménage dans le centre nucléaire de Cadarache tout proche. Entre-nous aucune animosité, plutôt une grande solidarité. Le « jeune homme » que je tentais d’être, frêle et efféminé, considéré si faible que les « privilèges » du masculin lui étaient interdits (et inaccessibles de toute façon) se voyait encouragé à poursuivre des études par ces jeunes adultes qui avaient été les enfants tortionnaires de son enfance. Ceux-là même qui s’attaquaient aux « filles et garçons manqué-e-s ». Je me suis sentie une grande responsabilité à être de ce quartier dont le seul énoncé sur la carte d’identité valait suspicion lors des contrôles de police en ville ou lors des descentes de CRS dans le quartier certains soirs d’été. J’ai tiré de la fierté à être issue du milieu ouvrier et immigrée à parvenir à un 3e cycle sur les bancs de l’université en dépit de tous les pronostics d’échec. C’était dans les années quatre-vingt, bien avant de refaire le même coup, cette fois-ci en tant que trans, féministe, immigrée et issue des classes ouvrières. Je ne hiérarchise plus en mettant « ce tout » sur le même plan et c’est bien une forme de résistance que j’exprime.

Une parenthèse sur le « privilège » de l’éducation « masculine » : Les anti-trans dans les mouvements féministes devraient interroger ce que je viens d’écrire plus haut et ne pas se cantonner à disqualifier les personnes trans avec l’argument massue : « t’as été élevé en homme ». Expression qui correspond en tout point à l’argument : « t’es né-e avec un sexe de femme ou d’homme ». À méditer.

Cette solidarité de destin et de classe dont je parle, peut être nôtre. Elle doit l’être. Il y a aussi un monde au-delà (et non au-dessus) de la condition trans. On a le droit de ne pas être qu’une personne trans témoignant, malade, souffrante et discriminée. Je suis solidaire avec nos sans-papiers, nos prostitué-e-s et travailleu-rs/ses du sexe, nos politiques, nos stars du cabaret, nos séropositi-fs/ves, nos étudiant-e-s et même nos grandes gueules. Nul ne doit, fut-il trans, nous tirer vers le bas. Nulle hiérarchie ne doit présider dans nos rangs. L’ « ennemi principal » se trouve aux intersections de bon nombre de dominations, d’injustices et de discriminations. Établir ici des hiérarchies c’est reproduire les effets de pouvoir qui divisent par définition.

Pour conclure ce « long billet d’humeur » je vais revenir sur le thème de la transphobie dans le cadre des auditions « forcées » ou « pressées » de la « mission Transphobie ».

Certes la cause est noble sur le papier et son urgence dans le climat que l’on sait. La politique de la chaise vide a aussi ses limites. Mais ici je dis très clairement que je refuse d’être asservie, prise en otage et auditionnée par des supposé-e-s égales/égaux. Je dis encore refuser un dispositif de pouvoir qui nous humilie en nous mettant dans une position dans laquelle nous ne sommes plus égaux entre auditionné-e-s et auditeurs. « Mission Transphobie » ? Mais est-ce que le dispositif mit en place à la hâte ne tient pas déjà de l’acte transphobe ? Et malgré cette terrible question, je souhaite que l’on parvienne en fin de compte à lutter contre toutes les formes de phobie tout en me disant que l’aide proposée ne doit pas prendre la forme du tutorat. Dois-je interroger mes doutes ?

Cet article avait été joint au communiqué (3 mars 2006) de la coordination Existrans de l’époque, dont Act Up Paris,  pour protester contre les discriminations dont les trans’ sont l’objet à la télévision. Andréa Colliaux et Caphi ont par la suite relayé le document sur leur blog respectif.

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Myriam et les garçons

En 2004 et 2005, différents groupes de personnes transgenres et transsexuelles se sont constitués en association ou en collectif avec la volonté de s’imposer dans l’espace public, d’êtres visibles et intelligibles, de provoquer du débat hors des cabinets de psychiatrie. Le transsexualisme a donné lieu à des émissions de télévision tout au long de ces 20 dernières années, à des études écrites qui permettent à des érudits rationalistes de se proclamer expertEs en la matière et nous faire partager leur crise des certitudes. Notons qu’en l’absence de reconnaissance sociale, de l’existence d’un groupe Trans’, la transphobie n’existe pas, semble t’on dire. On ne pourrait donc discriminer ce(ux) qui n’aurai(en)t pas de substance !

Emissions de débat, documentaires ou films montrent la transidentité avec plus ou moins de clarté, de souci pédagogique ou humain ; le thème est spectaculaire dans sa nature même : un homme devenu femme ou l’inverse ! Ce n’est pas banal comme sujet de questionnement moral ou philosophique, social ou religieux, psychologique ou psychiatrique à en croire l’intérêt de Colette Chiland, Patricia Mercader ou Pierre-Henri Castel pour ne citer qu’eux. La transidentité doit-elle se montrer, s’expliquer et se légitimer sur des plateaux de télévision ou bien doit-elle être moquée sur l’autel du divertissement ?

Transphonies et Transphobie, Mission impossible

Nous avons recueilli des centaines d’impressions, de points de vue, d’opinions qui nous font penser qu’expliquer la transidentité au grand public en l’état du débat est peu ou prou une mission impossible. Face à cette difficulté, nous avons observé une militance du sans-voix, dans la première génération (années 80-90) à quelques exceptions près, laquelle butait contre le mur d’une politique de l’identitaire la ramenant toujours à un « trans-sexualisme ». Un peu comme s’il n‘était même plus nécessaire d’obliger une personne à mettre une étoile jaune, ou un triangle rose ; c’est la victime qui se désigne, le prisonnier qui s’enferme, le discriminé qui s’exclut. A ce petit jeu, c’est le tortionnaire qui gagne à tous les coups. La nouvelle génération pose : trans’ et fière de l’être et rompt avec l’engrenage de la victimisation.

Les trans’ sont des monstres pour certains, des fous pour d’autres, entre ces deux visions on trouve toutes sortes de qualificatifs recueillis sur des années de « micro trottoirs » sur la scène du réel jusque dans les émissions de télévision : Des vicieux, des pédés, des dingues, des homos refoulés, des enculés, des marginaux aux marginaux eux-mêmes, des êtres qui souffrent, des exclus, des gens bizarres, des machins, des castrés, des travelos, des choses, des bidules, des phénomènes de foire, des êtres humains en détresse, des erreurs de la nature, des êtres fascinants, des femmes ambiguës…

Pour ce qu’il faudrait faire d’eux, quelques exemples : Les tabasser, les tuer, les exterminer, les aider, les accepter, les comprendre, les intégrer…

Ces propos ne sont en rien le fruit de notre imaginaire mais bien d’une collecte de longue haleine effectuée sur des chantiers, des cours d’école, des bancs universitaires, des administrations, et issus d’un plombier comme d’un ingénieur, d’une maîtresse de maternelle comme d’une secrétaire de la sécurité sociale, d’un père de famille comme d’un célibataire, d’une lesbienne comme d’une hétérosexuelle notoire, au lendemain d’une émission, d’un film, d’un documentaire. Tous les âges, toutes les catégories socioprofessionnelles, tous les sexes et attirances affectives possibles pour si peu de termes, si évocateurs.

Mais il faut heureusement noter que là où certains ont dit “ pédés ” ou “ enculés ”, d’autres ont parlé “ d’homos refoulés ”, que là où on s’est exclamé “ les accepter ”, d’autres ont précisé “ les intégrer ”. Cependant, cela n’empêche personne de croire que les conditions de vie se sont améliorées pour ces personnes, même si l’ombre de la prostitution ou de l’agression plane toujours sur eux. En résumé : si l’on voit des émissions sur les transsexuels, cela ne peut qu’améliorer leur sort pour les uns, c’est dangereux et ça peut créer des vocations pour les autres ; un choix, un courage incroyable, expressions qui côtoient abominations, horreur intégrale ou encore boucherie. Mais comment expliquer le silence, la mutité jusqu’au sans fond ?

Le transsexualisme télévisuel : l’invention d’une transidentité ?

A partir de l’échantillon (précisé en Sources), nous avons dégagé un certain nombre d’étapes relatives au traitement du sujet dit transsexuel sur les plateaux de télévision, de la transidentité dans les documentaires. Comment présenter et montrer une personne dite trans’, comment décrire et narrer un état de transidentité ? Que disent-elles (les personnes concernées, amiEs et familles), que disent-ils (journalistes, animateurs, juristes, médecins, l’homme de la rue)? Les mises en scène détiennent-elles les clés des dénotations et des connotations qui forment le parti pris de la compréhension et des rejets, de jugement émotionnel et/ou de la conscience réflexive ? Comment se conclut une telle approche dite informative et non iconographique à raptus émotifs ? Où se trouve la parole dans l’image ? Sacrilège ou voyeurisme,violence des images ou de la parole ? Que reste-t-il de cette narration de l’impossible ? Le silence de l’image pour la lumière de la voix, la réflexion contre l’émotion, mais est-ce vraiment cela que vous voulez ? rétorqueraient certaines de ces personnes que l’on ne sait où mettre, dont on ne sait que faire et quoi leur dire.

Myriam et les garçons ou comment jeter les trans à l’opprobre publique. Tout récit a un scénario, une trame, un fil conducteur, une histoire écrite d’avance en somme. Celle de cette émission reprend l’idée de la tromperie et du mensonge. « There’s something about Miriam » (2004) de la chaîne Sky One qui ne l’oublions pas est un reality show ; un jeu à la Crying Game reprendront les tabloïds britanniques.

Pour expliciter, imaginons un jeu tel que Marjolène, une bachelorette draguée par six jeunes gens, qui se révélerait être à la fin du jeu, un homme. Car la pétillante Miriam est une jeune transsexuelle mexicaine pré-op (avant opération). Les candidats ont assigné avec succès la chaîne en justice, voulant interdire la diffusion d’une émission les ayant humiliés selon leurs avocats, certains affirmeront même avoir subis un traumatisme grave ; ils avaient en effet embrassé Miriam.

Le synopsis transmit par TF6 est le suivant : « Avec Myriam et les garçons, TF6 propose de découvrir un Bachelorette d’un genre nouveau. Tous les ingrédients de ce programme de télé-réalité sont réunis : une belle maison, une fille superbe, Myriam, et 6 garçons prêts à tout pour la séduire. Mais Myriam a un énorme secret que seuls ses prétendants ignorent : Myriam est une fille différente des autres. Myriam est en fait… un homme ! ».

Les sites Internet reprennent l’information ainsi :

 » Myriam et les garçons » arrive sur TF6 avec Vincent McDoom ; TF6 lance un programme Real Tv qui a déjà fait parler de lui « Myriam et les garçons ». Une sorte de « bachelor transexuel » présenté par Vincent Mcdoom à partir du mercredi 8 mars à 22h20 ; Myriam cache un « détail » ; L’émission de télé réalité sulfureuse Myriam et les garçons arrive sur TF6 ; C’est le mercredi 8 mars à 22h20 que débute la diffusion de ce concept (la version originale et non une déclinaison française) Ce, durant six semaine. C’est Vincent Mc Doom qui présentera chaque semaine en début d’émission ce qui attend les téléspectateurs de TF6 ; Diffusée en 2004 sur Sky One, en Grande-Bretagne, l’émission a engendré pas mal de réactions… Tous les ingrédients de Bachelorette sont là : 6 beaux garçons prêts à tout pour séduire une jolie fille dans un cadre idéal ( villa de luxe, piscine…) Durant deux semaines… Le hic : les garçons ignorent que Myriam a un détail que n’ont pas habituellement les demoiselles… Les prétendants ignorent tous que Myriam est un homme…

Une simple recherche Google© donne une idée de ce qui se dit déjà sur les forums et les plaisanteries qui ne sont pas méchantes, dit-on généralement avec condescendance, commencent à s’exprimer. Il ne faut pas sous-estimer ces gentilles « blagues » pas plus que celles sur les étrangers ou les femmes lorsque la frontière avec xénophobie et sexisme sont si minces… Le cinéma s’était fait les dents sur les homosexuels dans les années cinquante, représentés en général comme des psychopathes veules et meurtriers. La transidentité connaît le même phénomène malgré quelques films « amicaux »…

On sait que les violences verbales et physiques trouvent souvent leur origine dans les représentation stigmatisantes qui infériorisent l’Autre à travers des caractéristiques physiques et morales négatives. L’histoire est un récit plein des cris et de fureur pour reprendre Shakespeare, certes mais aussi pleine d’erreurs. Notamment celle d’accepter qu’une partie de la population puisse discriminer une partie de ses membres pour des questions ethniques, sexuelles ou d’expressions d’identité de genre… Les bonnes raisons n’ont jamais manqué, les atrocités inhérentes non plus…

« Imaginons une belle Villa et six garçons antisémites et une fille qui a un secret… elle est juive ! Imaginons une belle Villa et six garçons très légèrement xénophobes et une superbe jeune femme et il se trouve que son père est noir ! » : Ces exemples sont déplaisant à écrire. La perspective qu’un tel scénario soit possible fait frissonner de dégoût et d’effroi à la fois. Pour les personnes trans’, tel est l’enjeu. Etre une nouvelle fois moquéEs et jetéEs à l’opprobre publique.

Un fait qui vient tout juste de se produire au Portugal :

Gisberta, immigrante brésilienne, transsexuelle, séropositive, toxico-dépendante, prostituée et sans-abri, a été retrouvée morte le 22 Février 2006 au fond d’un puits plein d’eau, profond de dix mètres, dans un bâtiment inachevé de Porto la seconde ville du Portugal. Le crime a été avoué par un groupe de 14 garçons mineurs de 10 à 16 ans, la plupart d’entre eux faisant partie d’une institution d’accueil pour mineurs, financée par le système public de protection sociale mais sous la responsabilité de l’église catholique. A la suite de cet aveu, les détails de cet acte terrible ont été découverts. La victime était dans un très mauvais état de santé, et était fréquemment persécutée par les garçons, victime d’insultes et d’agressions. Le 19 février, un groupe de ces garçons est entré dans l’édifice inachevé et abandonné où Gisberta passait les nuits, l’a ligoté, l’a bâillonné, et l’a agressé avec une extrême violence à coup de pieds, de bâtons et de pierres. Le groupe a aussi avoué avoir introduit des bâtons dans l’anus de Gisberta, dont le corps présentait des blessures importantes dans cette partie, et l’avoir abandonee dans ce local. Le corps présentait également des marques de brûlures de cigarettes. Les 20 et 21 février, ils sont revenus au local et ont de nouveau pratiqué les agressions. Le matin du 21 au 22 Février, il ont finalement jeté le corps de Gisberta dans le puits afin de tenter de masquer leur crime. L’autopsie déterminera si à ce moment la victime était encore vivante ou non. Le fait que le corps ne flottait pas, mais gisait au fond de l’eau du puits semble indiquer qu’elle serait morte par noyade.

En mars 2005, c’est Mylène, transsexuelle de 38 ans qui a été retrouvée morte décapitée à Marseille, émasculée et criblée de coups de coups de couteaux. Les détails de ces crimes sont si forts qu’il est difficile d’en donner tous les détails et la perspective des souffrances endurées par ces personnes donne la nausée

L’oppression que vivent les personnes trans’ est quotidienne dans une société où n’existent que deux sexes sociaux. L’insulte est monnaie courante, pourtant la discrimination de genre a été rejetée par la HALD sous prétexte que nous étions hommes ou femmes à l’arrivée. Mais qu’advient-il des personnes dont le physique interdit l’anonymat, des personnes qui ne peuvent et/ou ne souhaitent pas l’opération, des personnes qui ne peuvent pas changer leur état-civil ?

La discrimination en dit long sur ces états de fait au sein d’une société qui se dit en progrès et dont quelques têtes pensantes n’hésitent pourtant pas à parler d’hérésie en ce qui concerne les transidentités. Ces “têtes” ne pèsent-elle pas le poids de leurs propos ? Nous connaissons quelqu’un chez nous, en France, qui parle de races inférieures, et d’autres se sentent alors autorisés à jeter un Maghrébin dans la Seine. Remarque et comparaison exagérées ? Sûrement pas, pour celui qui est allé rencontrer les personnes dites trans’ dans leur quotidien, dans la réalité qui leur est imposée et que le psychiatre n’appréhendera jamais depuis son cabinet confortable et bien chauffé.

Rien ne justifiera jamais une vie sacrifiée sur l’autel du divertissement et en tant qu’universitaire en science de l’information et de la communication et femme trans’ je m’interroge : accepter ! Et au nom de quoi ?

Karine Espineira

Entre autres sources :

Et il voulut être une femme, de Michel Ricaud .
Le choix, d’Anthony Page . Les Dossiers de l’Ecran : D’un sexe à l’autre : Elle ou Lui ?, Antenne 2. Reportages : D’un sexe à l’autre, TF1 . En Quête de Vérité, TF1 .
Prostitué(e)s, de Mireille Dumas .
Envoyé Spécial : Les femminielli, France 2 .
Bas les Masques, France 2 .
Tout est possible, TF1 .
Thema, ARTE : Gare aux transsexuels (Transsexual Menace), de Rosa Von Praunheim ; I Don’t Wanna be a boy, d’Alec Behrens et Marijn Muyser .

Emissions de télévision : 

LE DROIT DE SAVOIR : Faits divers, « Camille et Monica, le mariage interdit d’un couple transsexuel, TF1, mercredi 15 juin 2005.
ON NE PAS PLAIRE A TOUT LE MONDE, présence de Camille et Monica, émission animée par Marc-Olivier Fogiel et Guy Carlier, France 3, dimanche 1er mai 2005.
LE JOURNAL DE LA SANTE, La Transsexualité, émission présentée par Michel Cymes et Marina Carrères d’Encausse, France 5, jeudi 14 avril 2005.
J’Y VAIS, J’Y VAIS PAS ?, Comment assumer mon identité sexuelle ?, émission présentée par Valérie Benaïm, France 3, novembre 2004.
ÇA SE DISCUTE, Sexualité : comment assume-t-on son ambiguïté ?, émission de Jean-Luc Delarue, France 2, octobre 2004.
LOLA-MAGAZINE FEMININ, Le désir d’être femme, présentée par Lio, Arte, août 2004.
C’EST QUOI L’AMOUR, Homme, Femme ! Peut-on être les deux à la fois ?, émission animée par Carole Rousseau, TF1, avril 2004.
VIE PRIVEE, VIE PUBLIQUE, Des couples pas comme les autres, invitée Andréa Colliaux, France 3, 2003.
THEMA ARTE, XXY Enquête sur le troisième sexe : Les hermaphrodites, univoque, équivoque, documentaire d’Ilka Franzmann, Allemagne, 2002 ; Le mythe de l’hermaphrodite, documentaire de Thomas Schmitt, Allemagne, 2002 ; Southern Comfort, documentaire de Kate Jones-Davis, Etats-Unis, 2000 ; Arte, 2002.
C’EST QUOI L’AMOUR ?, Troubles de l’identité sexuelle, émission animée par Carole Rousseau, TF1, décembre 2001.
CE QUI FAIT DEBAT, émission de débat en direct présentée et animée par Michel Field, France 3, 2001.
LE DROIT DE SAVOIR, Planète Transsexuelle, Enquête sur le 3e sexe, TF1, 2001. ÇA SE DISCUTE, Transsexuels, hermaphrodites, travestis, androgynes : comment vit-on la frontière ?, Emission de Jean-Luc Delarue, France 2, 2000.
THEMA ARTE, Je est un(e) autre : Transsexual Menace, de Rosa Von Praunheim, 1996 ; I Don’t Wanna be a boy, d’Alec Behrens et Marijn Muyser, 1995 ; Finishing School, Kate Jones-Davies, 1995 ; Arte, 1998.
ENVOYE SPECIAL, Les femminielli, magazine de Paul Nahon et Bernard Benyamin, France 2, 1996.
BAS LES MASQUES, Je suis né(e) dans la peau d’un autre, émission de Mireille Dumas, France 2, 1996.
TOUT EST POSSIBLE, présentée par Jean-Marc Morandini, invitée Christelle J., 1996.
TOUT EST POSSIBLE, J’ai changé mon corps, invitée : Gina Noël, présentée par Jean-Marc Morandini, 1994.
BAS LES MASQUES, Je ne suis pas celle que vous croyez, émission présentée par Mireille Dumas, 1993.
FRANÇAIS SI VOUS PARLIEZ, Je me travestis, et alors ?, émission animée André Bercoff, 1993.
REPORTAGES, D’un sexe à l’autre, Magazine de Michelle Cotta et Henri Chambon, TF1, 1992.
EN QUETE DE VERITE, Emission présentée par Jean-Pierre Foucault, TF1, 1992. LES DOSSIERS DE L’ECRAN : D’un sexe à l’autre : Elle ou Lui ?, d’Armand Jammot, Antenne 2, 1987.
SPECIAL TRAVERSES, Le corps de mon identité, documentaire de Jacques-René Martin, FR3, 1983.

Blogs :

Existrans : http://www.existrans.org

Andréa Colliaux : http://andreacolliaux.canalblog.com

Caphi : http://caphi.over-blog.fr

Observatoire Des Transidentités : http://observatoire-des-transidentites.over-blog.com

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