Réflexions situées sur le documentaire « Trans c’est mon genre » (2016)  d’Eric Guéret

Suite à des messages privés et des commentaires sur Twitter, je m’autorise ces quelques lignes d’explications et de remises au point.
 
Le Non :
– Je ne suis pas la réalisatrice.
– Je ne suis pas la responsable du casting.
– Je ne suis pas payée par France 2 pour vendre le documentaire.
– Je n’adhère pas à l’ensemble des discours tenus par les protagonistes.
 
Le Oui :
– Dans mes échanges avec le réalisateur, j’ai parlé des conditions de vies des personnes trans : Prostituées, Sex-workers, Séropositives, Précaires, Migrantes, Sans papiers, Jeunes et moins jeunes, Scolarisées et déscolarisées, Psychiatrisées, Féministes et non-féministes, Politisées et non-politisées, Genre fluide, etc.
– J’ai parlé de l’ensemble associatif français et des inégalités de médiatisations (Ft*/Mt*) ainsi que des agressions liées au « cumul de stigmate » : couleur de peau, classe sociale, passing, expression fluide, etc.
– J’aurais aimé voir plus de personnes politisées prendre la parole.
– Des personnes très politisées que j’aurais souhaité entendre m’ont confié avoir décliné et je respecte leur décision.
– J’aurais aussi souhaité la présence de jeunes femmes trans.
– Je pense toujours et très sincèrement, que malgré ses défauts, ce film peut être un vrai outil de sensibilisation susceptible d’en inspirer d’autres, y compris réalisés par des personnes trans, en espérant vivre assez longtemps pour le voir.
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Le Télérama de la semaine du 29 octobre au 4 novembre 2016. L’article de Marie Cailletet intitulé « Ce n’est pas leur genre » (n° 3485, p. 83-85) est consacré au documentaire d’Eric Guéret, intitulé « Trans c’est mon genre ». J’ai été interviewée avec attention par Marie Cailletet au même titre qu’Eric Guéret. L’article me semble limpide et aborde les points de satisfaction comme de frictions. De par mon travail de chercheure comme de mon identité trans et donc parfois consultée aux deux titres, cette interview confirme un changement d’approche des journalistes et une bonne note est toujours quelque chose de réjouissant.
J’ai rarement pu échanger autant avec un réalisateur qu’avec Eric Guéret, mis à part l’amitié née avec Cynthia Arra et Mélissa Arra durant le tournage de « L’Ordre des mots » (2007) au cours de nos longs et amicaux échanges. Le réalisateur m’a fait confiance et j’ai pu suivre le projet se construire, tout en notant l’évolution du réalisateur face à ses découvertes, ses questionnements et remises en causes. La formule « ne pas faire de mal, être utile », résume mon ressenti au cours de nos échanges. Avec Maud-Yeuse Thomas, nous avons travaillé à l’aiguiller vers le plus de groupes trans possibles, sans faire entrer en ligne de compte nos inimités ou nos dissensions politiques. Par rapport au tissu associatif et militant, il y avait une prise de risque mutuelle. De notre côté, allions-nous à nouveau, vivre une « trahison médiatique » ou autrement dit : quand des professionnels des médias plient « les réalité trans »  à leur point de vue ? Si le CV du réalisateur plaidait en faveur d’une personnalité engagée, un point auquel nous sommes sensibles, nous avons pu aussi lui parler avec une grande franchise. Ce que je donne à voir des coulisses me paraît important d’être souligné d’autant plus que je m’interroge sur la réception et ses effets symboliques.
Nos groupes trans sont très « à cran », et souvent avec raisons, sur le traitement médiatique dont les personnes T sont l’objet. Je suis familiarisée avec le sujet pour avoir étudié cette médiatisation depuis l’après-guerre et pour être tout simplement une personne trans « out », volontairement, comme telle dans mon métier et ma vie publique. Des publications existent sur le sujet mais ne semblent pas très connues car l’écriture académique n’en facilite probablement pas l’accès facile :
L’approche dénonciatrice qui caractérise un groupe quand il est soumis à des maltraitances sociales, théoriques et médiatiques est compréhensible et doit être prise en compte. Cependant, cette approche qui touche à la revendication fait parfois oublier que des choses changent, peu à peu – toujours trop lentement à l’échelle de nos vies, nous sommes bien d’accord. Mais elles changent. Notons l’évolution du lexique, du vocabulaire et des images. Notons le travail de consultation réalisé auprès des associations. Certaines ont joué le jeu avec précaution tandis que d’autres ont refusé net, et c’est leur droit. Les « trahisons médiatiques » sont connues. Mais tous ces groupes trans auront été abordés avec respect, les personnes traitées comme des sujets et non comme des objets. Nous pouvons donc critiquer, et c’est notre droit, mais nous devons aussi nous donner les moyens de voir les bonnes volontés, de nous autoriser à ressentir à nouveau ce qu’est la sincère bienveillance.
Comme l’article de Marie Cailletet le souligne, j’ai exprimé l’idée que certains points ou certains mots émanant de tel ou tel témoignage, soulèveront la critique de tel ou tel groupe, de telle ou telle politique. A n’en rester-là, on en oublierait alors que c’est le premier documentaire sur la transphobie et qu’il a été motivé par de bonnes raisons et réalisé avec humilité. On entendra peut être : « oui mais c’est encore la parole d’un non-trans ». En effet, ce n’est pas « un produit made in transland » mais la parole qui y est donnée, est elle, bien trans dans toute sa diversité. « On aime » ou « on aime pas » les témoignant.e.s et leurs profils, on n’engagera aucune polémique sur ce point. Écoutons plutôt le fond et jugeons l’ensemble. Ne passons pas à côté de l’histoire de transphobies ordinaires à travers des récits sans équivoque car ce documentaire est bien un tout. Il est précieux car il pointe, avec la diversité de ces paroles situées, les maltraitances institutionnelles et culturelles.
Le format d’Eric Guéret est très différent de celui des documentaires cultes français que sont à mes yeux « L’Ordre des mots » (Cynthia Arra & Mélissa Arra, 2007) et « Fille ou garçon : mon sexe n’est pas mon genre » (Valérie Mitteaux, 2011). Mais il a en commun, non seulement une approche bienveillante mais aussi une posture humaniste au sens de : « Je ne veux pas que l’autre reste un.e étranger.ère. J’accepte les effets identitaires qu’il/elle produit sur moi et je remet en cause mes certitudes. Ce faisant je m’enrichis ». Ce n’est pas comme si nous ne partagions pas la même planète, c’est surtout que les plus conservateurs ne la veulent que pour eux.
Du temps de l’association Sans Contrefaçon (2005) nous avions eu un conflit interne quant à l’utilisation du mot transphobie, jugé « trop agressif » et pas assez « pédagogique » (!?) envers « le grand public ». Maud-Yeuse Thomas, Tom Reucher et d’autres, avons défendu ce terme et l’association s’est scindée. Nous ne regrettons rien, car nous voyons bien que nommer c’est faire exister, c’est faire reconnaitre les violences et faire sortir de l’invisible, de l’ombre, les réalités de nos vécus.
Nous sommes un mouvement social qui revendique son existence.
Nous sommes un mouvement féministe qui revendique des droits.
Nous sommes un mouvement transféministe qui dénonce le sexisme, la racisme et bien d’autres « ismes » excluants.
Nous sommes…
Et, nous avons le droit de nommer les processus institutionnalisés qui tendent à nous exclurent de l’humanité.

CSS est une revue d’études féministes, queer et postcoloniales, héritière des pensées critiques, qui pose à nouveaux frais la question de Sarah Kofman : « Comment s’en sortir ? »

Cet extrait est tiré d’un article publié le 21 décembre 2015 dans le deuxième numéro de la revue Comment s’en sortir ?. Le dossier Transféminismes/Transfeminisms a été coordonné par Kira Ribeiro et Ian Zdanowicz, que je remercie chaleureusement comme l’équipe de la revue.

En écrivant cet article avec des « bouts » de thèse de doctorat, des passages repensés et augmentés, en offrant les « coulisses » (ou des implicites) de ma pensée, j’ai aussi voulu partager un démarche intellectuelle et scientifique sans renier ou bannir les aspects intimes du travail de recherche. Dans le processus d’écriture, mes pensées sont souvent allées vers Danièle Kergoat, en considérant ses travaux autant que son itinéraire de recherche et son humanité. Dans une recension de l’ouvrage Se battre, disent-elles… (Paris, La Dispute, coll. « Le genre du monde », 2012), Igor Martinache écrit : il ne s’agit pas, directement du moins, prioritairement des mobilisations « féministes », mais plus largement d’une réflexion sur la place des femmes dans l’organisation du travail productif – et reproductif. De même ma réflexion est plus largement centrée sur la place des personnes trans dans les relations hommes/femmes (l’ordre des genres), mais aussi dans le travail scientifique et ses épistémologies.

Pour une épistémologie trans et féministe : un exemple de production de savoirs situés (p. 42-58)

 

Abstracts

Cette contribution propose une réflexion sur la construction d’une épistémologie trans et féministe au sein de l’université quand on se pense comme membre d’un groupe subalterne. L’articulation des statuts d’insider et d’outsider (les limites et les avantages à être « du dedans » et « du dehors ») montre la construction de savoirs situés dans une dynamique constructiviste de l’espace public et de l’espace académique. Le métarécit de la recherche sur laquelle nous nous appuyons (une thèse de doctorat sur la construction médiatique des transidentités) donne les exemples d’une inscription dans les épistémologies féministes et des ouvertures inspirées par les Trans Studies anglo-saxonnes. Nous étudions et analysons les termes d’un discours sur soi comme étape nécessaire vers un au-delà de l’appartenance morale, de l’intimité et de la familiarité avec le terrain étudié. Pour ce faire, nous revenons plus précisément sur la notion d’épistémologie du point de vue (standpoint epistemology) proposée par Donna Haraway et ses développements. Avec les savoirs situés nous déplaçons le sujet dans le champ de la philosophie et reconnaissons le sujet trans comme sujet de savoirs grâce aux outils de la pensée féministe.

This contribution offers a reflection on the construction of a feminist and trans epistemology within the Academy when one thinks of themselves as a member of a subaltern group. The articulation of insider and outsider status – the limits and advantages of being “within” and “out of” – reveals the construction of situated knowledges within a constructivist dynamic of public and academic space. This paper is based on a research – a PhD thesis on the media construction of transidentities – whose metanarrative provides examples of an inscription within feminist epistemologies as well as thoughts inspired by Anglo-Saxon Trans Studies. We study and analyze the terms of a self-narrative as a necessary step to go beyond moral ties, intimacy and familiarity with the field of study. In order to do so, we go back on the notion of standpoint epistemology as it has been proposed by Donna Haraway and as it has been developed since then. With situated knowledges, we inscribe the subject within the field of Philosophy and we recognize the trans subject as a subject of knowledge through a feminist framework.

Extrait :

Comment le « je » du témoignage est-il devenu le « nous » de la recherche ? Comment, concernant les personnes trans(1), s’est opéré le glissement du statut d’objet de savoir à celui de sujet de savoir ? Répondre à ces questions dans un contexte académique, quand on se pense comme membre d’un groupe subalterne, minorisé, voire opprimé, conduit à considérer l’articulation entre un statut d’insider et un statut d’outsider. Montrer les limites et les avantages à être « du dedans » et « du dehors » constitue une démarche éclairante qui est le point de départ de cette contribution. Nous produisons un contre-discours dans une position de « contre-public ». Nous suivons la pensée de Nancy Fraser (1990, 67) dont la notion de « contre-public- subalterne » fait référence aux publics subalternes qui inventent et diffusent des contre-discours leur permettant en retour de formuler des interprétations oppositionnelles de leurs identités, intérêts et besoins(2). Les cadres de notre posture épistémologique nous les disons trans et féministe. Nous produisons un contre- discours pour formuler des identités différentes et des savoirs nouveaux dans une double posture du dedans/dehors ; nous l’inscrivons dans une dynamique constructiviste de l’espace public ; nous l’élaborons depuis une position subalterne.

Il semble important de montrer les échafaudages d’un parcours de recherche et de ne pas éluder le « je » de la chercheuse analysant son travail a posteriori ou in progress. Ce travail – mené en tant que personne trans identifiée et auto-identifiée comme telle – a débuté avec une étude sur la construction médiatique des transidentités. Celle-ci s’est appuyée d’une part sur un corpus audiovisuel constitué à l’Institut National de l’Audiovisuel(3), d’autre part sur une observation participante de cinq années du terrain(4) transidentitaire français ; cette recherche a ainsi mis à jour une représentation de type hégémonique (un sujet « transsexuel » validant l’ordre des genres) et elle a aussi pu éclairer la dichotomie entre personnes et représentations – dichotomie relevée par les personnes trans elles-mêmes au sein des associations parisiennes des années 1990).

Ne pas éluder le « je » est une précision importante qui en appelle une autre. Bastien Soulé écrit qu’être affecté est « la condition sine qua non des adeptes de la participation observante » (Soulé 2007, 137). Ma démarche de recherche exigeait que j’intègre à l’étude les affects, les engagements intellectuels et les contaminations symboliques diverses, antécédentes à l’élection de mon terrain, en m’impliquant ainsi dans ce que je me suis proposée de nommer une posture « auto-rétro-observante ». Cette notion avait d’abord pour objectif de servir de « première ligne de défense théorique » pour faire face à des résistances attendues(5). Elle avait aussi vocation à exprimer une posture épistémologique située et à éviter le piège de l’autolégitimation.

1 Par l’expression « personne trans » ou le terme transidentité, nous désignons les personnes auto-identifiées ou identifiées comme transsexuelles, transgenres ou encore travesties. Il existe bien d’autres identifications témoignant aussi d’un refus  d’assignation marqué par les acronymes Ft* et plus  rarement Mt*, qui à l’origine désignaient les transitions female to male et male to female.

2 Fraser associe les notions de subaltern de Gayatri Chakravorty Spivak (1988) et de counterpublic de Rita Felski (1989).

3 Le corpus a regroupé 886 documents audiovisuels sur la période 1946-2010 : actualités, fictions, magazines, reportages, sport, cinéma, talk-show, variétés, télé-réalité.

4 Par terrain, je désigne les associations et collectifs transsexuels et transgenres. L’observation participante (2008-2012) a été doublée d’entretiens et d’une enquête qualitative menée de 2009 à 2010. Le « terrain » est parfois traité comme une « entité » quand je désigne les politiques trans, c’est-à-dire la façon dont les groupes trans existent et agissent dans l’espace public. D’une part, l’inscription militante dans les groupes désignés est antérieure au choix du terrain et l’inscription dans la recherche, et, d’autre part, l’étiquetage militant dont j’ai été (et suis) l’objet est variable selon les groupes considérés.

L’intégralité du numéro en suivant le lien : http://commentsensortir.org/

N° 2 | 2015 – Transféminismes / Transfeminisms, Coordination : Kira Ribeiro et Ian Zdanowicz

  • Introduction : Kira RIBEIRO et Ian ZDANOWICZ
  • Manifeste : Miriam SOLÁ, Le transféminisme et ses transgressions. Introduction au « Manifeste pour une insurrection transféministe » (p. 4-7)
    (traduction de l’espagnol par Eva Rodriguez et Karine Espineira)
  • Rencontre : Dean SPADE, Construire des politiques centrées sur les plus vulnérables. Entretien avec Dean Spade par Kira Ribeiro et Ian Zdanowicz (p. 8-22)
    (traduit de l’anglais par Michele Greer et Keivan Djavadzadeh)
  • Traduction : Sandy STONE, L’Empire contre-attaque : un manifeste posttranssexuel (p. 23-41) (traduction de l’anglais par Kira Ribeiro)
  • Frictions : Karine ESPINEIRA, Pour une épistémologie trans et féministe : un exemple de production de savoirs situés (p. 42-58)
  • Francesca ARENA, Silvia CHILETTI et Jean-Christophe COFFIN, Psychiatrie, genre et sexualités dans la seconde moitié du XXe siècle (p. 59-75)
  • Ian ZDANOWICZ, L’architecture du passing : la place, le regard, le mouvement (p. 76-91)
  • Flo-René MORIN, Le tranimal est politique : Stalking Cat, le paradigme transsexuel et les frontières de l’humain (p. 92-107)
  • Athena COLMAN, Crossing Spaces, Traversing Styles: A Transfeminist Mobilization of Merleau-Ponty (p. 108-123)
  • Arsenal : Cristina CASTELLANO, Transfeminismos. Epistemes, fricciones y flujos, Miriam SOLÁ et Elena URKO (comp.), Tafalla Nafarroa, Txalaparta, 2013. (p. 124-127)
  • Gaël POTIN, La Transyclopédie. Tout savoir sur les transidentités, Karine ESPINEIRA, Maud-Yeuse THOMAS et Arnaud ALESSANDRIN (dir.), Paris, Éditions Des ailes sur un tracteur, 2012. (p. 128-132)
  • Alexandre BARIL, Excluded. Making Feminist and Queer Movements More Inclusive, Julia SERANO, Berkeley, Seal Press, 2013. (p. 133-136)
  • Guillaume ROUCOUX, The Transgender Studies Reader 2, Susan STRYKER et Aren Z. AIZURA (dir.), New York, Londres, Routledge, 2013. (p. 137-140)

TRANSFÉMINISMES

Cahiers de la transidentité N° 5

Sous la direction de : Maud-Yeuse Thomas, Noomi B. Grüsig, Karine Espineira, Cahiers de la transidentité, QUESTIONS DE GENRE, éditions de L’Harmattan.

9782343070148r

Couverture : Alice Molinier &
MH/Sam Bourcier

Je n’ai pas nourri mon blog depuis longtemps alors je m’y remet doucement avec des informations de publications que je souhaite intéressantes.

Pour entrer dans les coulisses de cet ouvrage, l’idée d’engager ce paradigme est née courant 2013. Il a vu le jour après quelques péripéties mais avec la volonté de bien faire ou du moins de faire au mieux avec les moyens qui étaient les nôtres. Cet ouvrage n’est que l’un des jalons d’une réflexion plus vaste dont on peut avoir un aperçu en parcourant de nombreux blogs francophones. Ailleurs, le processus de « penser les transféminismes » est bien avancé depuis l’article Emi Koyama (2003). Les pratiques transféministes prennent aussi des formes passionnantes quand on les observe en Italie, en Espagne, au Chili ou encore au Brésil. Comme le souligne Alexandre Baril la réflexion sur les transféminismes est émergentes dans le monde francophone et on peut la considérer avec optimisme bien que son émergence soit encore à ses débuts.  Les écrits d’Alexandre Baril viendront d’ailleurs conforter cette émergence et sa reconnaissance par le monde anglophone au passage.

Nous avons aussi souhaité la collaboration avec Noomi pour coordonner cet ouvrage que nous n’avons cessé de revoir, de discuter, de déconstruire et de reconstruire sans jamais être totalement satisfaites car on souhaite toujours mieux faire. Nous nous sommes parlées. Nous avons abordé les questions du pouvoir, des privilèges ainsi que de leurs reconnaissances ou de leurs dénis. Traductrice de Julia Serrano et créditée à sa demande  « plongeuse-serveuse » dans le comité de lecture des cahiers de la transidentité, la présence de Noomi nous a conforté dans notre approche visant à déconstruire les hiérarchies tout en ne les niant pas, car elles nous dépassent souvent à notre insu et c’est là que le pouvoir s’exprime souvent de façon insidieuse. Nous sommes peut-être apportées des éclairages mutuellement. Je n’oublie pas que si aujourd’hui je porte le titre de docteure, j’ai aussi porté celui de femme de ménage, d’ouvrière et même celui de cadre ! Ce n’est pas de l’étiquette le plus valorisante dont je la plus fière. J’ai déjà évoqué le parcours de Maud qui est bien plus évocateur que mon propre parcours. Toutes deux, nous tenons à remercier Noomi pour sa fraicheur, ses idées et son enthousiasme.


Sommaire :

Présentation du dossier [en ligne sur le site de l’ODT] :
Nous, transféministes, M.-Y Thomas, K. Espineira, N. B. Grüsig

Introduction, P. Porchat, T. Ayouch, p. 17
Entretien avec L’Écho des sorcières, p. 21
Transféminisme à la française, N. B. Grüsig, p. 29
Le renouveau transféministe, A. Alessandrin, p. 49
Transféminisme ou postféminisme ?, M.-Y. Thomas, p. 55
Notes pour une technologie Transféministe, L. Rojas, p. 65
Qui a peur du transféminisme ?, Genres Pluriels, p. 75

Autour du trans-féminisme :

Femonationalisme, R. Gharaibeh, p. 83
Féminisme(s) et littérature marocaine, J. Zaganiaris, p. 91
Autour de The Empire Strykes Back, K. Espineira, p. 115

Conclusion :

TransRévolution Réflexions, MH/S. Bourcier, p. 125

Passages :

La fierté des damnés de la terre, J.-M. Gaillard, p. 133
Rachele in sex land, R. Borghi, p. 139
Entretien avec l’association Chrysalide, p. 145
Sissies imperator, D. Roth Bettoni, p. 159
Notes de lecture(s), G. Clamens, p. 169


ISBN : 978-2-343-07014-8 • octobre 2015

http://www.editions-harmattan.fr/index.asp?navig=catalogue&obj=livre&no=48255

Source : http://www.francetvinfo.fr/image/7550mltza-ce5a/1000/562/6147113.jpg Le cortège de l’Existrans, une marche annuelle pour les droits des personnes trans et intersexe, à Paris, le 20 octobre 2012. (FRANÇOIS GUILLOT / AFP)

Ce papier est le complément à l’article de Louis Boy, intitulé : « Transsexualité, transidentité : un tabou français ? », publié le 17/05/2015 | 07:09 : http://www.francetvinfo.fr/societe/transsexualite-transidentite-un-tabou-francais_891103.html

Je remercie Louis Boy pour son travail.

L’enquête transphobie, dont il souvent question dans cette interview, a été réalisée à l’initiative du Comité Idaho et de République & Diversité. [Modification du  23/05/2016 : Je met cet extrait en exergue, hors du texte, afin que personne ne se sente légitimement oublié.e].

Suite à cette interview, j’ai demandé/proposé quelques modifications de mes réponses car  quelques changements dans un propos, qui demande des nuances, me semblaient nécessaires. Le journaliste a pu intégrer certaines de mes demandes au texte initial et je l’en remercie à nouveau. Mais je tenais à partager celles qui n’avaient pu être intégrées alors j’ai opté pour cette version sur mon blog que je partage avec vous :

La question trans est-elle le dernier vrai tabou concernant les questions de genre en France ? Pourquoi ce sujet est-il si peu familier du grand public ?

Dans les sociétés occidentales, on fonctionne depuis très longtemps sur le modèle traditionnel d’une différence du genre binaire : il y a les hommes, les femmes, et rien d’autre. Et d’un coup, en une ou deux générations, le grand public voit arriver des personnes trans, qui leur disent deux choses : Premièrement, il n’y a pas que des hommes et des femmes. Deuxièmement, la définition de ces termes ne repose pas sur la seule biologie mais sur des critères socio-historiques, juridiques, symboliques, etc. C’est une révolution qui doit se faire dans les esprits. On voit, dans les récents débats autour du genre, que cette question reste très polémique, et fait peur aux gens. Les personnes trans fascinent autant qu’elles effraient, parce que, quelque part, elles démontrent par leur existence quelque chose que beaucoup de gens pensaient indémontrable.

La question est rendue d’autant plus complexe par la diversité des personnes trans et de leurs parcours. Depuis les années 1950, on a expliqué aux gens qu’il y avait les personnes transsexuelles, qui prenaient des hormones, qui se faisaient opérer, qui changeaient leur état civil. Mais, alors que le grand public pensait avoir intégré ce qu’était un parcours de vie trans, est arrivé en France depuis une quinzaine d’années un mouvement transgenre, qui explique que l’on peut vivre son genre d’une autre façon, sans forcément faire appel à la médecine. C’est encore plus déstabilisant car cela complexifie les choses pour l’individu lambda.


Quelle est la part des personnes trans dans la population ? Sont-elles plus nombreuses que ne le soupçonnent la plupart des gens ?

Il est très difficile de chiffrer le nombre de personnes trans. Chacun a plus ou moins ses sources. Les derniers chiffres sont ceux d’un rapport de la Haute autorité de santé, datant de 2009, qui situe leur part dans la population entre une personne sur 10 000 et une personne sur 50 000.

En France, il y a des personnes trans absolument partout dans la société. Il m’arrive de plaisanter face à un auditoire : « On est parmi vous » [rire]. Je connais des personnes dans l’éducation nationale, dans l’armée, des secrétaires, des sex-workers, etc. Les profils sont très divers. Cela n’empêche pas qu’une partie de la population trans soit sans emploi, sans logement et dans une situation de précarité. Mais ce n’est plus 100% des cas.

Parfois, des détails font qu’on détecte malgré tout certaines personnes comme étant trans tandis que d’autres restent incognito. Avant, cet anonymat était le courant dominant. Aujourd’hui, davantage de gens jouent la carte de la visibilité, ce qui est aussi permis par le changement des mentalités, aussi minime soit-il.


Comment expliquer que les gens ne s’imaginent pas qu’une personne trans puisse avoir la même vie qu’eux ? Cette visibilité accrue peut-elle aider ?

C’est lié à leur imaginaire, à des décennies d’héritage culturel et à la pathologisation sous forme de psychiatrisation. Il est très difficile de se défaire de la caricature. Si vous prenez des gens dans la rue et que vous leur demandez : « Qu’est-ce qu’une personne trans ? », ils vont majoritairement vous répondre : « Un travesti ».

Mais une image en chasse une autre. La prolifération de représentations qui ne correspondent pas à ces clichés va forcément changer la donne. Dans un certain nombre de pays, ce qui a fait la différence, c’est aussi la visibilité, et le fait que des personnes trans se retrouvent dans des positions de réussites : d’emploi, de vie de famille, de vie affective, de reconnaissances diverses.


Aux États-Unis, l’éclosion de stars trans comme l’actrice de la série Orange is the New Black, Laverne Cox, a initié un plus grand public à ces questions. Comment expliquez-vous qu’il n’y ait pas de personnalités trans aussi visibles en France ?

C’est lié à une différence de traitement médiatique. Aux États-Unis, depuis les années 1990, sont mises en avant dans les médias des personnalités trans qui sont des activistes, des intellectuels, des artistes. On fait appel à une forme d’expertise de leur part, sur le reste de la société et pas seulement sur leur propre existence. Quand on invite Laverne Cox, on lui demande à quoi ressemblera la nouvelle saison de sa série et on lui laisse une tribune pour parler de la condition trans des personnes trans racisées et non-racisées, ainsi que de la place des minorités dans la société américaine.

En France, dans la plupart des dispositifs médiatiques, une personne trans c’est encore une personne qui vient forcément raconter sa transition : on lui demandera quel était son prénom d’avant et si elle a des photos, pas ce qu’elle pense du chômage ou de François Hollande. Ce dispositif d’un autre temps est un handicap, car dans une lutte pour l’égalité des droits, être toujours renvoyé à son histoire personnelle est très disqualifiant.


De l’extérieur, on a l’impression que les personnes trans sont en retrait au sein du mouvement LGBT. Est-ce une réalité ? Si oui, comment l’expliquer ?

Le soutien des trans aux luttes LGBT remonte à bien avant la mobilisation pour le mariage pour tous mais leurs revendications ont été largement gommées. Du coup, beaucoup de groupes trans se sentent un peu désabusés, parce que dès qu’on parle de leurs combats, il y a beaucoup moins de monde. L’argument qui revient toujours, c’est que le combat des LGBT concerne uniquement l’orientation sexuelle, et « qu’avec les trans, c’est compliqué ». Et puis je crois que, même dans les milieux LGBT, où nous avons beaucoup d’alliés, l’incompréhension et la crainte que suscitent les personnes trans existent aussi.


Les combats des personnes homosexuelles et trans semblent aller de pair, elles sont réunies dans le sigle LGBT, mais est-ce vraiment le cas si leurs relations sont si compliquées ?

Il suffit de repenser au mouvement de libération homosexuelle dans les années 1960 aux États-Unis pour se rappeler que l’alliance existait. Les gays, les lesbiennes et les trans défilaient ensemble. Dans une société très binaire et hétéronormée, les personnes LGBT se retrouvent sur le fait que leur orientation sexuelle ou leur identité de genre ne correspond pas aux normes majoritaires, qui finissent par être imposées de façon parfois très oppressive aux individus.

J’ai des amies lesbiennes d’un certain âge qui ont connu les internements forcés par leur famille, et qui ont subi des électrochocs. La nouvelle génération gagnerait à se rappeler ce qu’ont vécu les personnes homosexuelles à une époque. Elles verraient pourquoi lutter ensemble n’est pas si hors de propos.


En France, les personnes désirant changer le sexe et le nom mentionnés sur leur état civil doivent, entre autres, justifier de leur identité de genre devant la justice, et avoir subi une opération stérilisante. Un parcours jugé humiliant et stigmatisant par les associations. La possibilité de changer plus facilement de genre auprès de l’état civil, et donc sur ses papiers, changerait-elle la vie des personnes trans ?

Une loi véritablement progressiste serait un texte sur le changement d’état civil démédicalisé et déjudiciarisé. Une telle loi serait vraiment la clé qui pourrait déverrouiller beaucoup de choses : l’accès au logement, à l’emploi ou encore à la santé [car beaucoup y renoncent de peur de subir des refus violents et humiliants, des propos ou des actes transphobes], la fin d’un certain nombre de discriminations administratives, que ce soit à la sécurité sociale ou au bureau de poste. Dans l’enquête sur la transphobie que j’ai menée avec Arnaud Alessandrin en 2014, on voit que ces embûches au quotidien sont extrêmement violentes pour l’estime de soi. Cela finit peu à peu par détruire les gens de l’intérieur.


Journaliste : Trois députés PS ont publié en octobre dernier une ébauche de projet de loi sur le sujet, qui a été très fraîchement accueillie par les associations. Les responsables politiques sont-ils trop éloignés des préoccupations de la population trans ?

Je pense que ces gens sont bien intentionnés à l’égard des personnes trans. Le problème, c’est qu’ils ne travaillent pas directement avec les associations, au sein desquelles il y a, aujourd’hui, des gens qui ont une grande expertise du débat. Les politiques se pensent tellement au-dessus de la question, quelque part, qu’ils ne font pas appel aux principaux concernés.

De plus, je trouve qu’en France, il y a un déficit de confiance dans le citoyen. A chaque fois qu’on parle d’égalité des droits, la question que l’on se pose, c’est : « Qu’est-ce que les gens vont faire des droits qu’on va leur donner ? », en sous-entendant toujours que certains vont en abuser. Pourtant, un certain nombre de pays ont légiféré de façon très progressiste sur la question, et ça marche. L’Argentine n’est pas devenue un pays sans foi ni loi où les gens changent de genre n’importe comment et pour n’importe quelle raison. C’est au contraire, un pays, à l’égal de Maltes très récemment, qui a eu le courage de légiférer pour dévulnérabiliser des personnes et rendre leur vie vivable.


Journaliste : Dans le climat politique actuel, marqué par les débats virulents autour du genre et du mariage pour tous, peut-on imaginer une loi dans les années à venir ?

Ce qui est sûr, c’est que les débats sur le mariage pour tous ont fait beaucoup de mal. Aujourd’hui, les politiques qui voudraient présenter des projets ont peur du qu’en-dira-t-on. Ils anticipent les réactions et choisissent l’autocensure, en se disant que, sinon, ils auront la Manif pour tous ou Civitas sur le dos.

A mon avis, s’il n’y a pas eu de proposition aboutie depuis le début du mandat de François Hollande, c’est que le gouvernement actuel a peur de mobiliser à nouveau, et encore plus fortement, ces mouvements. Si Hollande est réélu, osera-t-il se prononcer une nouvelle fois en faveur d’une simplification du changement d’état civil ? Ses adversaires pourraient-ils l’envisager ? Quel que soit le côté qui l’emporte, pour l’instant, ça me semble mal parti. Très sincèrement, je souhaite que les événements me donnent tort.

MÉDIACULTURES: LA TRANSIDENTITÉ EN TÉLÉVISION

Une recherche menée sur un corpus à l’INA (1946-2010)


Préface de Maud-Yeuse Thomas

Logiques sociales – Sociologie du genre

Page de couverture

http://www.editions-harmattan.fr/index.asp?navig=catalogue&obj=livre&no=45743&razSqlClone=1

Quatrième de couverture :

L’étude de la construction médiatique des personnes trans sur un corpus formé à l’Institut National de l’Audiovisuel montre que la figure trans a donné lieu à des modélisations qui ne sont pas neutres sur les critères du genre. Le corpus constitué sur les bases archives de l’INA couvre la période 1946-2010 et la constitution d’un corpus annexe et documentaire a permis des références à des matériaux étrangers et récents comme les documentaires et les séries états-uniennes. L’ouvrage va donner les tendances de la médiatisation des personnes trans sur quarante années en télévision tout en partageant la démarche méthodologique de la construction et du travail sur un corpus vaste et inédit. L’analyse des relations et rapports entre personnes trans et médias est sociohistorique : sont définis et étudiés, les temps de la médiatisation des premières transitions comme les temps des médiatisations récentes, afin de mettre à jour les processus ayant participé à la construction de figures archétypales spectaculaires ou consensuelles, rassurantes ou inquiétantes, transgressives ou paniquantes, et ce, toujours sur les critères du genre. L’ouvrage aborde ainsi l’articulation des imaginaires sociaux et médiatiques qui dépassent de loin la question trans en concernant tout un chacun.

Ce travail de recherche a été récompensé par le 2e Prix jeune chercheur francophone en SIC – 2014, décerné par la Société française des sciences de l’information et de la communication (SFSIC).

TRANSIDENTITÉS: ORDRE & PANIQUE DE GENRE

Le réel et ses interprétations

Préface de Marie-Joseph Bertini

Logiques sociales – Sociologie du genre

Page de couverture

http://www.editions-harmattan.fr/index.asp?navig=catalogue&obj=livre&no=45742

Quatrième de couverture :

Longtemps cantonnée au changement de sexe, la question trans est aujourd’hui abordée comme changement de genre au sein des disciplines ouvertes aux études de genre dans un renouvellement et un enrichissement du champ épistémique. Cette recherche inscrite dans l’interdiscipline que forment les Sciences de l’information et de la communication se veut aussi un travail précurseur des Transgender studies francophones suivant la pensée de Sandy Stone et dans la lignée des studies anglo-saxonnes. Cette recherche porte ainsi son attention sur la construction sociale et médiatique des transidentités (personnes transgenres, transsexuelles, identités alternatives). La problématique semble innovante car elle conjugue exigence et créativité de la recherche avec le statut de la chercheuse insider et outsider à son terrain. Ce premier volume s’attache à croiser l’état des lieux du terrain associatif et militant transidentitaire français avec l’histoire des définitions de la médecine légale depuis les années 1970 aux révisions les plus récentes. Cette nouvelle histoire des trans en France est éclairée par la description des processus de politisation des groupes, de la diversité des identifications de genre, de leurs subcultures, des apports de l’internet et des épistémologies féministes, de leurs rapports aux médias et en retour aux effets de la médiatisation.

Ce travail de recherche a été récompensé par le 2e Prix jeune chercheur francophone en SIC – 2014, décerné par la Société française des sciences de l’information et de la communication (SFSIC).

Affiche du film The Empire strykes back

Affiche du film The Empire strykes back

Réflexions autour de The Empire Strikes Back de Sandy Stone

L’Empire contre-attaque : un manifeste posttranssexuel (1991)

Ce texte est la version écrite de la présentation orale réalisée lors de la conférence avec Sandy Stone et autour de ses travaux qui s’est tenue le 2 octobre 2014 aux Archives Nationales, de 15h à 18h. (voir la présentation complète : http://commentsensortir.org/2014/09/10/conference-penser-les-transfeminismes-avec-sandy-stone/),  à l’occasion de la parution prochaine de la traduction de son article « The Empire Strikes Back: A Posttransexual Manifesto » dans le n° 1 de la revue Comment S’en Sortir ?.

J’avais opté pour une présentation décalée tout en illustrant les propos sur la thématique de « L’empire contre attaque »  de la franchise Star Wars sur un powerpoint.

Je tiens à remercier très chaleureusement Ian Zdanowicz et Kira Ribeiro pour leur invitation.

 

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En France, au mois de mars 1971, est fondé le Front Homosexuel d’Action Révolutionnaire. Seulement un mois plus tard, les lesbiennes féministes radicales vont s’affirmer pour exister non seulement au cœur du mouvement féministe mais aussi au cœur du mouvement homosexuel. Le groupe des Gouines Rouges est ainsi créé à l’initiative de Monique Wittig, Christine Delphy et Marie-Jo Bonnet entre autres. Dans le premier numéro de la revue « Gulliver » paru au mois de novembre 1972, elles écrivent : « Nous sommes des créatures de jouissance en dehors de toute norme. Nous sommes lesbiennes, et nous sommes heureuses de l’être ». Ce propos a trouvé un écho 20 ans plus tard. Un écho peut-être inattendu pour de nombreuses lesbiennes et féministes. Les slogans scandés à l’occasion de l’Existrans (la marche annuelle des personnes trans à Paris depuis 1997) ont proposés ainsi de nouvelles lectures et expressions de la fierté d’exister. Des personne trans se sont mises à scander : « ni homme ni femme » et « trans et fiers de l’être ». Le lien me semble affirmé avec la pensée féministe et la fierté lesbienne. Pourtant les accointances entre mouvements trans et féminismes ne semblent pas encore aller de soi en 2014.

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On peut être étonné par le déroulé historique des mouvements pour l’égalité des droits. Les révoltes de Stonewall (dont on sait avec l’exemple des événements de la Cafétéria Compton dans le district de Tenderloin en 1966, qu’elle n’est pas la première), ne sont pas si éloignés dans le temps de la révolte qui mènera au FHAR dans le contexte français. Mais on sait aussi que dans les deux cas, la révolte d’un « nous les opprimé-e-s » a produit des injustices, ou du moins a mis en lumière un « nous les opprimé-e-s » aussi concerné par les rapports de pouvoirs qui structurent la société. Les féministes, par exemple, devaient lutter pour exister en tant que voix audibles face à celle des hommes, les lesbiennes féministes face à celle des hommes et de féministes. La situation était-elle différente aux États-Unis ? Les causes féministes, sexuelles, ethniques, sociales et de genre ne semblent pas ici non plus aller de soi et deviennent des sujets de discordes. Partout où les minorités se sont révoltées les mouvements semblent finir par se séparer ou alors une cause se construit aux dépends des autres.

Le mouvement trans états-unien est écarté de l’héritage de Stonewall et depuis les années 1990 des ouvrages tentent d’expliquer ce phénomène les concernant (je pense à Martin Duberman, avec l’ouvrage « Stonewall » en 1994 ; à Joan Nestle & Riki Wichins, « Genderqueer: From Beyond the Binary », 2002 ; je pense aussi à l’ouvrage « Transgender Rights », dirigé par Paisley Currah, Richard Juang et Shannon Minter, en 2006). Malgré cet oubli ou cette invisibilisation des mouvements pour l’égalité des droits, rien ne pourra empêcher les Trans Studies américaines d’émerger dans les années 1980 avec l’incontournable texte de Sandy Stone que je qualifierai de « révolte culturelle ». En effet, nos existences posent la question de notre visibilité dans l’espèce humaine, dans l’humanité si vous préférez, et nos vies posent des questions : Quels effets identitaires produisons-nous sur la culture via et en dépit des normes, des sexualités, des races, des classes, des déterminismes biologiques, des essentialismes et des matérialismes ?

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En France, les politiques trans, c’est-à-dire la façon dont les groupes trans constitués en associations et en collectifs politisés agissent et existent dans les espaces publics et médiatiques, ne débutent véritablement que dans les années 1990. Mais il me semble difficile de parler de Trans Studies en l’absence de texte fondateur et malgré des balbutiements épars y compris venant de moi.

C’est aujourd’hui que tout commence d’une certaine façon avec la nouvelle génération, sans vouloir effacer de l’histoire l’initiative de telles ou telles personnes. Je vais prendre un premier point de repère avec le transféminisme. Je m’appuie ici sur une citation de l’association OUTrans, tirée d’un texte publié en 2012 : « Le transféminisme est un outil qui nous semble incontournable pour mettre en place une politique des alliances. Notre analyse critique de la société et des systèmes de domination(s) qui la traversent et qui produisent les divers modes d’oppressions (entre autre la transphobie) est héritière de la tradition (qu’on peut appeler le féminisme de la « troisième vague »/ féminisme queer/ féminisme post-identitaire) » (Source : http://outrans.org/infos/articles/transfeminismes). Sommes-nous dans l’utopie à vouloir revenir sur ce qui a été défait dans les années 1970 afin de retrouver un « nous les opprimé-e-s » sans hiérarchies et tout en parvenant à ne pas nier les spécificités de nos luttes respectives ? Ce programme-là me parait révolutionnaire et peut-être du même coup utopique. Mais on a envie d’y croire et de travailler pour.

Le texte de Sandy Stone est assez puissant pour qu’on n’ait pas besoin de lui une faire publicité de convenance. En le lisant, un certain nombre de commentaires me viennent à l’esprit spontanément. Je vais donc partager avec vous quelques pensées critiques que je n’aurais pas le temps de développer en profondeur. Mais j’espère, que vous les considérez comme des pistes de réflexion pour comprendre pourquoi nous sommes si en retard par rapports aux studies anglo-saxonnes.

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Sur la méthode scientifique, je n’ai pas manqué le passage sur le premier travail de Leslie Lothstein définissant des critères du diagnostic différentiel. Sandy Stone pointe les faiblesses de l’échantillon et de la méthodologie. L’évaluation psychologique qui en ressort parle d’individus schizoïdes, renfermés, isolés, déprimés, avec des addictions, immatures, narcissiques, égocentriques, manipulateurs, etc.

Sandy Stone, fait le constat que malgré des « résultats qui auraient pu être considérés comme marginaux, marqués du sceau d’une méthode douteuse ou d’échantillonnages excessivement limités. Ils finirent malgré tout, mises en garde comprises, par représenter les transsexuel·le·s dans la littérature médicolégale/psychologique jusqu’à récemment ». Avec cet exemple, nous reconnaissons aussi une situation à la française. Pourquoi les écrits des psychiatres français et françaises sur la question n’ont pas donné lieu à de questions de méthodologie ? Le saura-t-on un jour ? Prenons les ouvrages de Catherine Millot pour Hors-sexe (1983), Patricia Mercader pour L’illusion transsexuelle (1994) et Colette Chiland pour Changer de sexe (première version de 1997 et deuxième version en 2011). Ces ouvrages qui font toujours loi auprès des étudiants dans les disciplines « psy », particulièrement, pourraient donner lieu à des questionnements sur les échantillons et la méthodologie. Mais ce qui frappe le plus, c’est que ces trois livres nous parlent de la peur des personnes trans. Les auteures ne parlent pas de la peur de la société, mais de leur peur en tant que personne, en tant que femme, en tant que praticienne, et au moins pour deux d’entre elles en tant que féministe. Ces auteures considérées conjointement avec des publications comprises entre 1983 et 1997, peuvent être rapprochés à des degrés divers de l’ouvrage L’empire transsexuel de Janice Raymond (1979).

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Ces ouvrages vont jusqu’à nous décrire physiquement et évaluer notre humanité et nos possibilités en terme de sexualité dans une sorte d’évaluation aux très forts accents de morale et de religion. Ce dernier point n’est pas assez soulevé d’ailleurs mais les dimensions moralistes et religieuses se retrouvent à des degrés divers dans ces écrits. Une personne trans serait donc : une personne avec un faible espérance de vie, qui voudrait le sexe des anges ou du moins une sexualité sans sexe ; elle serait aussi hérétique, narcissique, inquiétante, effrayante, indigne de confiance, manipulatrice, caricaturale, pathétique, grosse, laide ; elle serait un travelo sans talent, incapable de pénétrer un femme, ou d’attirer le désir de « quelqu’un de normal », un repoussoir à la relation ; et enfin, elle devrait aussi considérer « son droit au suicide ». Une grande partie de ce discours ne fait-il pas penser aux discours racistes pour construire un autre inférieur ou des races inférieures ? Bien entendu, ces auteures trouvent inconvenant que l’on vienne leur demander des comptes sur ces « vieux écrits » ou des « maladresses du passé ». D’ailleurs, en 2011, Colette Chiland ne manquera d’être à nouveau maladroite avec ce nouvel écrit : « La solution militante est que les mesures prises par les minorités deviennent la loi générale. […] songeons aux nazis qui ont réussi à faire adhérer presque tout un peuple à l’idéologie raciste ». De son côté, il me semble qu’il y a chez Patricia Mercader une idée directrice et essentielle qui n’est jamais exprimée clairement : c’est que les transsexuels peuvent changer de sexe mais pas changer de genre. Serait-ce là leur illusion ? [Le propos qui va suivre, n’a pas été dit lors de la présentation, je le donne ici à titre de précision : Il me semble que cette idée préside encore aux analyses de nombreux psychanalystes et psychiatres. Pour la formuler autrement : les trans croient à tort qu’ils/elles ont changé de genre. Ils peuvent à la rigueur changer de sexe mais surement pas de genre. Les hommes restent des hommes, même en femmes. Et les femmes restent des femmes, même en hommes. Je crois que c’est le point commun à tous les ouvrages maltraitants mais ce n’est jamais formulé de façon franche.]

On pourrait estimer que ces théories sur les personnes trans ont conduit d’une part à la politisation des associations et des collectifs qui ont mis beaucoup de temps à émerger dans le contexte français, et à freiner d’autre part l’arrivée des Trans Studies anglo-saxonnes tout en compliquant l’émergence de Studies made in France. L’agenda politique des groupes trans politisés des années 1990 et 2000 a conduit une majorité de ses dirigeants et dirigeantes à dire : « la théorie ça ne sert à rien ». La militance y compris d’inspiration marxiste tablait sur le concret et se montrait des plus pragmatiques disqualifiant l’acte de théoriser mais tout en se référant à la théorie !

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Pour comprendre la période actuelle, il est crucial de s’attarder sur la période de la mise en place d’une catégorie diagnostique en 1980 avec une catégorisation qui, « après des années de recherche, ne mettait pas beaucoup plus en jeu que la sensation classique « d’être dans le mauvais corps » – et l’acceptation qui en découle par la police des corps, c’est-à-dire l’institution médicale, des histoires cliniquement « bonnes » de transsexuel·le·s existent désormais dans des zones aussi dispersées que l’Australie, la Suède, la Tchécoslovaquie, le Vietnam, Singapour, la Chine, la Malaisie, l’Inde, l’Ouganda, le Soudan, Tahiti, le Chili, Bornéo, Madagascar et les îles Aléoutiennes » (Sandy Stone, 1991).

Ne doit-on pas voir aussi dans cette catégorisation du « fait transsexuel » la conséquence des effets des nomenclatures internationales comme le Manuel statistique des maladies mentales de l’Association des psychiatres américains et la Classification internationale des maladies de l’Organisation mondiale de la santé, qui ont conduit à une occidentalisation et une standardisation des identités trans en identités transsexuelles. Parmi les forces en jeu, peut-être celle de la colonisation des esprits. Ainsi nous nous sommes placé-e-s en situation de coauteur-e-s d’un récit bien particulier : exporter le « phénomène trans » dans toutes les aires culturelles alors même que ledit protocole est écrit et table sur un double dysfonctionnement interne à l’aire occidentale. On répond par « la chirurgie » (« la réponse folle » dit Chiland) à « une folie » (« la demande folle » dit Chiland) dans le champ psychiatrique et l’on généralise cette folie à la planète entière à l’aide de critères de la seule aire culturelle blanche, occidentale, hétérosexuelle et hétérogenre (au sens de deux genres opposés dans la symbolique hétérosexuelle). Le récit transsexuel fini par avoir le même fonctionnement que le symbole : il ne décrit qu’une seule chose par exclusion de tout le reste.

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Dans cette dernière partie, je souhaite revenir à titre personnel sur L’Empire transsexuel de Janice Raymond, avec le passage souligné par Sandy Stone dans lequel elle se voit mise en cause : « Comme l’a écrit une femme […] : « C’est comme si j’étais violée quand je vois qu’Olivia fait passer Sandy […] pour une vraie femme. Après tous ses privilèges masculins, va-t-il aussi tirer profit de la culture lesbienne féministe ? » (Sandy Stone [1991] citant Janice Raymond, 1979, p. 134-135).

Dans un tout autre genre, je vais partager ici une anecdote qui peut se conjuguer au pluriel car elle n’est pas isolée. Depuis deux ans, j’enchaine les conférences en université et assez régulièrement on vient me voir à la fin pour me parler. Parfois j’entends de drôle de choses, y compris de la part de chercheures. J’entends : « t’as l’air à l’aise en public car avant t’étais un homme », ou bien on me pointe « le privilège de l’éducation masculine ». L’expression : « car t’étais un homme avant » devient : « car tu as été élevé en homme ». On m’assène ce genre de discours sans rien connaître de mon parcours et de la façon dont j’ai travaillé pour parvenir à parler en public ces dernières années ou encore sans savoir si j’ai fait mien le privilège de l’éducation masculine dont je ne nie pas l’existence (et en cela je ne me complaît pas dans le privilège). Je pourrais dire que je l’ai détecté très tôt comme tel et que j’ai souhaité m’en défaire jusqu’à l’assujettissement total de mon droit à parler, non en tant que personne genrée mais en tant que personne pensante. Mais l’argument du privilège vaut pour argument massue et on ne peut pas s’en défendre sans s’enfoncer alors je dois l’accepter dans la grande majorité des cas. [Ajout lors de la publication sur le blog : Je précise que je ne peux pas en vouloir aux personnes, aux femmes, qui me disent cela car le privilège existe bel et bien mais pour autant l’argument peut être très blessant quand il est lancé comme une condamnation sans appel possible.]

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Pour m’engager dans la conclusion de cette communication, je souhaiterais souligner l’avant-gardisme du texte de Sandy Stone. Je dois encore m’en référer à ma propre histoire pour illustrer cette idée tout en souhaitant que d’autres personne s’y reconnaissent aussi. C’est seulement près de 7 ans après le texte de Sandy Stone et quatre ans après l’ouvrage The Gender Outlaw de Kate Bornstein, que j’ai compris que les personnes trans, en théorisant leur condition et tout en étudiant les sociétés dans lesquelles ils et elles se révélaient, nous donnaient de puissants outils de compréhension et d’émancipation qui venaient s’ajouter aux outils de la pensée féministe. Bien entendu, le refus de s’inscrire dans l’ordre des genres n’a pas toujours été compris comme le refus de cautionner une société sexiste et inégalitaire mais de mettre la pagaille dans une communauté déjà en lutte et en demande de reconnaissance. Nous avons bien été un certain nombre, aussi modeste le chiffre fut-il, à refuser très tôt l’adhésion sans condition au système sexe-genre. Je pense que c’est aussi le cas des membres du Groupe Activiste Trans qui auront éprouvé le même sentiment, tout comme les nouvelles générations à l’œuvre aujourd’hui dans le tissu associatif et militant.

Dans les divisions et concurrences entre personnes trans ou groupes trans, il y aussi une défiance qui doit être dite. Elle concerne le statut et la position d’universitaire pensée uniquement en termes de classe. Là où il y a des tentatives pour parvenir à produire des savoirs situés et des contre-discours depuis une position de subalterne, d’autres ne voient que « trahison » au sens de trahir sa couleur de peau, sa classe sociale, son groupe d’appartenance morale, etc. Mais ce faisant, ces voix dénonciatrices contribuent peut-être, à leur insu, à pérenniser les rapports de pouvoir et de domination en faisant passer un message que j’estime malheureux : on ne peut pas y arriver sans trahir et sans se trahir soi-même.

Si on se plie à cette règle, il n’y aurait bientôt plus de femmes dans les universités, plus d’étrangers, plus de gays, de lesbiennes, de féministes et de trans, auto-identifié-e-s, etc. Ceux qui n’ont jamais besoin de dire d’où ils parlent, ou qu’on ne somme jamais de le faire, auraient encore moins de raisons de se situer qu’auparavant.

Je me réjouis donc de la présence de Sandy Stone aujourd’hui et de la tenue de cette conférence, pour ceux et celles qui souhaitent depuis fort longtemps voir émerger et s’affirmer des Trans Studies dont nous soyons moteur au sens d’acteurs et actrices. L’infantilisation des personnes trans va si loin, que nous dépassons parfois les limites de l’acceptable : c’est-à-dire qu’on ne nous pense pas apte à mener nos propres Studies et donc il faudrait nous assujettir à un ordre qui « sait », à défaut d’être nouveau.

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Note :

Durant le débat qui a suivi les présentations, la question de la représentation a été posée en termes de couleur de peau.

En effet, il n’y avait que des « blancs »‘ à la table. Cette question est pertinente bien entendu, c’est indéniable. Nos réponses n’ont probablement pas été à la hauteur. Je me suis moi-même perdue dans un sentiment de culpabilité et je me suis retrouvée, comme une idiote je l’avoue, à parler de mes origines avec un « papa tout foncé » et une « maman toute blanche ». Quand l’argument de nos passeport européens a été avancé, j’ai failli dire que j’avais aussi un passeport chilien et que dans celui-ci j’étais toujours un homme aux yeux de la loi chilienne, mais qu’heureusement le passeport français me reconnaissait bien comme femme.  Tout est vrai mais émotions et culpabilités nous font parfois sortir de belle âneries face à une vraie question. Cependant, la question de la couleur de peau a éludé un fait tout aussi important : c’était peut-être la première fois qu’une tablée universitaire comptait presque  100 % de personnes trans. Généralement, ce sont des tablées à 90 % ou le plus souvent à 100 % cisgenres. Nous commençons à peine à exister.

L’argument de l’élitisme a été ensuite mit en avant. Il est tout aussi audible et intelligible.

Toutefois, ce serait une erreur de ne voir que de l’élitisme concernant la place des trans dans les universités quand on connaît les situation de précarité et d’infériorisation des personnes. Pour un certain nombre d’entre-nous, c’est la guérilla permanente pour exister. Il faut bien comprendre que de jeunes personnes trans abandonnent leurs études car la règle des cumuls des stigmates joue sur eux comme sur d’autres personnes n’étant en rien intéressées par l’université. Un jour, les femmes sont entrées dans l’université et je crois que cette histoire ne s’est pas écrite à l’eau de rose. De même pour les personnes non-blanches, gays et lesbiennes identifiées ou auto-identifiées, etc. Le critère de classe doit-il effacer les autres critères ? On peut être universitaire sans nier bénéficier de certains privilèges et de jouir de positions de pouvoir sans même les avoir demandé. Cette prise de conscience engage dans l’intersectionnalité. Les privilèges peuvent être refusés au prix de sacrifices intimes. Les vrais positions de pouvoir sont celles qui ne veulent pas ou qui refusent de se reconnaitre comme telles. Je me refuse pour ma part à appliquer cette cette règle à toutes les personnes minoritaires sans rien connaître de leur vécus et de leurs positionnements personnels.

Ce qui aurait été fantastique, c’est d’avoir eu une tablée 100 % trans avec une diversité visible selon le critère de couleur de peau. Nous sommes bien d’accord.

Je dis bien « visible » car au vu des origines ethniques, comme en témoignent quand même des noms de familles étrangers (portugais, espagnols, catalans, polonais, chilien…), des métissages (certes invisibles), des différentes origines socio-culturelles, le critère appliqué de blanchité pose la question de la suspicion de pouvoir, du visible et du lisible.

Nul négationnisme et nul déni des privilèges comme des discriminations de genre, de classe et de race dans ces lignes. Le débat est complexe et risqué. Je l’ai appris plusieurs fois à mes dépends.

Les questions sont donc aussi à poser en termes de mobilités et de reproductions sociales. Les inégalités sociales génèrent aussi des inégalités dans les groupes minoritaires. Faut-il alors envisager de commencer une communication par l’exposé de sa situation ethnique, sociale, sexuelle, religieuse ou encore de genre ? Sans ironie aucune, je constate que ce processus se voit entre nous de façon croissante, entre femmes, féministes, LGBTIQ, étrangers, précaires, etc. Comment se fait-il que toutes les personnes qui forme un « nous » les opprimée-s en arrivent à se suspecter les unes les autres sur la base d’un seul critère d’exclusion (un stigmate) soumis à hiérarchisation ? N’y a t-il donc aucun moyen de travailler entre femmes, féministes, trans, gays, lesbiennes, précaires, putes, intersexes, étrangers, noirs, jaunes, rouges ou blancs, etc. sans nier nos spécificités  ? Aurions nous oubliés qui est ou ce qui constitue et nourri  « l’ennemi principal » ? J’ai une furieuse envie de croire dans une politique des alliances comme de Trans Studies menées en premier lieu par des personnes trans. Sur ce dernier point, je crois que la génération qui arrive atteindra cet objectif. J’espère juste être là pour le voir.

Illustration : Les médias et moi.. et moi ? (Maud-Yeuse Thomas)

Quand la médiatisation fait genre

Médias, transgressions et négociations de genre

Laetitia Biscarrat, Karine Espineira,
Maud-Yeuse Thomas, Arnaud Alessandrin

Hors-Série n°1 des CAHIERS DE LA TRANSIDENTITÉ

L’Harmattan, 2014

http://www.observatoire-des-transidentites.com/2014/09/quand-la-mediatisation-fait-genre.html

Médias, transgressions et négociations de genre

 

Partant du postulat que les médias contribuent activement à la fabrique du genre (Coulomb-Gully), ce premier hors série des Cahiers de la transidentité prend pour hypothèse de travail l’existence de représentations médiatiques qui dérogent aux représentations de genre hégémoniques. Véritables « technologies de genre » (De Lauretis), les médias participent de la reproduction et du maintien d’assignations de genre.

Les représentations stéréotypées et archétypales véhiculées sur nos écrans témoignent du travail de construction d’un imaginaire médiatisé normatif. Pourtant, parce que la norme est activée sur un mode itératif, elle peut potentiellement être remise en cause. Il s’agit d’interroger la fabrique du genre au travers de sa négociation, voire du conflit et de l’altérité. Le terrain envisagé est celui du champ audiovisuel pris au sens large, c’est-à-dire de la production écranique. Il comprend les différents genres cinématographiques et télévisuels mais aussi les nouvelles productions numériques (webséries et fanfiction notamment).

Les contributions traitent des représentations audiovisuelles « alternatives ». Articles et notes de visionnage explicitent les représentations médiatiques de l’altérité de genre. Ce dossier porte un regard précis sur « les minorités de genre » en ne faisant pas l’impasse sur la consubstantialité des rapports de pouvoirs entre questions de genre et processus d’ethnicisation.

Avec les contributions de Marie-Joseph Bertini, Laetitia Biscarrat, Mélanie Bourdaa, Cyrielle Campo-NDiaye, Collectif Oui Oui Oui & Arnaud Alessandrin, Marion Coville, Karine Espineira, Laetitia César Franquet, Aurore Gallarino, Jean-Marie Grégoire, Vincent Lambert, Emilie Marolleau, Anastasia Meidani, Vanina Mozziconacci, Marcelo Carmo Rodrigues, Maud-Yeuse Thomas, Marielle Toulze, Teresa Vera Balanza, Jean Zaganiaris.

 

SOMMAIRE

 

INTRODUCTION

Quand la médiatisation fait genre

Laetitia Biscarrat, Karine Espineira, Maud-Yeuse Thomas, Arnaud Alessandrin

 

QUAND LA MÉDIATISATION FAIT GENRE

La geste de Femen, un dispositif socio-technique de communication à haute tension
Marie-Joseph Bertini

Les actrices des révolutions arabes. Une analyse médiatique
Cyrielle Campo-Ndiaye

Les discours, l’émotion et les effervescences dans le Miss Brésil Gay
Marcelo Carmo Rodrigues

La place des lesbiennes dans les débats autour du mariage pour tous. Rencontre avec le collectif « Oui Oui Oui »
Collectif Oui Oui Oui & Arnaud Alessandrin

Note de visite et analyse de l’exposition Au bazar du genre 
Vincent Lambert

Saudade da Bahia – sur Carmen Miranda et « That Night in Rio »
Jean-Marie Grégoire

Äkta Människor ou le désir ékorché
Marielle Toulze

Sea, no sex and Sun? Les représentations de la sexualité dans le cinéma marocain
Jean Zaganiaris

Lessive et masculinité : la subversion mise en scène .
Laetitia César Franquet

« Calzona » : anatomie du couple lesbien dans Grey’s Anatomy
Mélanie Bourdaa

Visibilité lesbienne et désidentification : le cas de la web-série américaine Girltrash !
Émilie Marolleau

Altérité de genre et dispositif sériel. Le personnage de Fleur dans Pigalle la nuit
Laetitia Biscarrat

L’inscription médiatique de l’intersexuation et de la transidentité dans la thématique des tests de féminité en télévision
Karine Espineira

Corps, genre et magazines de presse. Dimorphisme physiologique et dimorphisme moral : un corps pour chacun ?
Anastasia Meidani

Facing mirrors  : exister ou fuir dans les hors-champ sociaux .
Maud-Yeuse Thomas

La fabrication d´identités de genre dans l´univers de Pedro Almodóvar. À propos de La piel que habito
Teresa Vera Balanza

Videogame Zinesters : une alternative de représentation, de pratique et de création
Marion Coville

Couper, coller, mixer, sexualiser, partager : les fanfictions audiovisuelles et la négociation des sens

Aurore Gallarino

Jouer les différences : représentations et gameplay des identités minoritaires
Vanina Mozziconacci & Marion Coville

Revue Hermès, n° 69 – Sexualités.

Sous la direction de Dominique Wolton. Ce numéro est coordonné par Étienne Armand Amato, Fred Pailler et Valérie Schafer, et supervisé par Benoît Le Blanc. Éditions CNRS, 28 août 2014.
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Résumé du numéro

« Deuxième révolution sexuelle », « troisième vague féministe »… La question sexuelle n’est pas close et n’a pas fini d’occuper l’espace public, de s’inviter dans la sphère politique et sociale. En témoignent les affrontements récents en France autour du mariage pour tous, le manifeste des 343 fraudeuses en faveur de la procréation médicalement assistée ou encore les débats parlementaires sur la prostitution et la pénalisation des clients. Enjeu politique, religieux, éthique, économique ou encore culturel, c’est aussi, profondément, une question de communication, privée comme publique, qui, de la sphère la plus intime à l’arène la plus médiatique, engendre échanges, controverses, revendications, normativité et négociations.

C’est la communication dans tous ses états – de la plus ténue et silencieuse à la plus transgressive ou explicite – que les auteurs de ce numéro analysent, pour mieux comprendre non pas la sexualité, mais les sexualités, leur diversité de formes, de manifestations, de pratiques, leur altérité, leur incompréhension ou reconnaissance mutuelles comme leurs ajustements et entrelacements.

Mêlant des approches anthropologiques, sociologiques, historiques, littéraires, dans les domaines des sciences de l’information et de la communication, des études des médias ou de genre, ce numéro est l’occasion de croiser des recherches de terrain, des études de cas et des réflexions plus théoriques autour de ce champ éminemment interdisciplinaire. Au fil des pages se dévoilent la richesse et la diversité des approches communicationnelles des sexualités. Celles-ci permettent de dépasser les binarismes et clivages que l’on peut observer dans l’actualité et de replacer dans la longue durée une question, dont la simplicité de notre titre ne peut pas masquer la complexité des enjeux.

Étienne Armand Amato, Fred Pailler et Valérie Schafer

 

Résumé de mon article :

 
L’inscription des identités « trans » comme fait de société s’est accompagnée de questionnements liés au genre et à la sexualité. Ceux-ci se sont retrouvés saisis par les moyens de communication depuis la descente d’avion de Christine Jorgensen en 1953 à New York jusqu’à la pornographie sur Internet, en passant par les mises en scène des shemales et la médiatisation du bois de Boulogne dans les années 1980-1990, générant sur le terrain confusions, divisions et concurrences. Appuyé sur les résultats d’une étude menée de 2008 à 2012 et des corpus audiovisuels, cet article permet de montrer les processus complexes et croisés en jeu dans la construction médiatique des transidentités.

11 | Printemps 2014 Parias sexuels – Sous la direction de Rostom Mesli et Mathieu Trachman – Informations sur cette image Crédits : FredAlert Photo

 

11 | Printemps 2014 – Parias sexuels

Sous la direction de Rostom Mesli et Mathieu Trachman
La lecture de l’ensemble du dossier est fortement recommandée !
URL : http://gss.revues.org/3043

Maud-Yeuse Thomas et moi-même y avons une contribution. Nous remercions Rostom Mesli et Mathieu Trachman pour ce travail long et exigeant et pour la qualité du dossier.

Les trans comme parias. Le traitement médiatique de la sexualité des personnes trans en France

Abstract
Associant leurs expériences et parcours respectifs, les deux auteures s’appuient sur leur connaissance pratique du terrain de la transidentité pour traiter de la figure trans comme figure paria à travers la question de la sexualité des personnes trans saisie par les programmes de télévision. Sexualités et pratiques semblent former l’une des pierres angulaires de la question trans. Y aurait-il des pratiques et une sexualité de paria correspondant aux hors-la-loi du genre ? Cet article se propose d’étudier le traitement médiatique de la sexualité (ou d’une non-sexualité) des personnes trans. Oscillant entre ordinaire et exotisme, tour à tour sexualisée et désexualisée, la figure médiatique du trans tend à renforcer les rôles de sexe et avec eux un régime hétéronormatif.

Mots-clés :
médiasgenresexualitétélévisiontransidentités

Le texte intégral se trouve à l’adresse : http://gss.revues.org/3126

 

 

 

TSQ - 1-2

TSQ – 1-2

 

« Depathologization », avec Amets Suess et Pau Crego Walters, TSQ : Transgender Studies Quarterly, Duke University Press, Paisley Currah & Susan Stryker Editors, 2014, p. 73-77.

La table des matières du Volume 1, Number 1-2
May 2014 : http://tsq.dukejournals.org/content/current

Présentation de la revue (texte original)

This section includes eighty-six short original essays commissioned for the inaugural issue of TSQ: Transgender Studies Quarterly. Written by emerging academics, community-based writers, and senior scholars, each essay in this special issue, “Postposttranssexual: Key Concepts for a Twenty-First-Century Transgender Studies,” revolves around a particular keyword or concept. Some contributions focus on a concept central to transgender studies; others describe a term of art from another discipline or interdisciplinary area and show how it might relate to transgender studies. While far from providing a complete picture of the field, these keywords begin to elucidate a conceptual vocabulary for transgender studies. Some of the submissions offer a deep and resilient resistance to the entire project of mapping the field terminologically; some reveal yet-unrealized critical potentials for the field; some take existing terms from canonical thinkers and develop the significance for transgender studies; some offer overviews of well-known methodologies and demonstrate their applicability within transgender studies; some suggest how transgender issues play out in various fields; and some map the productive tensions between trans studies and other interdisciplines.

Copyright © 2014 by Duke University Press
RFSIC
Émergences

La médiatisation des politiques transgenres : du statut de contre-public à l’inégalité de la représentation

Résumé

La médiatisation des politiques transgenres est récente. Les études qui portent sur cet objet de recherche montrent que les discours des trans peinent à être médiatisés, encore plus lorsqu’ils sont critiques. Toutefois, les discours les plus consensuels sont eux largement valorisés. En effet, il existe deux courants distincts et parfois en conflit au sein des politiques trans. Le premier plaide pour l’intégration tandis que le second refuse ouvertement de s’inscrire dans les rapports sexe/genre. Toutefois, ces deux courants se retrouvent autour de dénonciations d’assimilations au cabaret et à la prostitution. Nous étudierons l’un des objets de ces dénonciations, la médiatisation du bois de Boulogne, à travers un corpus d’émissions télévisées constitué à l’INA. Nous montrerons que la construction de figures archétypales consensuelles pose la question de leur interprétation/construction (une co-écriture) par les médias, le grand public et les personnes concernées. S’attacher à comprendre les mécanismes de pouvoir et de domination à l’œuvre dans la médiatisation des politiques trans (le montrable et l’in-montrable) – et leurs influences sur les contre-publics transidentitaires – nous engage également à penser le sujet politique trans.

Plan

L’article en ligne, Revue Française des Sciences de l’information et de la communication : http://rfsic.revues.org/695
Je remercie chaleureusement Nelly Quemener et Virginie Julliard qui ont coordonné ce très beau dossier dans lequel figurent : Sarah Lécossais, Maxime Cervulle et Fred Pailler, Marie-Sherley Valzema, Marion Dalibert, Anaïs Theviot, Marion Coville, Arthur Vuattoux, Amélie Legrand, Barbara Dupont.

Corps Trans / Corps Queer

Cahiers de la transidentité, volume  3.

Cahiers de la transidentité, volume 3.

Karine EspineiraMaud-Yeuse Thomas, Arnaud Alessandrin  (sous la direction de)

Pour cette troisième édition, l’O.D.T. interroge la production et les figures queer dans les arts musicaux, littéraires, cinématographiques et plastiques. En posant son regard au-delà des frontières géographiques et genrées, cette somme d’articles tend à démontrer qu’il existe, dans la culture, des supports à l’élaboration d’une politique inclusive et non discriminante à l’égard de la diversité de genre.

ISBN : 978-2-343-01487-6 • décembre 2013 • 140 pages

Aux éditions L’Harmattan : http://www.editions-harmattan.fr/index.asp?navig=catalogue&obj=livre&no=41970

9782343014876v

 Je remercie Arnaud Alessandrin et Yves Raibaud de m’autoriser à publier un extrait de cet article sur mon blog, et l’intégralité sur le site  HAL Sciences de l’Homme et de la Société (http://halshs.archives-ouvertes.fr)

Géographie des Homophobies

Géographie des Homophobies

Transidentités et média(tion)s

 

Le Bois de Boulogne : mythification de la prostitution des trans’

 

Comme un enfant sauvage
J’ai traversé tous les âges
Mais s’il te faut choisir une cage
Avec toi je la partage
Sid’aventure, je vous quittais
Sid’aventure, je partais
Sid’aventure, je vous laissais
Cette blessure, à jamais mon amour
Jean-Louis Aubert, Sid’aventure,
Album : Bleu Blanc Vert, EMI, 1989

Cet article pourrait aussi s’intituler : Le Bois de Boulogne, exemple d’une modélisation médiatique, sociale et culturelle : VIH-Transgenres-Étrangères. Nous travaillons sur les représentations issues des imaginaires sociaux et médiatiques : Comment fabrique-t-on des modèles, des typologies, des stéréotypes ?

Fabrice Virgili et Danièle Voldman[1] montrent dans La garçonne et l’assassin (ouvrage, documenté avec  photos, lettres, journaux intimes, documents judiciaires) que le Bois existe depuis le début du siècle comme lieu de socialité et de rencontres pour les « travestis », comme dit dès cette époque. Quant à nous aujourd’hui, nous associons en savoirs et en imaginaires les termes « bois de Boulogne », « prostitution » et « trans[2] ».

En France, le lieu a été l’objet d’une attention médiatique spectaculaire, sans parler des termes particuliers de médiatisation, au cours des années 1990. La presse populaire (reportages de Paris-Match[3] notamment) montre une place de prostitution de travestis brésiliens. La télévision porte cette spectacularisation à un degré qui laisse sans voix le chercheur comme le profane. Du jour au lendemain, dirait-on, le Bois et le Sida retiennent l’attention des pouvoirs publics et des médias alors que les associations de support et de prévention sont sur le terrain depuis des années.

Les archives INA permettent ici une prise de mesure et de distance sans égale, malgré les contraintes temporelle de sauvegarde[4]. Au sein d’un corpus[5] nous avons isolé les matériaux illustrant ce thème, ou ce mythe, temps majeurs de la médiatisation des trans’ à la télévision. Dans l’index titre et l’index mots-clés, « bois de Boulogne » permet d’abord de retrouver de très nombreuses images (cinéma ou presse filmée) du Bois au début du siècle. Le lieu est alors celui de la promenade du dimanche, avec ses allées propices aux flâneries et pique-niques familiaux, ses berges accueillantes aux nombreux pêcheurs – une ligne documentaire qui se poursuit jusqu’à la fin du siècle (joggeurs des années 1980, tempête de 1999). Une seconde approche tient ensuite aux lacunes du corpus. Le terme « travesti » ne renvoie nullement à un document comme Carnet de route : la route de la prostitution (un morceau de télévision quasi fondateur du discours et de l’imaginaire du Bois[6]), malgré une introduction et des commentaires sans équivoque à propos du Bois, ses travestis, son ballet de voitures. Autre signe de la prudence avec laquelle il convient d’aborder les triangulations de recherche par mots-clés. Ce sera aussi le cas pour certaines fiches des journaux télévisés ne comportant aucun descripteur et aucun résumé. Nous reviendrons en détail, à ce propos, sur une émission proposée par Christine Ockrent en  1990. (…)

L’intégralité de l’article se trouve ici : Naissance_mediatique_du_bois_de_Boulogne.


[1] Fabrice Virgili, Danièle Voldamn, La garçonne et l’assassin – Histoire de Louise et de Paul, déserteur travesti dans le Paris des années folles, Payot & Rivages, collection Histoire, Payot, 2011.

[2] En rapport à la culture du terrain transidentitaire, je parle des personnes dans le genre exprimé ou revendiqué à l’opposé de la tradition médicale. J’utiliserais aussi les termes : transgenre, transidentité, ou trans’. J’utiliserais aussi le terme “travesti” qui fait sens dans la culture sud-américaine entre autres, mais aussi par rapport à son utilisation par les médias (journalistes, commentateurs) et les institutionnels (police, médecins).

[3] Parmi d’autres dossiers, notons celui du 24 avril 1973 : Tous les secrets du bois de Boulogne, Paris Match, n° 1250.

[4] Si on ne trouve pas de sujet majeurs traitant du bois avant 1984, cela ne veut pas dire qu‘il n’en existe pas. Entrent en compte les intitulés comme l’avancement de la sauvegarde.

[5] Dans le cadre d’une thèse de doctorat intitulée : La construction médiatique des transidentités : une modélisation sociale et culturelle ; les visionnages ont eu lieu sur une période de trois ans (2009 à 212).

[6] À 22:17:08:49.

Il s’agit ici des extraits des communications que j’ai donné à l’occasion des conférences de l’Europride, dans la partie du programme assurée par le collectif IDEM que je remercie au passage.

Mise en contexte

Le premier extrait concerne la table ronde « Transféminismes vs trans-nationalisme » à La Friche (Petit Amphi extérieur de 16:30 à 18:00). Dès l’annonce de ce programme  sur les  réseaux sociaux on a pu remarquer des « inquiétudes » exprimées avec plus ou moins de bienveillance. On ne peut ignorer ce phénomène ni dans un cas ni dans l’autre car une inquiétude dit toujours « quelque chose ». Mais je crois que si ces personnes étaient venues  à notre rencontre ( j’étais avec Maud-Yeuse Thomas et Arnaud Alessandrin), elles auraient pu entendre au contraire, un discours que je crois aussi critique que rassurant n’extrapolant pas ce que seraient ou pas les trans, ce que seraient ou pas les apports du féminisme et surtout du post-féminisme. Il s’agissait plutôt de revenir avec sérénité sur une période dont le contexte a été trop vite oublié et certains apports trop vite condamnés.  J’ai pour ma part opéré un retour sur la période du Zoo et de nos espérances d’alors avec les moyens qui étaient alors le nôtres

Maud-Yeuse Thomas a « allumé » l’Europride en relayant aussi le communiqué porté pat le « collectif d’habitant.e.s de Marseille féministes, trans, pédés, gouines, bi.es, queers, asexuel.les,  et tordu.es en tous genres, majoritairement blanches, cisgenre et valide ». Et enfin Arnaud a expliqué comment l’état français comme l’état, les protocoles et autres institutions « privatisent » le corps des personnes (PMA, non remboursement des opération à l’étranger pour les trans, etc.). L’objectif de cette table ronde était avant tout de mettre en avant les outils de nos émancipations et non de s’engager dans un verbiage « d’intellos à la petite semaine » car nous mêmes, sommes ce « quelque chose », contenus souvent entre guillemets (et comme je viens de le faire pour illustration), entre intime et public, et contenu dans l »expression « trans-féministe-pédé-bi-gouine » (and whathever).  Nous avons nous-mêmes subie la phobie et parfois la violence verbale et physique au cours de nos existence. Faut-il vraiment le rappeler à chacun de nos texte ?

Avant ma présentation j’ai tenu à dire un mot sur l’invisibilisation des conférences trans qui ont pu se dérouler malgré de très grandes difficultés.

« Transféminismes vs trans-nationalisme »

A La Friche (Petit Amphi extérieur de 16:30 à 18:00, Marseille le 16 juillet 2013)

Invisibilisation(s)

Commençons par un coup de gueule vis-à-vis des médias généraux, des médias communautaires comme de la presse locale. Où sont donc les trans ? Où la question trans a-t-elle reléguée ? Les conférences du samedi ont pu être maintenues et ce, grâce au travail du groupe de travail et de l’engagement des intervenants et des intervenantes. Jamais en France, on avait pu donner dans un seul lieu un aperçu des différentes approches permettant de considérer les transidentités. Jamais on n’avait vu autant de groupes venir exposer  leurs positionnements militants et politiques, et partager avec nous leurs outils aussi créatifs que novateurs pour apporter une réponse à une transphobie aussi bien culturelle que politique. Les trans prennent en main leurs destinées. Ils et elles prennent en charge les questions de prévention, de sexualité et de santé via des dispositifs de santé communautaires partout en France. On a pu voir aussi à quel point la lutte face aux nomenclatures internationales sont âpres et techniques. Et que les personnes trans se mobilisent à l’international sur des questions d’une grande complexité. Croire que les questions trans  ne concernent que les trans est une erreur monumentale.

J’espère que cette discussion grâce à la tribune offerte par le collectif IDEM vous donnera envie de vous intéresser au travail de OUTrans à Paris, de Santé Active et Solidaire et d’Arc-en-ciel à Toulouse, de Chrysalide à Lyon, de STS à Strasbourg et de nombreux autres groupes en France, de lire les travaux de l’Observatoire des transidentités, d’apprécier le travail de la coordinations international Stop Trans Pathologization, de GATE ou de TGEU qui travaillent sur les processus  de révisions du DSM (manuel statistique des maladies mentales) de l’American Psychiatrique Association et de la CIM (classification internationale des maladies) de l’Organisation Mondiale de la Santé.

 

 

Tenter de théoriser notre prise de conscience

A l’heure où certains mouvements féministes renvois les trans à des corps biologisés et des identités renaturalisées, pour lesquelles, quoi que je fasse, je serais un homme en vertu du critère du sexe biologique de naissance et du sexe social assigné. Je serais donc un « homme infiltré » et un « ennemi de classe ». Qu’on en revienne-là, les bras m’en tombent.

C’est pourtant grâce aux outils de la pensée féministes qu’un certain nombre de personnes trans se sont émancipées en se politisant, en théorisant et en interrogeant un société sexiste, xénophobe, ultra-libérale et inégalitaire. Nous nous sentons ainsi concernées par toutes les luttes sociales et nous disons notre solidarité avec les sans-papiers, les chômeurs fliqués et criminalisés, les syndicats de travailleurs et travailleuses, les féministes, les folles, les butchs, les fems, les pédés et les gouines qui souhaitent se marier et/ou engager  une filiation,  les femmes battues,  les « putes », les intersexes et tous les parias et les freaks de nos sociétés égoïstes et bien pensantes qui ne veulent pas que nos vies soient vivables. Cette liste pour être complétée comprendrait au final une partie non négligeable de l’humanité. On ne parvient jamais à l’exhaustivité.  Petite parenthèse sur le terme « pute ». Avec des guillemets pour dénoncer la traite des femmes et le viol de leur corps, et marquer tout autant en solidarité avec les travailleurs et travailleuses du sexe. Qu’on ne me demande pas, même par solidarité, de faire comme si certain.es de mes ami.es n’existaient pas et que le travail sexuel n’existait pas non plus.

Je vais opérer maintenant un retour vers le passé avec Les séminaires Q[1] organisés par l’association le ZOO sous la direction de Marie-Hélène Bourcier (période 1996-1998). Pour Maud-Yeuse Thomas et moi, y participer représentait une première tentative de théorisation sinon de s’engager dans cette politisation qui va aboutir au transféminisme tel que définit par les membres de l’association OUTrans ce samedi lors des conférences (ils/elles publieront rapidement leur communication sur le blog d’OUTrans). Nous ne sommes bien entendu les ancêtres de personne. Il y a continuité et passages générationnels et non filiation directe et héritage d’une pensée. Par ailleurs Outrans se réclame de la lignée du GAT (Groupe Activiste Trans).

Cette période du milieu des années 1990 nous semblaient écartelée : rare conscience politique, mais riche inventivité d’un groupe prenant conscience de la nécessité de support et d’avoir à composer avec les institutions autant qu’à les contourner. Accéder aux savoirs et expériences du féminisme pour penser l’inégalité de la différence des sexes et poser l’idée du « binaire » que les trans eux-mêmes pouvaient reproduire, est devenu un enjeu théorique pour les transidentités du Zoo. L’idée a connu d’autres développements avec le Groupe Activiste Trans jusqu’à Outrans je l’ai dit. Souvenons-nous que beaucoup de personnes trans refusaient la confusion ou l’amalgame avec l’homosexualité, la prostitution, les travestis, voire les transgenres. Nous avons voulu que cela change, d’autres l’ont voulu depuis avec la même force.

Ce que nous avons compris avec la pensée féministe c’est que nous pouvions aussi être les acteurs et les actrices de notre propre émancipation. En formulant une base de pensée aussi bien politique que théorique nous pouvions refuser l’injonction au « tout homme » ou « tout femme », et refuser de participer à la politique de la différence des sexes perçue comme franche inégalité.

Avec cette pensée queer définie avec Judith Butler et Eve Sedgwick aux États-Unis, les « séminaires Q »  postulaient aussi l’hétérosexualité comme système politique suivant la pensée de Wittig (1992), ce système formant le cadre majeur de l’oppression des femmes. Notre « opium » au Zoo était un concentré d’études de la diversité, et ce, par notre prise de parole comme intervenant-e-s s’autodéterminant gay, lesbienne, bi, trans et/ou queer. Pour Marie-Hélène Bourcier, l’objectif des séminaires queer du Zoo était « de faire circuler le plus largement possible un type de savoir et de références relatifs à la construction historique, sociale, politique et culturelle de l’homosexualité, de l’hétérosexualité, de la bisexualité, de la transsexualité et des genres. De mettre en valeur les travaux et les initiatives qui relèvent d’une critique hyperbolique des lieux de formation des identités sexuelles et de genre normatives, qui déconstruisent les savoirs qui fondent et naturalisent la discipline du corps »[2].

Si des transidentités ont pu se greffer à des mouvements divers de façon individuelle et sporadique, c’est avec le Zoo que les transidentités ont été invitées pour la première fois à théoriser et à partager leurs études et non plus seulement à témoigner de leurs existences (dans le contexte français) alors que ce mouvement avait déjà été initié aux États-Unis depuis près de dix ans. La rupture est nette avec la considération du « transsexualisme » comme fait unique, individuel, perpétuellement rejoué comme une première fois – donc avec l’oblitération du paradigme politique du changement de genre. Le Zoo et « son queer » furent cependant fort incompris en ces premières années. Ces théories nouvelles furent moins saisies comme affranchissement intellectuel et politique que nouvelle complexité imposée dans l’urgence – contrainte médico-légale, obligation d’insertion sociale et professionnelle au sein d’une « société férocement binaire » (M.-Y. Thomas 2007). Il faudra attendre les années  2000 pour que ces idées se répandent un peu mieux et soient en partie acceptées donnant lieu à de nouvelles études et perspectives de savoirs. Toutefois, des questions ne peuvent être éludées comme l’acceptation des trans’ par les féministes ou  encore celle de la prise de conscience des enjeux du féminisme par l’ensemble des transidentités. Le sujet mérite que l’on s’y arrête.

Je vais conclure sur un je(u) dans le temps :

En 1997, j’allais sur mes 30 ans et j’écrivais dans l’ouvrage Q comme Queer paru un ans plus tard : Je me dis « trans » parce que je fais du politique et pas du transsexualisme[3].

En 2013, j’approche 46 ans et cette formule me paraît plus que jamais toujours d’actualité.


[1] Q comme Queer, Collectif dirigé par Marie-Hélène Bourcier, Éditions GayKitschCamp, 1998.

[2] Bernard Andrieu, « Entretien avec Marie-Hélène Bourcier », Dilecta Corps, n°4, 2008, pp. 5-11, [En ligne], http://www.cairn.info/revue-corps-2008-1-page-5.htm

[3] « Q come Question », Q comme Queer, p. 114.

Conférence  : Archives et centres documentaires LGBT en France, en Europe, et aux USA aux Archives Départementales des Bouches-du-Rhônes (Marseille, le 17 juillet 2013)

Le T dans la mémoire et dans les archives

On le sait, mémoires et archives sont indissociables. Dans le cas français, mais j’imagine que c’est aussi le cas ailleurs, l’histoire des personnes  trans est encore écrite par des non-trans. On sent que le danger est d’obtenir des archives uniquement médicales. Hier encore je parlais avec le psychologue clinicien Tom Reucher du projet Vigitrans qu’il était prêt à porter. Et ce projet d’archives trans n’a finalement jamais vu le jour et nous avons peine à l’imaginer aujourd’hui. Pourtant, ce projet nous est nécessaire. Nous devons pourtant oeuvrer pour une histoire investie par les personnes trans, pour toutes les personnes trans. Notre histoire doit être trans mais pas que trans nous le savons aussi. Et les transversalités entre nos différentes cultures plaident aussi en ce sens.
Autre point qui plaide pour la nécessité d’archives trans : Une mémoire se perd en partie même si nous pouvons nous appuyer sur le travaux de Meyerovitz, de Namaste, de Foerster, etc. On ne parvient à fixer qu’en partie cette réalité méconnue qu’est la culture cabaret transgenre en tant que réseau d’entraide avant la psychiatrisation de nos existences. C’est un exemple parmi d’autres.
Nouvelle approche, ma propre recherche, avec mon exploration de la mémoire de l’audiovisuelle a l’Institut National de l’Audiovisuel. Cette mémoire n’est pas notre. C’est une mémoire à analyser. Il y a Un enjeu méthodologique à pouvoir utiliser ces matériaux. J’ai réuni plus de 800 documents audiovisuels de 1946 à nos jours. Aucun ne relate une mémoire trans sans poser de nombreuses questions à la recherche, en terme d’analyse et de re contextualisation. J’ai beaucoup pensé au travail de Vito Russo quand il publie The celluloïd closet démontrant non seulement comment l’homosexualité est représentée au cinéma mais comment elle a passé des filtres. Il décrit son évolution et la force de cette présence. Car au final on se rend compte que nos subcultures LGBTI font bien partie de la culture commune. Mais nous savons qu’il nous faut la retravailler et non les diffuser sous une forme brute.
Je peux aussi donner l’exemple de La transyclopedie : un ouvrage collectif autant qu’un travail d’inventaire que nous voudrions inscrire dans une culture commune. Mais le travail va être de longue haleine.
Il est encore fréquent que nos amis LGB établissent des bibliographie compilant les ouvrages de nos « expert » – écrits souvent marqué par une transphobie non dissimulée. Et l’on se retrouve à voir nos « détracteurs » plus cités que nous mêmes…
Nous plaidons pour des archives communautaires qui soient respectueuses aussi bien l’action associative que la production l’universitaire. Et, ce pourrait être déjà un point de départ.
Je vais conclure sur deux points. En premier lieu sur l’idée du mariage dont nous nous amusions tout à l’heure. Je veux bien me marier mais pas sans avoir étudié le contrat de mariage auparavant (ref. à l’histoire particulière du centre d’archives Arc-en-ciel).
Enfin, je veux remercier l’Académie Gay et Lesbienne, car j’ai ressenti une plus grande joie à voir mon premier ouvrage référencé dans leurs archives que de le voir apparaître dans des catalogues commerciaux. Un mot décrit mon ressenti : fierté.
Karine Espineira

Contribution aux « Actes de la Table Ronde du 7 juin 2013 sur les transidentités »

Cet article est ma contribution aux actes de la table ronde du  7 juin à Paris. Je n’exclue pas la possibilité d’une réécriture en vue d’une publication dans une revue.

Les actes complets peuvent sont consultables sur le site de l’association Id Trans qui présente le document ainsi : Id Trans’ a contribué à l’organisation de la table ronde de l’InterLGBT du 7 juin 2013 à la mairie du IIIe arrondissement de Paris sur le sujet : « Pourquoi et comment donner des droits civils aux personnes trans ». Les actes sont à télécharger => ICI. (Source Id Trans’)

ACTES de la Table Ronde du 7 juin 2013 sur les transidentités

ACTES de la Table Ronde du 7 juin 2013 sur les transidentités

Contribution de  Karine Espineira

Karine Espineira  est Docteure en Sciences de l’information et de la communication, qualifiée MCF à la  71ème section CNU.
Elle est chercheure associée au LIRCES (Laboratoire Interdisciplinaire Récits, Cultures Et sociétés) dans le Département Sciences de la Communication Faculté des Sciences Humaines, Arts et Lettres  de l’Université de Nice-Sophie Antipolis.

Résumé

Nous parlerons beaucoup de la loi en Argentine. Désormais, elle est la référence absolue en matière de changement d’état civil pour les personnes trans. Aux yeux des pays concernés, par les mouvements demandant au législateur d’acter la reconnaissance de l’identité de genre, l’Argentine endosse le statut de laboratoire des principes de Jogjakarta et des recommandations du rapport Hammarberg[1]. La loi donne cependant lieu à exotisation et les raccourcis laissent penser à une loi « pour minorité » finalement très (et trop) permissive. Avec les avocats Emiliano Litardo et Iñaki Regueiro De Giacomi ont comprend que le droit est un acteur des transformations sociales, constitutif d’exclusions culturelles, économiques, politiques et sociales, et qu’il peut rendre la vie des personnes invivable. Il est désormais du devoir du droit de développer une conscience critique et de prendre en compte ce qui tient de « la pratique d’exclusion ». La loi argentine doit donc être considérée comme une loi sociale avant tout.

En France aussi on note ce glissement vers un droit conscient de son incidence sur la vie des personnes. Ce Droit que l’on pensait immuable, indéboulonnable, cartésien, ancré sur des positions techniques, et des savoirs technicistes, nous prend à revers, prenant de cours le politique. Ce dernier semble « paniqué » à l’idée que le débat sur l’identité de genre alimente une nouvelle fronde et de nouvelles violences. Mais il revient au législateur d’être inclusif, coûte que coûte,  en considérant les identités trans dans leurs milieux sociaux et culturels et ne pas se conformer aux seules identités « transsexuelles » – les plus rassurantes à ses yeux. Nous préconisons bien un changement de paradigme : celui d’une reconnaissance politique et sociale  avec l’objectif de rendre la vie des personnes trans vivable.

Mots clés : identité de genre, transidentité, loi argentine, droit, état-civil, société

 

L’identité de genre

L’impensé sociojuridique dans les sociétés de droit

Dans l’Argentine des périodes de dictatures, le tatouage était interdit et connoté négativement. Dans ce pays aussi marqué par le catholicisme que ses voisins, la référence au Lévitique 19.28 n’est pas dénuée de pertinence : « Vous ne ferez point d’incisions dans votre chair pour un mort et vous n’imprimerez point de figures sur vous. Je suis l’Éternel ». On ne manquera pas non plus de préciser que  ce chapitre de l’Ancien Testament fait partie de la série de textes donnant « le code des lois », des considérations et observances religieuses et sociales. Le tatouage renvoyait aux figures du bandit et du délinquant. Les temps changent avec la démocratie, le journaliste Diego Cruz Neira explique que la société argentine a re-signifié le tatouage désormais considéré comme un art et « un signe  de distinction, de libération, d’indépendance, d’affirmation et d’autonomie »[2].

Le raccourci par la case tatouage ou celle de la chirurgie esthétique dont on dit l’Argentine aussi friande que le Brésil – à commencer par le recours assumé au bistouri de la présidente Cristina Fernández de Kirchner – n’est-il qu’un futile détour ou une simplification hasardeuse ? Ne pourrait-on pas se donner les moyens  d’une analyse plus fine en situant les usages sociaux de ce qui était hier encore tabou, impensable et inacceptable ? Et si nous suivions le sociologue Fernando Miglione de l’université de Buenos Aires quand il explique que « les tatouages ont cessé de faire partie du monde occulte pour s’imposer comme véritable composante sociale. Le tatouage a déjà dépassé le phénomène de mode pour se positionner comme un mécanisme d’expression »[3]. Pourquoi refuser de parler de l’identité de genre dans ses diverses formes comme un mécanisme d’expression d’une identité personnelle et sociale ? Serions-nous dans l’incapacité de traiter des réalités sociales autrement que par le recours à la médico-légalité, elle même dans l’incapacité[4] de traiter, d’accompagner et protéger ces identités « autres » que celles diagnostiquées « transsexuelles » au sens strict du terme ? Permettra-t-on que le sujet sorte de « l’occulte » ?

Un « laboratoire » de la « dépathologisation »

Nous parlerons beaucoup de l’Argentine. Désormais, elle est la référence absolue en matière de changement d’état civil pour les personnes trans. Aux yeux des pays concernés, par les mouvements demandant au législateur d’acter la reconnaissance de l’identité de genre, l’Argentine endosse le statut de laboratoire des principes de Jogjakarta[5] et des recommandations du rapport Hammarberg[6]. Le Chili sous l’impulsion de l’association OTD (Organización de Transexuales por la Dignidad de la Diversidad, Organisation de Transsexuels pour la dignité de la diversité) emboitera peut-être le pas. L’association est basée au nord du pays, dans la ville de Rancagua et s’adresse aux publics énoncés comme suit : personnes transsexuelles, transgenres, travesties, hommes, femmes, transmasculins, transféminines, ou comme chaque personne souhaite se définir ou  s’identifier[7]. L’inclusion est encore une fois de mise. N’oublions pas que les institutions comme les associations ne « paniquent » pas en associant les trois « T » (transsexuel, transgenre, travesti) contrairement à la culture française.

Laurence Hérault repose la question du comparatisme anthropologique interrogeant nos capacités de traduction et elle nous conduit à la question : comment décrire les expériences trans, de changement de Genre dans d’autres cultures[8] ? De même comment décrire et rapporter les phénomènes d’inclusion ou d’exclusion observables aussi bien chez les personnes trans, que les institutions auxquelles elles sont confrontées selon leur parcours de vie, et la société dans son ensemble ?  Parlons-nous seulement de différences culturelles ? En quoi des sociétés marquées par la religion (parfois avec un fort conservatisme), la colonisation, les dictatures  successives, des économies plus ou moins émergentes, et un paysage social où se notent de grandes inégalités, parviennent-elles à considérer avec plus d’apaisements et moins de craintes une notion aussi politique que culturelle et méritant le qualificatif d’humaniste ?

Quelques jours avant l’adoption de la loi en Argentine, l’interview de Pedro Paradiso Sotille (CHA : Comunidad  Homosexual Argentina), sur ABS-CBN News[9], nous rappelle que cette loi est soutenue par les sénateurs et la présidente, qu’elle permet des changements d’état-civil sans opération de réassignation et sans stérilisation, et qu’elle va aussi bénéficier aux personnes souhaitant l’opération. En France, la loi en Argentine a fait l’objet de traitements médiatiques importants, dans la presse particulièrement. Le quotidien Le Monde titre : « En Argentine, choisir son genre devient un droit » et l’article développe : « Ce texte autorise les citoyens argentins à déclarer le sexe de leur choix, et ainsi de changer d’état civil selon leur bon vouloir, sans nécessiter l’accord d’un médecin ou d’un juge. L’identité de genre ne dépend plus que du « vécu intérieur et individuel du genre, tel que la personne le perçoit elle-même » »[10]. De son côté Le Figaro explique : « Le sénat argentin a approuvé dans la nuit d’hier à aujourd’hui un projet de loi sur l’identité sexuelle qui autorise les travestis et transsexuels à déclarer le sexe de leur choix auprès de l’administration, endossant ainsi définitivement le texte adopté en première instance par la Chambre des députés »[11]. Le 12 mai 2012, on peut lire dans Le Nouvel Observateur : « L’Argentine, premier pays d’Amérique latine à avoir légalisé le mariage entre personnes du même sexe, a encore étonné cette semaine en autorisant le libre choix de l’identité sexuelle et l’euthanasie, des avancées possibles en l’absence de contrepoids conservateur et grâce à une opinion publique urbaine (…) Ils interviennent après la loi sur le mariage entre homosexuels adoptée en 2010 et restée un cas unique en Amérique latine. « Les deux thèmes constituent une réaffirmation de l’autonomie et des droits individuels », a déclaré à l’AFP la sénatrice du parti au pouvoir Sonia Escudero. Ils reflètent « un élargissement de la conscience des citoyens » »[12]. Dans l’article que consacre le magazine Têtu à cette actualité on retient que c’est sur  « simple requête » (intertitre de l’article) « au Registre National des familles que la demande devra être effectuée. Les mineurs devront la faire par le biais de leurs parents (…) La confidentialité est également respectée, puisque l’acte de naissance initial ne sera consultable qu’avec l’autorisation de l’intéressé ou sur demande d’un juge » [13]. Sur Yagg, c’est entre autres la joie de Mauro Cabral (de GATE : Global Action for Trans* Equality) qui est partagée. Il explique que  la « nouvelle loi permet aussi aux mineur-e-s de modifier leur genre, avec le consentement de leur représentant-e légal-e. En cas de désaccord, un juge devra trancher pour assurer la protection des droits de l’enfant. «Ce soir, nous sommes vraiment heureux/ses et fièr-e-s de notre mouvement et de nos allié-e-s et prêt-e-s à faire que cette loi fonctionne pour changer notre réalité »[14].

Ce tour d’horizon volontairement restreint montre l’ensemble des points concernés par la loi et l’intérêt qu’elle suscite. Notons qu’un point important est souvent passé sous silence : la loi a aussi modifié  les modalités du « parcours transsexe », expression qui nous permet de désigner les parcours de vie comprenant l’opération de réassignation.  Il ne s’agit pas seulement d’une loi se concentrant sur l’état-civil mais aussi sur les termes de la prise en charge des trans. Cette loi est une véritable « dépathologisation » de la question trans. À titre de comparaison, le déclassification française – qui tenait déjà du tour d’illusionniste – passe bien cette fois-ci pour un leurre avéré.

Le Droit interroge le Droit

Nouvelle perspective : la loi sur l’identité de Genre en Argentine est peut-être une « loi sociale » avant d’être une « loi pour minorité ». On l’a dit, elle tient la psychiatrie à distance des personnes déjà socialement en position de vulnérabilité[15] : chômage, VIH, prostitution, sans-domicile, agressions, meurtres. Les taux élevés révèlent les difficultés d’accès aux soins, à l’emploi et au logement et la sécurité. On a pensé aussi au contexte post-dictature, voyant dans l’Argentine la movida de l’Espagne postfranquiste qui a consisté en un essor culturel, économique et politique doublé d’une « libération sexuelle » et d’une grande soif de liberté en abolissant « des prohibitions ».

Cette loi argentine dont sait qu’elle est le fruit d’un travail inter-associatif ne s’est pas faite sans frictions, n’a pas été élaborée sans l’aide d’avocats et de juristes.  Étudions les situations d’Emiliano Litardo et Iñaki Regueiro De Giacomi. Tous deux sont avocats et universitaires (Universidad de Buenos Aires). Le premier effectue une recherche sur les droits humains et les droits sexuels. Le second enseigne le droit international et agit pour les droits des personnes en situation de handicap. Ils se définissent comme des « activistes légaux », « impliqué-e-s » dans les droits humains et sexuels. Ils expliquent : «  La possibilité d’une transformation sociale et politique nous concerne par l’action critique que nous exerçons sur le droit »[16]. Ils revendiquent la lutte politique portée par tant de personnes auparavant et qui leur ont tracé la route : «  Somos gracias a sus rebeliones » (« nous existons grâce à leur rébellion »), tout comme Susy Shock et Karen Benett, deux figures de la scène culturelle et militante argentine, revendiquent en écho « leur droit à être des monstres » (et que les autres soient « le normal »).

Litardo et Regueiro affirment que le droit est constitutif d’exclusions culturelles, économiques, politiques et sociales, qu’il rend parfois la vie des personnes invivable. Il semble être désormais du devoir du droit de développer une conscience critique et de prendre en compte ce qui tient de « la pratique d’exclusion ». Le droit lui-même peut défaire ces exclusions en trouvant des solutions et en développant une créativité critique pour faire face à des problèmes concrets. La spécialisation dans le droit n’est plus une spécialisation professionnelle mais une spécialisation éthique et détectée comme telle par les publics défendus[17].

La CNCDH qui n’a pas jugé pertinent de m’entendre ni comme universitaire ni comme  représentante trans[18], redoutant peut-être un parti-pris « militant » s’est tout de même confrontée, on s’en doute, à un discours progressiste là où l’on ne l’attendait pas : les juristes. « Encore eux ! », serait-on tenté de dire, et d’ajouter : « Mais à quand les experts médicaux de la question ? ».

Daniel Borrillo a publié le texte de son audition devant la CNCDH, et le texte n’a pas été sans effets et n’est pas sans faire songer à l’évolution du droit en Argentine. Il écrit : « Indépendamment de la pertinence juridique de l’assignation du sujet de droit au sexe, il est indiscutable qu’il existe un type de discrimination spécifique envers les personnes transidentitaires. Le droit doit donc agir en matière de lutte contre les discriminations en s’appuyant sur le système des « catégories prohibées »[19]. Philippe Reigné écrit dans un texte de  2011 : « L’article 9 de la Convention EDH garantit la liberté des convictions et, conséquemment, le droit d’en changer, sans que cette liberté ne puisse faire l’objet d’aucune restriction de la part des États[20]. L’identité de genre peut-elle s’analyser en une conviction au sens du texte précité ? (…) Selon la Cour EDH, le terme de conviction « s’applique à des vues atteignant un certain degré de force, de sérieux, de cohérence et d’importance »[21]. La généralité de cette définition, combinée à l’approche dynamique et évolutive adoptée par la juridiction européenne dans l’interprétation des stipulations de la Convention[22], n’exclut pas, d’emblée, l’identité de genre des convictions protégées par la liberté de conscience »[23]. Commentant le rapport « Combattre la discrimination fondée sur l’orientation sexuelle ou l’identité de genre – Les normes du Conseil de l’Europe » (2011), Marie-Xavière Catto souligne les points suivants : « Dans la continuité des recommandations elles-mêmes, qui après avoir constaté que les jeunes LGBT étaient confrontés à des « programmes scolaires qui ignorent les questions relatives aux LGBT » (Résolution 1728 (2010) de l’Assemblée parlementaire, §8) et invitaient alors les gouvernements à « aborder la question de l’orientation sexuelle et de l’identité de genre de façon respectueuse et objective dans les programmes scolaires » (Exposé des motifs, Commentaires, §32, expliquant l’annexe de la Recommandation Rec(2010)5, §32), les auteurs de la préface insistent sur le fait que les normes juridiques et politiques présentées, essentielles mais insuffisantes, « doivent être combinées avec des normes éducatives, culturelles et de sensibilisation propres à supprimer à terme la discrimination et l’intolérance »[24]. Dans un rapport de l’association ORTrans, Laurent Delprat écrit : « La République se doit de reconnaitre un intérêt particulier dans une considération collective, car elle se veut sociétale, une, et indivisible. Ne pouvant tolérer de rupture devant l’égalité républicaine, l’État se devra de protéger cette population de toute marginalisation ou discrimination, afin de la réintégrer au sein de la Cité »[25]. À la question « Peut-on imaginer que des Français changent d’état civil comme en Argentine ? », François Vialla répond : « On en est très loin. La France reste ancrée dans l’idée que le sexe est un élément de l’état des personnes – mâle, femelle -, tandis que le genre – féminin, masculin – n’a pas droit de cité. Nos tribunaux considèrent en effet que, pour obtenir une modification d’état civil, il faut avoir changé de sexe de manière irréversible. Ce qui revient à condamner les gens à la stérilisation »[26].

Le glissement vers un droit conscient de son incidence sur la vie des personnes est indiscutable. Ce Droit que l’on pensait immuable, indéboulonnable, cartésien, ancré sur des positions techniques, et des savoirs technicistes, nous prend à revers, prenant de cours le politique. La chercheure en sciences sociales et humaines se réjouit ainsi à l’annonce de la table ronde du 7 juin à Paris réunissant plusieurs des personnes précitées[27].

On doit cependant relater les coulisses méconnues. L’associatif trans était aussi partagé que ses représentant-e-s en charge du dossier.  D’un côté : « Il ne faut pas trop en demander sous peine de ne rien avoir », formule connue et entendue depuis les réunions des premières associations parisiennes du milieu des années 1990. De l’autre, « il faut y aller franchement pour une loi pour toutes les personnes trans », expression plus récente, plus politique aussi, portée par des collectifs et des associations progressistes depuis le début des années 2000. Cette friction et ses répercussions,  nul doute qu’elles aient donné lieu à des démonstrations lors des consultations de la CNCDH. Puis, vient la multiplication des écrits des juristes relayés dans l’associatif trans et le coup de semonce de Borrillo fait mouche. Un silence précède l’interrogation et des fusils changent d’épaules.

Se défaire de la colonisation

Envisageons la colonisation des esprits. N’ayons pas peur des mots : la France – qui occupe nos pensées dans la perspective d’une hypothétique loi sur l’identité de Genre à la hauteur des enjeux – ne veut que des personnes transsexuelles. Elle ne veut pas des transgenres, des travestis, comme d’hommes enceints ou de femmes voulant conserver leur sperme dans le cadre d’un projet familial post-transition. Notons qu’on a vu lors des débats sur le « mariage pour tous et toutes » à quel point l’usage des technologies de procréation crée du trouble chez les tenants d’une famille traditionnelle et l’on a manqué de s’étouffer à entendre certains hommes politiques parler d’une structure familiale moderne mais dont on fait remonter l’existence à la nuit des temps, renaturalisant tout ce qui semble possible de l’être.  Il n’y a pas si longtemps on agitait le spectre d’une homosexualité galopante et l’on craignait de voir des vocations « transsexuelles » se multiplier. Cela aurait pu prêter à sourire si nous n’avions en mémoire les violences qui ont entouré le mariage pour tous et toutes. Le mot obscurantisme s’est vu soudainement sortir de sa désuétude. Les esprits et les cœurs sont marqués.

Depuis 1982, on sait que l’académie la médecine, celle de « la prise en charge » des trans, s’opposait au projet de  loi Caillavet. On parle de ce même corps médical qui dit aujourd’hui que le politique et les sciences humaines et sociales n’ont pas à interférer avec le diagnostic et l’état-civil. On peut gloser sur les paroles et les actes. Les boucliers thérapeutiques et juridiques (des outils de légitimations) ont fini par modeler le paysage trans, y créant autant de cohésions que de divisions. Faut-il que l’auteure de ces lignes soit trans et doive composer avec un statut d’insider et d’outsider pour dire que les débats stériles entre des identités transsexuelles et transgenres ont toujours cours dans l’associatif français ? Se défaire d’une colonisation c’est apprendre à reconnaître les idéologies héritées et instituantes.

« La société » comme « le législateur » seraient prêts à accepter une amélioration des conditions de vie des personnes transsexuelles, mais ne sauraient composer ni accepter des « aller-retour », nous explique-t-on en off de telle ou telle consultation, et c’est ignorer que la loi Argentine permet « un aller » et pas « des aller-retour » sur « simple requête », possibles certes, mais encadrés par un juge. Nous sommes loin de la permissivité et d’une sorte « d’anarchie du Genre » justifiant les craintes exprimées par nos politiques. Nous proposons ici la notion de gender panic (panique de genre) sous la forme d’un néologisme anglo-saxon pour pointer vers la notion de sex panic développée par Carole Vance, Gayle Rubin, Estelle Freedman, Jeffrey Weeks ou encore Lisa Duggan[28]. L’historien Allan Bérubé  l’a ainsi définit : a « sex panic » as a « moral crusade that leads to crackdowns on sexual outsiders »[29]. Dans notre cas, « gender panic » correspondrait à une « croisade morale pour réprimer les dissidents du (et au) genre ». On pense aussi au « genre hors-la-loi » (gender outlaw[30]) définit par Kate Bornstein.

On devine que les identités trans dans leur grande pluralité ne sont pas vues comme créatives au sens de « se construire » mais re-créative au sens de « performer », voire  « jouer à la femme ou à l’homme ». Depuis la valse médiatique de propos plus outranciers les uns que les autres de la part de Christine Boutin, de Frigide Barjot et autres membres extrémistes de Civitas, on craint que le débat sur l’identité de genre n’alimente une nouvelle fronde et de nouvelles violences.  C’est oublier que cela n’a jamais cessé d’être le cas, et ce, depuis la polémique des manuels Sciences et Vie de la Terre (SVT), depuis que l’expression « idéologie gender » a été clamée à l’Assemblée Nationale. Très récemment encore : « l’Union nationale inter-universitaire (UNI), association étudiante de droite très active dans la contestation contre le « mariage pour tous », a ainsi fondé l’Observatoire de la théorie du genre, proposant d' »ouvrir les yeux sur la théorie du genre », une « idéologie […] qui vise à remettre en cause les fondements de nos sociétés ‘hétéro centrées’, de substituer au concept marxiste de la lutte des classes, celui de la lutte des sexes » »[31]. Le gouvernement de gauche n’échappe pas à ce vent de « panique », comme le montre une dépêche AFP rapportant les propos du ministre Vincent Peillon : « Il n’y a pas de débat sur la théorie du genre, on l’a dit à plusieurs reprises, aucun. Par contre, bien entendu, il faut lutter contre toutes les discriminations, à la fois de race, religieuse, et de l’orientation sexuelle, car elles causent de la souffrance (…) Nous sommes pour l’égalité filles-garçons, pas pour la théorie du genre »[32].  Comment construire une charpente en estimant que l’usage d’un marteau ou de clous est amoral ou injustifié ? On peut aussi s’engager dans une « théologie scientifique » semble-t-il avec un article de Nancy Huston et Michel Raymond. Ils écrivent : « Certains domaines sont tout simplement désossés de toute influence biologique ; la thèse qui en résulte n’est pas bien différente d’une mythologie moderne. Ainsi de l’idée selon laquelle toutes les différences non physiologiques entre hommes et femmes seraient construites (« la théorie du genre », introduite depuis peu dans les manuels scolaires français). Dans le monde vivant, mâles et femelles diffèrent toujours biologiquement (…) »[33]. Les Gender Studies – préférable à « théorie du genre » dont on doit l’usage « aux détracteurs » – n’ont jamais nié la réalité biologique et bien que les bonobos me soient très sympathiques, je ne pense pas que nos vies sociales et nos vécus identitaires respectifs soient si proches malgré les déterminismes biologiques posés comme un argument massue. L’idée d’un invariant anthropologique pose bien des questions puisque liée à la condition humaine, nous ramenant ainsi (et encore) du côté de la culture.

Avec Érasme et le courant culturel qui va s’étendre de Florence à toute l’Italie puis à toute l’Europe avec la Renaissance, nous pourrions en appeler avec utopie ou naïveté à une conception progressiste de l’humain. L’humanisme par extension serait ici, en ce lieu et cet instant, de mettre au premier plan la valeur éthique que l’on investit dans l’intérêt que l’on porte à l’être humain comme la valeur de l’individu, la dignité, l’engagement, la solidarité ou encore le respect de l’auto-détermination. Cet humanisme-là est exigeant, il exige de faire taire nos peurs, d’alimenter raisonnablement nos doutes, de nommer sans disqualifier et d’agir sans normer. L’identité est un illimité dans le champ des savoirs et le genre est « un outil critique »[34], explique Éric Fassin, forgé par les féministes qui ont ainsi opéré la transformation d’une catégorie normative. Rien de moins. Interroger l’identité de Genre[35], en accepter les « variances », protéger les divers modes d’expression sans donner lieu à pathologisation de la différence, telle est l’inscription dans une approche foucaldienne et un humanisme contemporain se donnant pour objectif de diffuser un patrimoine culturel qui à défaut d’être commun doit être (re)connu de tous.

Selon Litardo et Regueiro[36] la loi argentine « 27.743 » est venue tenter de réparer des situations précises, concrètes et avérées : stigmatisations et criminalisations. Les processus de vulnérabilisation sont quotidiens et institutionnels dans cette perspective.   Il revient au législateur d’être inclusif en considérant les identités trans dans leurs milieux sociaux et culturels. La loi argentine n’est pas transposable à volonté et en l’état. Chaque société doit se donner les moyens de penser le dispositif adéquat pour tou-te-s. Nous préconisons bien un changement de paradigme : celui d’une reconnaissance politique et sociale  avec l’objectif de rendre la vie des personnes vivable. Désormais, quelqu’un peut-il raisonnablement s’opposer à l’idée que les personnes trans sont en capacité d’agir en individus libres et responsables ?

Karine Espineira


[1] Idée à relativiser si l’on tient compte du fait que la première recommandation n’est pas appliquée.

[2] « Tatuarse, un sello de distinción », LaNacion.com, 24 février 2011.

[3] Cité par Diego Cruz Neira, op. cit.

[4] Je décris ce dispositif dans l’article « Le bouclier thérapeutique, discours et limites d’un appareil de légitimation », in Le sujet dans la Cité, « Habiter en étranger : lieux mouvements frontières », n° 2, Delory-Momberger C., Schaller J.-J. (dir.), Revue internationale de recherche biographique, Téraèdre, p. 189-201, 2011.

[5] Principes sur l’application de la législation internationale des droits Humains en matière d’orientation sexuelle et d’identité de Genre, 2007, [En ligne], http://www.yogyakartaprinciples.org/principles_fr.pdf

[6] Thomas Hammarberg, « Droit de l’Homme et Identité de Genre », Conseil de l’Europe, Bureau du Commissaire aux droits de l’homme, Conseil de l’Europe, Strasbourg, octobre 2009, [En ligne], https://wcd.coe.int/com.instranet.InstraServlet?command=com.instranet.CmdBlobGet&InstranetImage=1829911&SecMode=1&DocId=1458356&Usage=2

[7] Personas Transexuales, Transgéneras, travestis, hombres, mujeres, transmasculinos, transfemeninas, o como cada quien quiera definirse o identificarse. [En ligne], http://transexualesdechile.org

[8] Dans son Introduction au Tour du monde Trans, dans « La Transyclopédie », éditions « Des Ailes sur un tracteur, M.-Y. Thomas, A. Alessandrin, K. Espineira (dir.), 2012, p 276-278.

[9] « Gender change law soon in Argentina rights group », Ryan Chua, 21 avril 2012.

[10] Valérie Pasquesoone, Le Monde, 10 mai 2012.

[11] « Argentine : une loi sur l’identité sexuelle », 10 mai 2012.

[12] « L’Argentine étonne encore en autorisant le libre choix de l’identité sexuelle et l’euthanasie », AFP, 12 mai 2012.

[13] « En Argentine il est maintenant possible de choisir son genre », Mathilde Guillaume, 11 mai 2012.

[14] « L’Argentine adopte une loi historique sur l’identité de genre », Maëlle Le Corre, 10 mai 2012.

[15] Ce que j’ai pu « découvrir » à Buenos Aires (avril 2013) en rencontrant des membres et responsables de GATE (Mauro Cabral, Karen Benett), Futuro Transgenerico (Marlene Wayar), des avocats du groupe « Abogad*s Por Derechos Sexuales » (Emiliano Litardo, Iñaki Regueiro De Giacomi) impliqués dans l’élaboration de la loi, ainsi qu’un relationnel amical sur place (des ami-e-s tout simplement), entre autres acteurs et actrices de l’associatif argentin.

[16] Conformamos un equipo de activistas legales comprometid*s con los derechos humanos y los derechos sexuales. Nos convoca la posibilidad de transformación social y política mediante nuestra incidencia crítica con el derecho.

[17] On pense entre autres à l’avocate Magaly Lhotel ainsi présentée : « Avocat se consacrant notamment aux questions liées au transsexualisme et aux  libertés individuelles.  Procédures de changement d’état civil (prénom et mention du sexe), discriminations au  travail, atteinte à le vie privée et aux données personnelles ». Elle est très souvent qualifiée « d’humaine » dans les commentaires en « intra-communautaire ».

[18] Soit j’étais « militante » soit j’étais « universitaire » mais en aucun cas les deux. Mais il faut noter qu’à l’arrivée c’est bien « aucun des deux » qu’il a fallu entendre.

[19] « L’identité de genre : Audition de Daniel Borrillo devant la CNCDH », Médiapart, billet de blogpublié le  21 mars. [En ligne], http://blogs.mediapart.fr/blog/daniel-borrillo/210313/l-identite-de-genre-audition-de-daniel-borrillo-devant-la-cncdh

[20] Note de P. Reigné : En revanche, la liberté de manifester sa religion ou ses convictions peut faire l’objet des restrictions prévues au second alinéa de l’article 9 de la Convention.

[21] Note de P. Reigné : CEDH, 25 févr. 1982, n os 7511-76 et 7743-76, Campbell et Cosans c/ Royaume-Uni, §36.

[22] Note de P. Reigné : V. par ex. CEDH, 11 juill. 2002, n° 28957-95, préc. note (68), § 74. – CEDH, 11 juill.2002, n° 25680-94, préc. note (68), §54.

[23] « Sexe, genre et état des personnes », La Semaine Juridique,  Revue Lexis-Nexis, N° 42, 17 octobre 2011, p. 1890.

[24] « Un rapport du Conseil de l’Europe pour combattre la discrimination fondée sur l’orientation sexuelle », LeMonde.fr, blog Combat pour les droits de l’homme, 26 juillet 2011, [En ligne], http://combatsdroitshomme.blog.lemonde.fr/2011/07/26/un-rapport-du-conseil-de-l’europe-pour-combattre-la-discrimination-fondee-sur-l’orientation-sexuelle/

[25] État civil et Population Trans Droits bafoués et violation de la vie privée, association Objectif Respect Trans (ORTrans), février 2012, p. 4.

[26] « En France, le genre n’a pas droit de cité», interview de François Vialla, spécialiste du droit de la santé : Par Marie-Joëlle Gros, Libération.fr, 25 juin 2012.

[27] Comme Lhotel, Reigné, Vialla, Catto, Delprat, Hérault pour les présent-e-s. Pour les absent-e-s, Dorlin, Fassin, entre autres, ou moi-même retenue à mon grand regret dans un autre engagement. Il aurait été judicieux de communiquer sur les absent-e-s. Il y a eu polémique sur la présence « d’experts » dont aucun trans. J’ai été aussi interpellée sur cette absence.

[28] L’ouvrage collectif dirigé par Gilbert Herdt relate les usages de cette notion : Moral Panics, Sex Panics: Fear and the Fight Over Sexual Rights, New York University Press, 2009. Lire en particulier l’article de Janice M. Irvine : « Transient Felling, Sex panics and the polotics of Emotion », pp. 234-276.

[29] Cité par John C. Berg, Teamsters and Turtles?: U.S. Progressive Political Movements in the 21st Century, dans le chapitre AIDS/Sex Panic, Boston: Rowman & Littlefield Publishers, 2003 p. 135.

[30] Kate Bornstein, Gender Outlaw : On Men, Women and the Rest of Us, New York : Routledge, 1ère édition, 1994.

[31] « Comment les détracteurs de la théorie du « genre » se mobilisent », par Delphine Roucaute, Le Monde.fr, 25 mai 2013. [En ligne], http://www.lemonde.fr/societe/article/2013/05/25/comment-les-detracteurs-de-la-theorie-du-genre-se-mobilisent_3180069_3224.html

[32] « Peillon: « pas de débat sur la théorie du genre » à l’école », AFP, publié le 29 mai 2013 à 14:00.

[33] « Sexes et races, deux réalités », Le Monde, 17 mai 2013 à 18h30, mis à jour le 18 mai 2013 à 19h13.

[34] Éric Fassin, « L’empire du genre. L’histoire politique ambiguë d’un outil conceptuel », éditions de l’EHESS, L’Homme, 2008/3-4 – n° 187-188, p. 383.

[35] Pour mémoire : avec la majuscule j’adopte la graphie proposée par Marie-Joseph Bertini pour le terme Genre renvoyant ainsi aux apports des studies anglo-saxonnes.

[36] On peut découvrir une partie de leurs travaux sur le blog : « Abogad*s por los derechos sexuales ». [En ligne], http://abosex.wordpress.com/acciones-realizadas/

Bibliographie (ouvrages et articles) :

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L’article suivant est un extrait de la thèse de doctorat : La construction médiatique des transidentités : une modélisation sociale et médiaculturelle, soutenue le  26 novembre  2012. Synthèse et analyse de ce qui doit être appelé une consultation plus qu’une enquête en raison de la faible mobilisation autour de cette enquête malgré des relais nombreux. Il me tenait à coeur de publier ces résultats en dehors du cadre d’une publication papier afin de rendre accessible ces données au plus grand nombre. Je remercie chaleureusement les personnes qui ont accepté d’y participer en donnant de leur temps, les associations et collectifs qui ont relayé : STS, OUTrans, Chrysalide, et les UEEH. J’aurais souhaité publier ces résultats, à considérer comme une photographie d’un moment T, ailleurs que sur mon blog mais je n’ai rencontré que silence face à mes sollicitations sur des blogs qui n’auraient pas eu à rougir d’une telle publication je le crois. Il faudra se pencher sérieusement sur ce désintérêt  pour les Trans Studies en France.

J’encourage la diffusion de cet instantané mais j’encourage aussi le respect de matériaux sous droit d’auteure.

Le cadre : cette synthèse vient près l’analyse de l’enquête de l’INSERM. J’articulais la synthèse sur les résultats à la question 114 du document portant sur l’identité de genre, croisée avec la question de mon questionnaire.

1 – L’enquête de l’INSERM

La première enquête sociodémographique s’intéressant aux transidentités en France a été menée en 2010. Les premiers résultats ont été communiqués dans le Bulletin épidémiologique hebdomadaire (BEH, 42) du 22 novembre  2011 sous l’intitulé : Caractéristiques sociodémographiques, identification de genre, parcours de transition médicopsychologiques et VIH/sida dans la population trans. Comme nous l’avons déjà précisé, cette enquête menée sous la direction d’Alain Giami avec Emmanuelle Beaubatie et Jonas Le Bail du Centre de recherche en épidémiologie et santé des populations[1].

Le questionnaire, établi pour recueillir ces données qui faisaient défaut, fut diffusé de juillet à octobre 2010 en collaboration avec des associations identitaires, des professionnels de santé hospitaliers et libéraux. Nous mêmes étions partie prenante par l’intermédiaire de Tom Reucher qui assurait un rôle de diffusion important auprès des associations ou de personnes. Le nombre de ces dernières s’établit à 381, comme nous l’avons vu (communication d’Alain Giami dans le cadre de la conférence à la Sorbonne du  17 décembre 2010 et publiée dans L’Information Psychiatrique).

(…)

Un autre point intéressant de l’enquête de l’Inserm est celui qu’Alain Giami résume ainsi : « Ce questionnaire auto-administré n’a comporté qu’une seule question (n° 114) que nous avions laissée volontairement ouverte. Il s’agit d’une question sur l’identité de genre formulée de la façon suivante : « sur le plan de l’identité de genre, comment vous définissez-vous actuellement ? ». L’ouverture de cette question a favorisé les expressions personnelles et subjectives de la formulation de cette identité. Nous avons ainsi obtenu plus de 200 formulations différentes. La quantité de ces réponses constitue déjà un premier indicateur de la complexité de la question de l’identité de genre et de l’absence de consensus parmi les personnes identifiées comme trans dans ce que l’on peut qualifier de « réseau trans » comprenant les deux volets médical et identitaire (associatif). Une analyse de contenu de ces questions a permis d’établir trois grandes catégories construites en fonction des déclarations des personnes, « selon leurs propres termes » »[2]. Nous allons voir que cette question nous concerne.


[1] L’Information Psychiatrique, Vol. 87, n° 4, Paris, 2011. Dossier dans lequel on retrouve aussi les articles de Vincent Guillot, Maud-Yeuse Thomas, Patrice Desmons, Tom Reucher, Colette Chiland, Alain Giami, Eric Macé et Karine Espineira.

[2] Équipe Genre, santé sexuelle et reproductive, U1018, le Kremlin-Bicêtre.


2 – Analyse d’un inattendu : l’identification de genre

La question 114 a donné lieu à ce commentaire : « Les résultats font apparaître que dans les deux cas (hommes et femmes à la naissance), l’appartenance au sexe différent de celui qui a été assigné à la naissance est déclarée et revendiquée dans plus de 50 % des cas. Par ailleurs, et dans des proportions équivalentes, en fonction du sexe attribué à la naissance, les individus se déclarent « homme trans » ou « femme trans » (environ 22 %). C’est-à-dire que tout en adoptant l’identité de l’autre sexe, ils/elles ne rejettent pas l’idée d’une référence à une posture ou un parcours trans »[3]. Sur le terrain associatif et militant ce résultat n’étonnera personne. On sait que l’un des bouleversements  majeurs de l’identification des personnes a été de ne plus rejeter la référence « trans » et la posture du parcours. « Trans et fier » clament les panneaux et banderoles de la Marche ExisTrans depuis plus d’une décennie. Alain Giami a déjà écrit : « Enfin nous avons identifié un troisième groupe qui se revendique comme « trans », c’est-à-dire sans référence à un sexe ou à un autre, et en dehors du dimorphisme de sexe.  On observe ainsi trois profils différents en référence à l’identité de genre selon le sexe attribué à la naissance, qui représentent un certain éventail des parcours de « changement de sexe ». Nous n’avons recueilli quasiment aucune réponse comportant les termes de « transsexuel » ou « transgenre » »[4].

Dans notre propre consultation (voir les exemples de questionnaires remplies en fin d’article), nous avions présenté la question de l’état-civil comme suit : Vous considérez-vous comme ? Réponses possibles : « Une femme Un homme », « Une transidentité », « Vous ne souhaitez pas vous définir ».

L’option « Vous ne souhaitez pas vous définir » était un choix dicté par notre connaissance du terrain. Nous laissions la possibilité de ne pas se définir dans l’une des catégories proposées. Rappelons que nous avons réalisé cette enquête un an avant celle de l’Inserm. Or, dès les premiers retours, il était impossible d’ignorer la créativité des participants et la liberté qu’ils prenaient avec le questionnaire (Exemples 1 et 2 ci-dessous : L’identification de genre, exemples de débordements d’un dispositif).

Exemples 1 et 2 : L’identification de genre, exemples de débordements d’un dispositif

Exemples 1 et 2 : L’identification de genre, exemples de débordements d’un dispositif

Nous avons alors modifié le questionnaire en ajoutant : « Autre, précisez : ». Cette modification permettait aux personnes de se définir avec leurs propres termes. Les notes personnelles n’en furent pas moins présentes (Exemples 3 et 4).

Exemples 3 et 4 : L’identification de genre, exemples de débordements d’un dispositif

Exemples 3 et 4 : L’identification de genre, exemples de débordements d’un dispositif

De tels exemples font référence au parcours trans. Plus que pointer l’identification de genre « transidentité », la notation indique l’identité Femme ou Homme « à l’arrivée », et Trans « à l ‘origine ». Nulle part n’est désigné un état-civil de départ. Nous qualifions ce positionnement de « posture du parcours » ou encore de « référence trans », en reprenant la qualification de l’Inserm. Le tableau de l’identification de genre (Tableau 1 : ci-dessous) donne un aperçu du résultat que nous avons obtenu au sein du réseau transidentitaire sur les réseaux sociaux et par le relais associatif.

tableau : L’identification de genre

tableau : L’identification de genre

Nous faisons abstraction de l’état-civil de naissance, notre objectif n’étant pas de réaliser une enquête sociodémographique de la population trans. Précisons que la version papier compte plus d’homme trans, et la version numérique plus de femmes trans. Ces résultats mettent en lumière la pluralité des définitions de Genre, comme le fait que les personnes s’identifient peu à Homme et Femme : trois personnes seulement, auxquelles ajouter cinq personnes qui par ailleurs se définissent en tant que transidentité ou « Autre ». Majoritairement, le terme transidentité a été préféré pour sa neutralité et sa fonction inclusive des différentes expressions des identités trans. On note enfin que la version papier a donné lieu a plus de débordements (graphes, commentaires, etc.) que la version numérique.

Ces modestes résultats coïncident sur cette partie avec ceux obtenus par l’Inserm. L’autre partie du terrain mobilisée par ce dernier complète l’aperçu mais relativise aussi nos résultats sur la question de l’identification de genre, laissant deviner l’intérêt de développer l’étude en comparant les modélisations sociales et culturelles des transidentités engagées dans un protocole et hors protocole.

3 – Résultats et synthèse de la consultation[5]

Rappelons que le document est centré sur la question « Votre opinion sur le traitement de la transidentité à la télévision ». Dans le cadre des UEEH d’abord, l’élaboration vise un entretien physique et comporte trois phases :

  1. Une série de questions portant sur le rapport entre la personne et la télévision (entretien directif).
  2. Une série de questions sur l’estimation personnelle du traitement de la transidentité par la télévision (entretien directif).
  3. Une question ouverte sur tout ce que la personne souhaite ajouter suite à cet entretien, en lui laissant entendre que cet espace d’expression est libre, qu’il donne la possibilité de compléments ou d’ajouts à l’entretien.

Rappelons que le terrain est constitué de personnes s’identifiant comme transidentités. Étant donné la complexité d’un tel terrain (chirurgie, hormonothérapie ou état-civil) nous n’excluons rien. Toute personne se prétendant, se définissant ou s’identifiant comme trans’ entre dans le panel. Dans l’incapacité où nous sommes de savoir qui est opéré ou pas, nous évitons la mise à part (longtemps prévalente) des personnes suivies par des équipes hospitalières, ou dans un devenir dit transsexuel. Le terrain transidentitaire est en effet constitué aussi de personnes non opérées et/ou non hormonées, ou encore opérées à l’étranger, donc en dehors du cadre du protocole français.

La première partie (partie A : « Vous et le média ») avait pour objectif de donner un aperçu sur le positionnement identitaire de la personne et d’apporter des lumières sur les questions suivantes : L’identification de genre ? Quelle est la nature de la première confrontation à la transidentité : par la télévision ou un autre média ? Le positionnement intime ? La stratégie informationnelle adoptée (recevoir ou rechercher de l’information) ?

La deuxième partie (partie B : « Votre regard sur la médiatisation ») engage des avis qualitatifs  sur le traitement du thème en télévision. On vise ici l’articulation du privé et du public, du familial et du socioprofessionnel, et ce que l’interlocuteur peut supputer de la réception médiatique. Cette phase de collecte est ouverte par la formule « dites-moi en quelques mots ».

Le troisième phase (« Votre avis », question B.14) vise autant que possible la libération de la parole sollicitée, tant la deuxième phase, somme toute directive ou seulement semi-ouverte, peut susciter quelques frustrations. La personne est amenée à se prononcer, poser un avis ou jugement sur un thème l’impliquant fortement, porter son regard sur l’image de sa communauté d’appartenance (si tel est le cas) dans le média étudié : Est-ce que « je » me reconnais dans les personnes qui me représentent ? Sont-elles des médiateurs, des médiations acceptables et légitimes ? Quelles sont les médiations positives ? La télévision est-elle un outil pédagogique ? Des diverses formes qu’elle peut proposer (Débats, documentaires, fiction, œuvres cinématographiques), quelles sont les plus adaptées ?

Comme nous l’avons précisé, l’enquête n’a pas eu l’ampleur escomptée et nous apprécions avec prudence les résultats.

  • Question A.2 : La première fois que vous avez visionné une émission, une fiction, ou un film sur le thème de la transsexualité ou mettant en scène un ou une protagoniste transsexuel-le à la télévision était-ce ? Deux réponses possibles : « avant trajet » ou « après trajet » – avec l’implicite que la phase de transition concerne le deuxième choix ; il aurait été probablement plus approprié d’ajouter la valeur intermédiaire « en cours de transition ». Par « trajet » ou « transition » nous entendons décrire une démarche de changement de genre social avec ou sans hormonothérapie, avec ou sans chirurgie, et post/pré hormonothérapie, post/pré chirurgie. Comme on pouvait s’y attendre, la majorité a vu un document sur les trans avant d’entamer une transition (76 % contre 24 %).
  • Question A.3 : Regardez cette émission, cette fiction ou ce film était un acte ? Réponses possibles : Volontaire ou Involontaire. La démarche volontaire a été plutôt majoritaire (60 % contre 40 %).
  • Question A.4 : La première fois que vous avez entendu parler de la transsexualité était-ce à la télévision ? Réponses possibles Oui ou Non. En cas de réponse négative le questionnaire invitait la personne à préciser le média. La télévision a été le média par lequel les personnes disent avoir été informées sur le sujet pour la première fois (56 %), suivent la presse 20 %, l’internet 16%, la radio 4 % et l’échange verbal 4%. Quoique nous n’ayons pas choisi de faire entrer en ligne de compte l’âge, le niveau socioculturel, la situation socioprofessionnelle, l’explication générationnelle concernant le livre et l’internet n’est pas exclue. Pour schématiser, les jeunes apprennent plutôt par le net, les personnes plus âgées ont appris par le livre.
  • Question A.5 : Avez-vous ressenti de la gêne, de la honte, un soulagement ? Cette question avait pour vocation de donner une idée de la réception. Nous avons opté pour trois qualificatifs. La gêne qualifierait un malaise auquel on ne saurait donner une valeur précise, le malaise peut être positif comme négatif. La honte quant à elle parait sans ambiguïté. Le soulagement ne vise pas une révélation mais plutôt la découverte (cela existe, je ne suis pas seul-e, il y a une solution, etc.). Les réponses ont ici débordé le dispositif, comme pour la première question. Si 28 % des personnes disent avoir ressenti de la gêne,  48 % ont éprouvé du soulagement contre 8% qui ont ressenti de la honte (une personne a ajouté « de l’effroi »). Pour le reste, il s’agit d’ajouts divers tels que : « Attirance » (4 %), « Aucun intérêt » ou « rien » 12 %.
  • Question A.6 : Pensez-vous avoir été informé(e) ? On l’a vu, presque la moitié des enquêtés se disent avoir été soulagés par cette première « confrontation », ayant eu lieu principalement à la télévision. Mais seulement  32 % des personnes estiment avoir été informées contre 60 % avis contraires. Les 8 % restant sont le fait de non réponse ou d’ajouts (exemple : « imparfaitement »).
  • Question A.7 : Cela vous a-t-il encouragé à chercher de l’information sur le sujet ? En complément à la question précédente, on note que 60 % des enquêtés disent avoir été encouragés à chercher des information sur le sujet contre 40 %.

Avec les questions de la deuxième partie, nous tentions d’engager les enquêtés dans une appréciation qualitative du média télévisuel : Votre regard sur la médiatisation à la télévision de la transidentité.

  • Question B.1 : Cette médiatisation vous paraît être ? Réponses possibles : positive, négative ou vous ne savez pas. La médiatisation est qualifiée de négative  à 48 % contre 28 % qui l’estiment positive et 24 % qui ne parviennent pas à la qualifier.
  • Question B.2 : Pensez-vous que l’on parle du sujet ? Nous avons proposé quatre options afin de compléter l’avis qualitatif par une donnée quantitative : Trop, Souvent, Le nécessaire, Pas assez. Il n’y a pas vraiment à épiloguer sur le 0 % du choix « Trop ». En revanche, avec 72 % en faveur du « Pas assez », on peut formuler l’hypothèse du souhait d’une plus grande mais aussi meilleure médiatisation. 20 % estiment le thème médiatisé convenablement ; 4 % l’estiment souvent traité.
  • Question B.3 : Estimez-vous que la télévision est un outil pédagogique sur le thème ? Au-delà du choix Oui Non, nous engagions un avis sur l’avenir avec la sous question : Si non, pensez-vous que cela puisse être le cas dans l’avenir ? Une grande majorité des avis estiment que la télévision n’est pas un outil pédagogique sur le thème de la transidentité (88 % de Non, contre 12 % de Oui). Cependant, la majorité des Non (90,91 %) est optimiste estimant qu’elle pourrait l’être dans l’avenir contre 9,01 %.
  • Question B.4 : La télévision est-elle à votre avis un média d’information de masse susceptible de toucher le grand public ? « Toucher le grand public » est au centre des préoccupations de la majorité des associations et collectifs comme on l’a montré l’étude des structures associatives du terrain transidentitaire. Le chiffre ne souffre aucune contestation, 96 % des enquêtés conférant ce rôle au média audiovisuel. On devine la considération d’un média puissant, au grand potentiel, touchant le grand public (monsieur et madame tout-le-monde), peut-être pédagogique sur le thème concerné, mais très peu ou pas du tout aujourd’hui.
  • Question : B.5 : Les parole des personnes trans’ lors d’émissions de débats et/ou de documentaires vous paraît-elle globalement pertinente pour toucher le grand public ? Cette question implique la représentation des trans à la télévision. Leur responsabilité dans la narration audiovisuelle vient avec la question qui suit. Seuls 16 % des enquêtés estiment la parole des trans en télévision adaptée ou pertinente pour toucher (éduquer et informer) le grand public contre 28 % d’avis négatifs.  Cependant plus de la moitié des questionnaires (56 %) émettent un avis mitigé (« Parfois »).
  • Question B.6 : Avez-vous un exemple de retombées positives auprès de votre entourage familial et socioprofessionnel ? Nous abordons une série de questions ouvertes dont il ne sera pas possible de donner l’intégralité des réponses mais seulement la synthèse. La sous-question suivante : Si oui, lequel(ls) et pourquoi ?, constitue une invite à exemples voire à argumentations. Il s’agit d’avoir un aperçu des conséquences positives et négatives (avec la question B.7) des représentations télévisuelles sur l’entourage familial et socioprofessionnel des personnes tout en recueillant des exemples précis. 60 % des réponses sont négatives et par conséquent ne donnent pas lieu à commentaire. Les 40 % des personnes proposant un exemple de conséquences positives d’un document audiovisuel sur le thème donnent des illustrations diverses. Par exemple : l’entourage est amené à se poser des questions citant l’impact du film Ma vie en rose ; les rétablissements d’une communication rompue entre des mères et leur enfant trans sont aussi évoqués : l’une a envoyé le film Transamerica à sa mère, l’autre fait référence à un reportage sur Dana International ; un personnage FtM en transition (apparaissant dans l’un des épisodes de la série télévisée Sous le soleil) a joué un rôle positif, selon la personne citant cet exemple. Si dans notre étude de  2008 nous donnions l’exemple de l’échec d’un coming out suite à une diffusion, ici nous avons l’exemple d’un coming out réussi d’un jeune FtM grâce à la télé-réalité (une saison de Secret Story dans laquelle Erwan, un FtM, était candidat) quoique le point de vue essentialiste ou pathologisant ne soit pas partagé ; d’autres illustrations parlent de révélation ou d’intérêt familial sur la question, ou de discussions avec les collègues de travail ; des documentaires (La vie comme un roman, Nous n’irons plus au bois et L’Ordre des mots) sont cités comme approches originales s’éloignant à des degrés divers des clichés repris par l’entourage. Un dernier commentaire interpelle, qui dépasse la victimisation pour une simple justice à rendre : contre le soupçon de perversité par exemple, sont mises en causes stigmatisations, discriminations, incompréhensions.
  • Question B.7 : Avez-un exemple de retombées négatives auprès de votre entourage familial et socioprofessionnel ? Cette question liée à la précédente sera traitée de la même façon.  Si 40 % des personnes ne donnent aucun exemple de retombées négatives, c’est au contraire le cas de 60 %. Quoique les pourcentages soient équivalents, ces 60 % ne sont pas exactement constitués des mêmes personnes que ceux de la question précédente. Nous recensons ces exemples pour illustrer les retombées dites négatives : l’émission Le droit de savoir est considérée comme assimilant trans et prostitution ; une personne cite un commentaire de ses collègues de travail au lendemain d’une diffusion (« d’hommes qui se font couper les couilles ») tandis qu’une autre dit « mon père après avoir vu Simone m’a appelé Simone avec dédain » ; suite au grand débat des Dossiers de l’écran tout l’entourage aurait déclaré n’avoir vu que des gens anormaux ; l’exemple de Thomas Beatie est donné à plusieurs reprises par un professeur qui a constaté l’incompréhension chez ses élèves ou encore le traitement (estimé maladroit) du thème par le Journal de la santé, s’indignant des rires et autres dénégations des collègues de travail ; Erwan de Secret Story est accusé de vision pathologisante ; les émission de Delarue sont très fréquemment citées ; le thème de l’assimilation trans/prostitution , trans/asociaux, est récurrente ; le média « filtre » et offre des cas non représentatifs, des informations erronées mais pas sans conséquence (déstabilisation) ; enfin, on relève le terme « travelo » pour désigner les trans vus à la télévision.
  • Question B.9 : La parole des personnes trans’ lors d’émissions de débats et/ou de documentaires vous paraît-elle être centrée sur le trajet personnel de la personne témoignant plutôt que sur la situation des personnes trans’ en général ? De notre côté nous faisions l’hypothèse d’une transidentité rejouée d’émission en émission, comme une éternelle première fois. Depuis les annexes des associations des années 1990 jusqu’aux courriels et posts des forums des années 2000, en passant par les commentaires des blogs ou Facebook en cette décennie 2010-2020, on regrette sans cesse  que les émissions ne s’intéressent qu’à des parcours individuels et non à la situation globale, la condition des trans en France. Voilà qui correspond parfaitement à 96 % des questionnés estimant que la télévision fait la part belle au témoignage individuel. Ce panel serait-il trop militant, en miroir de nous-même ? Rappelons cependant que les réseaux mobilisés engageaient des courants parfois très éloignés du terrain transidentitaire. Les sensibilités sont très différentes au sein de ce panel, tandis que la convergence des résultats est évidemment frappante. Les identités trans regrettent un manque d’expertise, qu’il soit de leur fait ou non. Le témoignage centré sur la narration de soi ne peut certes faire loi, à la mesure du risque de généralisation, des effets techniques et symboliques de l’interview. Portraits et autoportraits ne sauraient valoir pour l’ensemble.
  • Question B.9 : Pourriez-vous citer de mémoire des émissions et/ou des documentaires ayant donné une image juste et positive, et concourant à une meilleure compréhension de la transidentité ? En cas de réponse positive, nous invitions l’enquêté à donner des exemples. Nous obtenons 4 % sans réponse, 16 % ne peuvent citer de mémoire une émission ayant donné une image estimée juste des trans à la télévision, contre 76 % qui le peuvent. Parmi les commentaires et exemples cités on note l’absence de L’Ordre des mots pourtant cité en off. Ceci est dû principalement au fait que ce documentaire n’a jamais été diffusé sur une chaîne de télévision française. Est citée l’émission d’Olivier Delacroix (Nouveaux Regards, France 4, 11 octobre 2009) au moment où le questionnaire était annoncé et diffusé sur les réseaux sociaux. Sont également cités les documentaires Nous n’irons plus au bois, I don’t wanna be a boy et Nés dans le corps d’un autre, Southern Comfort, Sexe ?, les émissions et  reportages : Dana International, Bas les masques (Mireille Dumas), Le journal de la santé (avec Julie Schultz), C’est la vie en plus (RTBF), XXY Enquête sur le troisième sexe (un Thema sur Arte), Ce qui fait débat (Michel Field), l’histoire de Marie-Ange Grenier, Le débat sur Pink Tv, reportage sur STS sur France 3 région, l’intervention de Diane à Toute une histoire (Jean-Luc Delarue). Quelques références des années 1980 sont évoquées, mais la plupart des émissions, reportages et documentaires cités datent des années  2000 ; la diversité des supports et dispositifs a marqué les esprits. Il y a presque autant de réponses que d’enquêtés. Un panel plus vaste aurait été d’autant plus pertinent.
  • Question B.10 : Pourriez-vous citer de mémoire des émissions et/ou des documentaires ayant donné une image fausse et négative, et concourant à une mauvaise compréhension de la transidentité ? Comme précédemment 4% de sans réponse, mais 26 % des enquêtés font référence aux émissions ayant donné une image fausse des trans contre 72 % qui le peuvent. Dans les exemples cités, une tendance se dessine cette fois, en l’occurrence 50 % des enquêtés font références aux émissions de Jean-Luc Delarue et à Ça se discute particulièrement. Les autres références se distinguent par leur pluralité : Pub Opel, Les dossiers de l’écran (1987), C’est quoi l’amour (TF1), Endemol, Le droit de savoir. Certaines références sont jugées positives ou non selon les enquêtés : les documentaires (I don’t wanna be a boy et L’étrange destin du colonel Jin Xing), les émissions de parole et de débat (Ce qui fait débat, Bas les masques, Le débat sur Pink Tv, J’y vais, j’y vais pas), le reportage (élection de Miss Trans). Parfois ce sont des personnalités qui sont citées comme Jean-Pierre Foucault (pour En quête de vérité, on présume), Jean-Luc Delarue on l’a vu, ou encore Vincent McDoom (pour Myriam et les garçons – ou sa façon d’être ?). Telles sont les références que l’on trouve ici, avec les prime time (première partie de soirée), les talk-shows de la tranche horaire 14h-15h ou de fin de soirée (23h-00h).
  • Question B.11 : Les personnages trans’ des fictions, des téléfilms et des œuvres cinématographiques vous paraissent-ils refléter la réalité ? Il s’agit non seulement de recueillir une estimation à travers un avis tranché (oui ou non) mais aussi de le justifier (le pourquoi). Avec cette question nous espérons approcher les mythes ou les modélisations sociales et culturelles des trans vus depuis leur terrain, au travers de la fiction et de la création. Par rapport aux tendances précédentes, rien de surprenant à ce que seulement 28 % des enquêtés voient un reflet de la réalité là où 72 % sont d’avis contraire. On retient les explications suivantes :
    1. Les personnages trans ne sont pas joués par des trans : les FtMs sont joués par des femmes ; les MtFs sont jouées par des hommes ; le comédien est dans son rôle, il invite le spectateur à pénétrer dans le monde du fantasme (rêve) ;
    2. Les narrations sont centrées sur : la souffrance, la victimisation, l’erreur de la nature et l’opération miraculeuse ;
    3. On ne voit que des trans en début de parcours : souvent ils ne passent pas encore très bien visuellement dans le sexe ou le genre de destination ; des MtFs exubérantes correspondant davantage  à des Drag Queens ou à des personnes travesties ;
    4. Qualités et limites du personnage : Toujours assez cliché avec un personnage secondaire ; lorsque l’histoire est centrée sur un personnage trans, la réalité montrée (sociale, familiale, personnelle) est assez juste mais souvent sur un seul aspect ; toujours une MtF, prostituée qui meurt à la fin ; personnages trop caricaturaux ; souvent outrancier, peu crédible, le fantasme ;Entre réalité et fiction : Ces œuvres additionnent éléments de réalité et de fiction ; la transidentité est montrée trop souvent avec les clichés habituels ; lorsque l’enfance est évoquée, le parcours semble « idéal » dans le sens où l’enfant se vit dans l’autre genre depuis toujours. Parfois les besoins du scénario donnent lieu à des situations invraisemblables ; le cinéma et autres œuvres de fiction reflètent très rarement la réalité, quel que soit le sujet ; trop d’artifices comme dans le cinéma  d’Almodovar ;
    5. Méconnaissance de la réalité trans : Mélange identité et sexualité ; la distinction entre transsexes et transgenre rarement faite ; on ne montre pas assez la pluralité des transidentités à l’exception des documentaires comme dans L’Ordre des mots, Boy i’am, Gendernauts ;
    6. Quelques réussites (Transamerica, Priscilla, folle du désert – le personnage de Bernadette, Ma vie en Rose) reflètent bien une certaine réalité ; ainsi que des personnages dans les œuvres et fictions LGBT.
  • Question B.12 : Pourriez-vous me citer quelques exemples ? Question engageante et quelque peu redondante avec la précédente afin d’obtenir de nouveaux exemples ou illustrations. 32 % des enquêtés disent ne pas pouvoir donner d’exemples, mais quelques uns d’entre eux émettront tout de même un avis. 68% affirment pouvoir donner des exemples.

Nous retenons les avis suivants :

    1. Une même figure, une image récurrente  : il y a toujours au moins un épisode dans une série télévisée qui traitera le sujet mais d’une façon satirique ou maladroite tout au moins ;  il y a cependant la série télévisée Nip & Tuck qui traite le sujet en arborant un panel de diverses trans très différentes les unes des autres mais l’image véhiculée reste péjorative à chaque fois quasiment, allant de la dangereuse psychotique érotomane jusqu’à l’image de la trans  excentrique ou encore de celle au physique très masculin ; les téléfilms policiers introduisent un personnage trans assassiné ou assassin qui véhicule les stéréotypes les plus négatifs ; « Tout sur ma mère » le film semblait favoriser la confusion entre trans et prostituée, et entre trans et séropositif/ve ; le personnage de la trans prostituée paraissait caricatural ;
    2. Des portraits de plus en plus justes : comme dans la série Cold case ou des films comme « Different for girls », « Ma vie en rose », « Priscilla folle du désert », « XXY, Better than Chocolate », « Tout sur ma mère » : exemple de l’enfance trans « idéale » ;
    3. Des titres et des noms reviennent comme illustrations de sentiments contrastés : Boys don’t cry ; Ma vie en rose, Transamerica, Mauvais genre, Ceux qui m’aiment prendront le train, Tirésias, le cinéma d’Almodovar et de Fassbinder.
  • Question B.13 : Connaissez-vous des cas de personnes trans’ ayant joué le rôle de personnages trans’ ? Cette question avait pour ambition de clôturer la deuxième partie du questionnaire par ce qu’on pourrait appeler « culture trans ». 56% seulement ont répondu positivement citant très largement Pascale Ourbih (actrice de Thelma) et Stéphanie Michelini (actrice de Wild Side).  44 % des enquêtés ont donc répondu négativement. Cela nous a quelque peu surpris car la première des actrices nommées est une figure connue sur le terrain, et la seconde a été l’objet d’une médiatisation notable lors de la sortie du film.
  • Question B.14. Souhaitez-vous donner un avis sur un point que nous n’aurions pas abordé ou compléter une réponse ? Deux possibilités Oui et Non, et nous offrions une page entière pour l’expression d’un avis complémentaire si celui-ci était souhaité. 64 % l’ont fait. Dans ce cas, nous considérons les réponses à part (une troisième partie). En voici le reportage :
    1. La médiatisation, même négative, est préférable au silence – avis pour : Même les mauvaises émissions permettent la reconnaissance de soi ou offrent du moins une certaine identification ; certaines émissions sont appliquées ; même négative la médiatisation a permis des avancées sur les parcours personnels ;
    2. Limites de la médiatisation : Malgré quelques connaissances affichées et la diffusion d’informations qu’elles permettent, les émissions populaires (exemple : Delarue) sont dénoncés pour cause de mauvaise image ; les émissions effleurent la problématique réelle ; la positivité vécue du trajet est absente des émissions et des reportages ; des phénomènes de foire ; c’est internet qui a un rôle majeur sur le parcours trans ; les images données par la télévision au jeune public sont catastrophiques ; personne ne cherche d’informations complémentaires ; les jeunes se contentent de ce qui leur donné et ces idées viennent s’ajouter à celles déjà installées par leur milieu socioculturel ; les discours trans véhiculés par les médias peuvent poser problème à ceux qui ne s’y retrouvent pas ; la télévision n’apporte aucune aide, plutôt une gêne ou une confirmation : fuir  le monde trans pour se fuir ; la télévision cherche souvent à faire du sensationnel plutôt que de l’information et donc continue à véhiculer les stéréotypes négatifs ; le problème est que films ou reportages sont réalisés par des personnes-bio donc avec dès le départ un regard faussé même s’il est sans jugement : ils s’intéressent toujours à l’aspect médical, chirurgical et sont incapables d’aller plus loin, car ils ne peuvent pas savoir qu’il y a autre chose ; tant que la parole ne sera pas donnée (ou prise) par une personne trans, les médias en général ne sauront pas diffuser un message informatif et positif sur la transidentité ; dans l’ensemble la transidentité vue à la télévision est sous le feu du sensationnalisme dans la majorité des cas ; on n’y dit pas la galère pour trouver des médecins tellement les équipes « auto proclamées officielles » ont la mainmise sur le parcours médical, on n’y dit pas l’enfer et surtout le « jeu de poker » concernant le changement d’état-civil ; on n’y parle jamais de la perte quasi assurée de l’emploi et de toutes les « joyeusetés » du parcours ;
    3. Les conséquences sociales (positives et négatives) de la médiatisation : les représentations négatives sont difficiles à combattre ; l’hétéropatriarcat est presque toujours passé sous silence ; le système social n’est pas remis en cause ; celui-ci repose sur la nature ; les discours souvent basés sur le sexisme font que certaines personnes féministes peuvent avoir du mal à comprendre que l’on peut être trans et constructiviste, trans et féministe ; depuis un an, en discutant avec des ami(e)s non trans : pour certains la télévision leur avait apporté des repères sur la transidentité, souvent faussés ; c’est le regard de la personne concernée qui peut être le plus faussé ;
    4. Trans et fictions : Les personnages trans dans les fictions sont positifs car ils inscrivent la typologie trans dans l’esprit du public et permettent une meilleure image de soi aux trans ;
    5. Tendances constatées ou souhaitées (du média à l’espace social) : à l’amélioration ; temps de montrer la diversité des identités trans ; tenir compte du rôle social des personnes trans ; il faut oublier le strass et les paillettes ; la communication télévisuelle est importante, mais elle n’est pas la méthode à mettre en priorité ; une forme d’éducation dans les écoles à la tolérance et à l’acceptation de son identité de genre et de sexe ou même de son orientation sexuelle (afin de savoir distinguer les deux) ainsi que celle des autres, alors le plus gros du problème serait réglé ; il devrait y avoir une matière spéciale dans laquelle pourrait être intégrée l’éducation sexuelle des adolescents, au lieu d’une intervenante de la santé publique qui n’apparaît dans chaque classe qu’une seule fois et qui est tellement gênée par le sujet qu’elle en oublie les informations pratiques pour rassurer les élèves ; l’ignorance de la diversité de l’identité de genre provient d’une volonté politique ; Il y a une visibilité plus large et plus réelle de la transidentité à développer ;
    6. Individuation et invisibilisation : L’anonyme devient la représentation du groupe entier ; la tête d’affiche efface la diversité et le collectif ; le discours dominant est « ma route est la bonne et la seule vraie » ; soupçons de manipulation des discours par les animateurs ; méfiance réciproque ; oubli qu’il existe un tissu associatif et que l’on reformule les identités ; des parcours individuels, sortis de leur contexte, nous sont présentés ; le problème vient de l’individu, d’où le concept de « femme dans un corps d’homme » ou « homme dans un corps de femme » ; quand un reportage présente des personnes trans dans leur vie courante, ils n’arrivent pas à expliquer la transidentité en général et s’appuient sur des témoignages trop personnels ;
    7. Typologie trans : l’individu trans vient conforter et consolider la norme en exposant son sentiment d’être « né dans le mauvais corps » ; le problème se réduit donc à une question de corps et non de Genre ; ses goûts innés l’ont toujours porté vers les jeux, activités et comportements typiques au « sexe opposé » ; insiste sur le dégoût qu’il éprouve envers son corps et en particulier envers son sexe ; aspire à une vie de couple sur le mode hétérosexuel ; celui/celle qui change de genre social sans souhaiter de modification génitale, qui n’a pas présenté d’identification précoce au genre revendiqué, ou qui ne tient pas un discours essentialiste, est suspecté d’être un imposteur, un(e) faux(sse) trans ; mise en avant des parties « sensationnelles » des transitions ; on y dit qu’il faut prendre des hormones mais rien de plus, on y dit qu’il « faut » se faire opérer ;
    8. Réactions au questionnaire : (Question A – 5) Je pense qu’il  faut prendre en compte le fait que l’on ne s’identifie pas forcément trans au moment du premier visionnage; donc je n’ai pas pu choisir une réponse parmi celles proposées car la question est biaisée. J’étais enfant quand il y a dû avoir un fait divers à la télévision relatif « aux transsexuels », et à l’époque le sujet ne m’a pas spécialement parlé, donc je n’ai rien ressenti de particulier (j’ai dû poser juste une question à mes parents pour mieux comprendre ce dont il s’agissait, et ils ont été assez neutres, c’est-à-dire dans la description/explication et non dans le jugement. À la suite de cet événement je n’y ai plus pensé et je n’ai pas ré-abordé ce genre de sujet jusqu’à la fin de mon adolescence.). Comparativement, la découverte du mot « hermaphrodite » de la même manière avait provoqué plus de réactions chez moi à l’époque ;

Pour conclure avec ce questionnaire, voici quelques données statistiques ayant trait à l’âge, la profession, l’âge et la situation familiale des enquêtés :

Situation professionnelle : personnel enseignant : 16 % ; étudiant(e)s : 20 % ; personnes sans emploi : 12 % ; fonctionnaires (8 %), artistes : 8% (photographe, chanteuse) ; personnel administratif : 8 % (agent, secrétaire) ; employés : 4 % mécanique 4 % ; activité non précisée : 4 % ; activité non renseignée : 8 %. Le secteur tertiaire est largement représenté et le taux de chômage est bien moins important que les a priori communs sur la situation professionnelle des trans.

Tranches d’âge : entre 15 et 25  ans : 28 % ; 25-35 : 8 % ; 25 et 45 ans : 28 % ; 45 et 55 ans : 20 % ; 55 et 65  ans : 12 % ; âge non renseigné : 4%. Toutes les tranches d’âge sont à peu près représentées sans constater d’écart statistique spectaculaire. Pourtant, la classe des 15-25 ans (28 %) est notable. Au sein de cette classe d’âge, on retrouve une écrasante majorité de FtM, et toutes les personnes sont étudiantes (du lycée au doctorat en passant par les masters). Ce résultat illustre l’une des évolutions du terrain constatées par les acteurs associatifs.

Situation familiale : célibataires : 32 % ; en couple : 44 % ; famille monoparentale : 4 % ; divorcé : 4 % ; situation non renseignée : 16 %. La proportion des personnes en couple pourrait surprendre si l’on s’en tenait à ce qui est probablement devenu un mythe : la personne trans isolée, célibataire et sans emploi. Certaines des personnes enquêtés sont depuis en couple et parfois engagées dans des projets parentaux. On note sur ce dernier point l’absence d’enfants dans les couples ayant répondu. Par ailleurs, la plupart des enquêtés dérogent à la règle des « facteurs prédictifs négatifs » définit par les protocoles français. Laurence Hérault, les décrit ainsi : « ceux qui sont susceptibles d’entraîner des regrets, des troubles dépressifs ou encore des comportements suicidaires chez le patient réassigné »[6]. Précisons qu’entrent ainsi en compte comme critères sélectifs : l’âge, le fait d’avoir été marié, ou encore l’orientation sexuelle (« l’hétérosexualité pré-opératoire »). Par exemple, une personne âgée de plus de 45 ans, mariée avec enfants, ayant eu une vie sexuelle qualifiée d’hétérosexuelle cumulerait ainsi plus de critères qu’il n’en faut pour justifier un refus de prise en charge par le protocole.  L’ironie veut que près des 70% des enquêtés en couple ou célibataires, insérés ou en parcours d’insertion cumulent plusieurs des critères dits négatifs.

Quel que soit l’âge, l’identification de genre ou le niveau socioculturel, les tendances que dessine cette enquête de  2009 sont les suivantes :

    1. La transidentité est découverte dans les médias, le plus souvent à la télévision, avant la transition ; ce n’était pas un acte volontaire ;
    2. La médiatisation à la télévision est jugée insuffisante ; on estime qu’elle manque de pédagogie pour l’instant ; une grande majorité perçoit cependant la télévision comme un média de masse susceptible d’informer le public avec pédagogie dans l’avenir ;
    3. La parole des trans dans le média audiovisuel donne lieu à l’expression d’avis mitigés ; la représentation serait par ailleurs centrée sur le témoignage personnel au détriment du collectif ;
    4. Les enquêtés expriment et illustrent dans des proportions presque égales des exemples de conséquences négatives et positives de l’exposition télévisuelle auprès de leurs entourages amicaux, familiaux et socioprofessionnels ;
    5. Les représentations rendues par le média sont perçues comme non conformes à la réalité, la télévision donnerait une idée fausse de la réalité transidentitaire, les fictions (téléfilms et œuvres cinématographiques) n’échapperaient pas à la règle ;

La majorité des enquêtés ont tenu à ajouter des avis complémentaires confirmant et illustrant les tendances se dessinant à travers le questionnaire. La télé-réalité y est dénoncée. Le cinéma, bien que donnant lieu à des avis mitigés dans le questionnaire, se voit plébiscité avec des œuvres telles que Transamerica ou Ma vie en rose. En off, les commentaires oraux ou courriels montrent la très grande variété des sources d’information mais aussi des représentations. Une tendance à confirmer indique un recul de l’outil télévisuel au profit d’internet, des blogs et des réseaux sociaux. Les modèles offerts par les mangas ou encore les mouvements artistiques et contestataires (altermondialistes, « indignés », écologistes, libertaires) semblent revendiqués. Nous voyons là, quant à nous, un processus engageant les trans dans la production des hommes et des femmes en identités alternatives, jusqu’à une déconstruction même (pour un certain nombre d’entre eux) des modélisations sociales et culturelles que nous avons étudiées.


[3] L’Information Psychiatrique, op. cit.

[4] Ibidem.

[5] Étant donné le nombre d’enquêtés et de questionnaires considérés, nous parlerons plus d’une consultation que véritablement d’une enquête bien que le mot soit souvent utilisé.

[6] Laurence Hérault, « Usages de la sexualité dans la clinique du transsexualisme », L’Autre, Cliniques, Cultures et Sociétés, Vol. 11, n° 3, 2010, p. 283. Voir aussi à ce sujet dans le dossier « Le corps consommé », l’article de Mireille Bonierbale, Aude Michel et Christophe Lançon : « Devenir des transsexuels opérés », L’Information Psychiatrique, Vol. 81, 2005, p. 517-528.

Annexes

Exemple de pages de questionnaires :

Page 1

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Page 2

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Page 3

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Page 4

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Premier volume des cahiers de la transidentité

Premier volume des cahiers de la transidentité

TRANSIDENTITÉS : Histoire d’une dépathologisation

Sous la direction de Maud-Yeuse ThomasKarine EspineiraArnaud Alessandrin

QUESTIONS DE GENRE

L’Observatoire des transidentités (O.D.T.) est une interface de visibilité des questions trans, militantes comme universitaires. Voici des débats, des textes autour des thèmes liés aux questions transidentitaires. Ils proposent des éléments de représentations dépathologisants autour des transidentités et une réflexion transdisciplinaire sur les multiples formes que prennent aujourd’hui les identités de genre.

http://www.editions-harmattan.fr/index.asp?navig=catalogue&obj=livre&no=39950

IDENTITÉS INTERSEXES : IDENTITÉS EN DÉBAT

Identités en débat

Identités en débat

Sous la direction de Maud-Yeuse Thomas; Karine Espineira; Arnaud Alessandrin

QUESTIONS DE GENRE

L’Observatoire des transidentités (O.D.T.) est une interface de visibilité des questions trans, militantes comme universitaires. Les contributeurs proposent des éléments de représentations dépathologisants autour des transidentités et une réflexion transdisciplinaire sur les multiples formes que prennent aujourd’hui les identités de genre. Ce second volume porte son attention sur la question intersexe et sur le(s) communautés LGBT.

http://www.editions-harmattan.fr/index.asp?navig=catalogue&obj=livre&no=39959

Un esprit libre

Un esprit libre

Liberation.fr

Mort d’Henri Caillavet, ancien ministre, grande figure du radicalisme

27 février 2013 à 22:58

Le Monde.fr

Henri Caillavet, un législateur hors du commun

Le Monde.fr | 27.02.2013 à 13h39 • Mis à jour le 27.02.2013 à 13h44

Le Nouvel Observateur avec AFP

Henri Caillavet est mort

Créé le 28-02-2013 à 08h04 – Mis à jour à 08h04

Lefigaro.fr

Mort d’Henri Caillavet, ancien ministre

AFP Publié le 27/02/2013 à 19:53

L’ancien résistant, figure du radicalisme et « recordman de la législation » est mort chez lui à Bourisp à l’âge de 99 ans.

Pour aller plus loin…

Ces quelques titres illustrent l’ensemble de ce qui a été écrit dans la presse. J’ai rencontré symboliquement Henri Caillavet en même temps que je tentais de comprendre qui j’étais, puis dans mon investissement associatif dans les années 90. Depuis, bien des mots paraissent désuets sortis du contexte d’alors et des urgences de l’époque. Aujourd’hui, le positionnement militant de ces dernières années pourrait trouver le discours du sénateur condescendant voir pathologisant, et ce serait se méprendre lourdement si on ne prenait le temps de situer l’action et le propos.

Dans mon travail de recherche, la rencontre avec Henri Caillavet était incontournable. Une occasion de rappeler que l’académie de médecine s’était publiquement opposée à son projet de loi (29 juin 1982) et qu’il se sentait concerné par la situation de nombreux autres groupes disqualifiés, minorisés et souvent opprimés. Avec les outils de la pensée de son temps, il parlait déjà de l’égalité des droits.

j’ai retenu un passage précis de ma recherche pour illustrer à mon tour le propos, voici  ce que j’écrivais à son propos dans le cadre d’une analyse de l’émission Bas les masques du 12 juin 1996.

 Extrait :

L’action et la parole du sénateur Caillavet relient les deux périodes (1980 et 1990). Cette référence est incontournable, comme l’écrit Maxime Foerster : « véritable Condorcet de la cause transsexuelle, le sénateur Caillavet détonne dans un paysage politique oscillant entre mépris et indifférence par le dépôt de sa proposition de loi au sénat le 9 avril 1982 (…) Henri Caillavet a consacré sa carrière politique à la défense de causes diverses (droit à l’avortement, légalisation de l’euthanasie, facilitation du don et de la greffe d’organes, etc.) ayant en commun le droit des personnes à disposer de leur corps et la défense de leur liberté individuelle »[1]. Au cours d’une émission (Bas les masques, 1996), le sénateur expliquera : « J’ai tenté de protéger cette catégorie de personnes humaines[2] ». Chacun de ses engagements lui aura valu mauvaise réputation et insultes : « Pour mon soutien à l’euthanasie j’ai été  rejeté par le parlement, insulté par la presse. Pour la greffe d’organe, on m’a traité de dépeceur dans les cimetières, de charlatan. Quand j’ai abordé le débat sur l’homosexualité, on m’a dit : toi tu peux en parler, tu es un montagnard, ça ne te gêne pas. Tu es passionné de rugby. Pour les transsexuels, le débat a avorté »[3]. Maxime Foerster donne un autre aperçu du contexte : « Si le législateur ne prête pas attention aux conditions de vie des transsexuels, les psys continuent et intensifient leur travail de psychiatrisation des transsexuels en spéculant sur la ou les pathologies qui font des transsexuels des malades mentaux déraisonnables dans leur demande de changement de sexe ».

On voit que l’historique des qualificatifs « disqualifiants » éclaire l’histoire des résistances à l’égalité des droits. On devine aussi – et le Pacs comme la Halde en leur temps ont aussi montré – qu’un droit peut aussi être acquis aussi au prix d’un tribu payé par les alliés. En ce sens espérons que le mariage pour tous ne sera pas l’occasion de voir se rejouer ce qui finit par tenir lieu de redite. On pense à une éventuelle loi sur l’identité de genre en France par exemple ou  encore à la PMA.

Les véritables avancées n’ont jamais répondu à la politique des petits pas. L’histoire est témoin.

Karine Espineira


[1] Maxime Foerster, Histoire des transsexuels en France, H&O, 2006, p. 130.

[2] Bas les masques : « la  150ème », France 2, émission du 12 juin 1996.

[3] Bas les masques : « Transsexuel, je suis né dans la peau d’un autre », France 2, émission du 16 février 1996.

Hit & Miss

Chronique sur une mini série pas tout à fait comme les autres

 Cette chronique co-écrite avec Maud-Yeuse Thomas – qui est aussi publiée sur son blog : https://maudthomas.wordpress.com/2013/02/18/hit-miss-chronique-sociale-de-notre-monde/) – est notre réponse  à une sollicitation de Christophe Léger, membre actif de SOS Homophobie. Cette précision est aussi l’occasion pour nous d’un signe amical et chaleureux aux membres de cette association venu-e-s à notre rencontre à Marseille et Strasbourg (clins d’oeil amicaux à Romain, Delphine, Stéphane et Alain entre autres) et avec lesquels nous avons pu nous engager dans des actions communes sur les questions de genre. Les intersectionnalités s’inscrivent bien dans cette convergence des luttes pour l’égalité des droits bien au-delà des questions d’orientation ou d’identité. Cette égalité se joue aussi sur la scène de la culture commune.  

Affiche promotionnelle

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Approche compréhensive vs approche dénonciatrice

La série britannique Hit & Miss créée par Paul Abbott et diffusée du 22 mai 2012 au 26 juin 2012 sur la chaîne Sky Atlantic arrive sur Canal Plus. L’occasion nous est donnée de revenir sur les premiers débats, pour certains très enflammés. Deux approches sont possibles pour aborder le sujet, la première serait « dénonciatrice », la seconde « compréhensive ».

Dénoncer certes, mais quoi ? Que la caméra montre très montre rapidement, sans détour et sans ambiguïté un corps non opéré au sens de « transsexualisé », une femme avec un pénis, une femme « non finie » ou un corps trans ? Parmi les points qui ont alimenté la discussion[1] celui du statut de cette trans non op’ qui n’est rien de moins qu’une tueuse à gage. On pourrait aussi revenir sur l’explication, qui tient le plus souvent lieu de définition donnée par Mia (interprétée par Chloë Sevigny) pour dire à la fratrie dont elle doit prendre la charge, ce qu’est une « transsexuelle » : une femme coincée dans un corps d’homme. Pour répondre à la première question, il nous faudrait dénoncer le voyeurisme, le spectaculaire, la réduction et la caricature. Ce serait oublier le cadre d’énonciation et de production, ce qui nous mènerait vite dans l’impasse.

Hit & Miss est un produit culturel avec sa grammaire propre, dans un temps donné et une société donnée. Le produit culturel est aussi un bien de consommation inscrit dans une logique économique. Hit & Miss n’a pas été conçu au seul usage des LGBT et a fortiori des T. Contextualiser la série c’est reconnaître sa nature de bien de consommation culturel et d’usage social, comme appréhender l’appareil culturel et l’industrie culturelle dans lesquels ce bien est produit. On voit bien que l’on n’est pas forcément dans une discussion éclairée entre militant-e-s, initié-e-s et non intié-e-s, badauds extasiés ou horrifiés ou spectateurs raisonnés ou apaisés.

Plus prometteuse sera l’approche « compréhensive » en exigeant de nous la prise en compte des contextes d’énonciation et de production, de proposer des ouvertures et non des fermetures du sujet.

Reprenons nos trois points principaux et l’on voit voir qu’ils doivent être articulés de concert et non isolés les uns des autres. Dans ce qui est une production britannique empreinte de la critique sociale de Ken Loach auquel on pense indubitablement, Hit & Miss raconte l’histoire d’une trans prénommée Mia, pré op’ qui se destine à l’opération de conversion sexuée. Pour atteindre cet objectif, elle est tueuse à gage et n’élude pas le pourquoi de cette activité dont la figure emblématique Hitman[2] semble parfois inspirer la figure froide et assurée de Mia sous sa capuche. L’image devait-elle nous épargner la vue d’un pénis sur une femme ? Au non de quoi ? Inversement, la caméra devait-elle insister plus sur cet aspect qui est une clé parmi d’autres de la personnalité complexe de Mia ? Et comment ? Le fait même d’en parler nous inscrit-il dans un buzz donnant publicité à ce produit culturel ? Ou bien sommes-nous en train de relativiser afin de ne pas éluder ce qu’est un corps trans en transition ou voulu ainsi, bien que l’on sache ce que souhaite l’héroïne ? Les questions concernent aussi les personnes trans. La marque de l’infamie d’un corps « non fini » a prit aussi forme sous la figure de la She-male[3], figure exotique de la pornographie destinée aux seuls translovers a-t-on longtemps pensé. Ainsi les trans se défendent souvent dans les médias de l’assimilation à la prostitution ou au cabaret, peut-être faut-il désormais ajouter également la pornographie à travers l’idée de ce corps dénudé « non fini ». On devine les effets de discriminations et de stigmatisations en interne, dans les subcultures trans, contre lesquels il faut bien entendu se mobiliser aussi. Une trans ne vaut pas plus ou moins qu’une autre pour le résumé sans équivoque. Plutôt que de se sentir scandalisé par ce pénis – qui décidément prend beaucoup de place dans la moindre analyse – ne faudrait-il pas saluer cette rupture du non-dit et du non-montré ? Voici ce que peut être un corps trans « en construction » ou un corps trans vécu de façon épanouissante à ce stade. Le badaud sait. Le badaud a vu. Circulez il n’y  a plus à rien à voir pour aujourd’hui.

Second point, Mia tue des gens. C’est sa profession et on en connaît la motivation. Peut être aurait-on pu souhaiter qu’elle soit serveuse, prostituée, manutentionnaire ou femme de ménage et surtout qu’elle en bave plus ? Aurait-elle pu être cadre ou PDG et avoir une destinée à la pretty woman ? Ce n’est pas tout à fait l’univers de la critique sociale qui sert de cadre solide à cette histoire, on en conviendra. Faire une tueuse comme pour faire oublier qu’on tue des trans partout dans le monde à chaque minute ? L’argument se défend mais il n’est pas suffisant. Observons Mia quand elle devient « tueuse à gages » ou ne devrait-on se risquer à dire « tueur à gage » en l’absence d’une expression agenrée ? Le vêtement qui en fait une ombre, l’agilité sans genre d’un chat, une froideur qui n’a pas de genre. Il s’agit d’un projet, tuer des gens pour se payer une opération et devenir une vraie femme complète et accomplie si l’on prend comme règle étalon la représentation hégémonique (« l’institué transsexe »[4]). Apparaît alors la trame de l’ordre symbolique en œuvre via une série de meurtres réels dans le récit de la série mais assassinats symboliques dans l’analyse. Donner des gages à la normalité pour se faire accepter dans le monde des humains passe donc par cette série de meurtre dont le premier consiste à s’éliminer soi-même pour devenir ce que l’on croit que le société veut que l’on soit. L’histoire de Mia, ne serait-elle pas le récit symbolique de cette émancipation sans dévoiler la trame de la série en proposant cette question ?

Troisième point. L’expression d’une âme de femme enfermée dans un corps d’homme ou Anima muliebris in corpore virili inclusa imprègne la formule souvent entendue dans les témoignages médiatiques et autobiographiques de transidentités : une femme née dans un corps d’homme. Pierre-Henri Castel a donné cette lecture : « il faut bien lire « enfermée » (inclusa) et non pas « née », comme on cite parfois à tort »[5]. Traduction défectueuse ? Après tout, « enfermée » signifie « prisonnière », postule donc un état de l’âme (essentialisme), mais « née » aussi (naturalisme). Dans les deux cas, la constante est bel et bien l’âme, invariable, la variable étant déléguée au physique, au corps, à la biologie. Si l’uranien[6] était susceptible de décriminaliser l’homosexualité en la naturalisant, l’anima muliebris in corpore virili inclusa a la même fonction décriminalisante dans les témoignages des transsexuels du XXème siècle. Avec Éric Fassin, rappelons encore que cette « âme de femme dans un corps d’homme » renvoie à l’ensemble de ce qu’on appelait des « psychopathologies sexuelles », qui troublent à la fois l’ordre des sexes et des sexualités[7]. Nous verrons ce que la version propose comme traduction. Les fansubtitles[8] ont proposés « coincée ». Bloqué est-ce être enfermé ou prisonnier ? Mia va-t-elle s’émanciper, s’affranchir, se libérer ou se conformer ?

L’approche compréhensive est plus difficile à mener car plus questionnante. Il nous faut mobiliser non seulement des savoirs mais les concilier avec des approches émotionnelles, subjectivités avouées et reconnues autant que les désubjectivisations. C’est aussi s’engager dans des voies où il n’y a aucune honte à se prendre soi-même en défaut.

Chronique filmique, chronique sociale

Vers la critique sociale

Vers la critique sociale

Vers la critique sociale

Une nuit, un tueur, un meurtre sur commande. Scène d’un policier ou univers froid d’un film sur gangsters. Hit & Miss n’est rien de tout cela mais son contrepied absolu. Lorsque l’on nous montre ce tueur se remaquillant les lèvres, l’on est tenté de revoir la scène précédente, comme si le fait qu’il s’agisse d’une femme devait en changer le sens, immédiat comme profond. Mia est ce tueur et surtout, écho d’un esprit des temps, Mia est transsexuelle, ce qui ajoute en soi une difficulté supplémentaire et un nouveau sens, celui finalement classique : mais oui, elle a un passé d’homme, une vie d’homme ! Dès la deuxième scène, on l’a voit nue au rentré de sa douche. Impossible de ne pas voir son pénis, cet ultime marque de corps chromosomiquement mâle. La suite de ce premier épisode pose intégralement le déroulé de la saison. Elle apprend que son ex-compagne va mourir d’un cancer et qu’elle a un fils de onze ans. Lorsqu’elle arrive, elle est déjà morte et se retrouve non pas face à ce fils mais à quatre enfants et adolescents dans une ferme isolée dans la campagne. Entre délicatesse et brutalité, le personnage évolue, se laisse apprivoiser autant qu’elle tente d’apprivoiser cette famille recomposée improbable, délaissant sa vie de sportive froide et isolée. L’épisode nous propose rien de moins que d’examiner à la lumière d’une fiction toutes les recompositions postmodernes. Doute sur l’identité de genre opposé à une identité sexuée qu’une tradition impose, rôle des « sexes », en-dedans et en-dehors de la ville et campagne, conflit intergénérationnel… Plus une : notre subjectivité. Comment savons-nous qui sommes-nous ? Le thème de la transidentité tient là manifestement son rôle pour souligner celui de la subjectivité, du combat pour le remporter ou de l’échec s’abimant.

La sortie de cette série a été diversement appréciée par le monde trans, militant ou non. Grotesque farce pour les uns, fine recomposition d’une modernité paradoxale tiraillée entre libéralisme destructeur et traditions grinçantes mais toujours porteuses de valeurs. En tête des critiques, le rôle de tueur, rapproché de la critique filmique où le méchant est toujours ce minoritaire d’une époque qu’il s’agissait de pourfendre (typiquement, l’odieux assassin du Silence des agneaux rapporté à une « pathologie transsexuelle »). Le problème avec cette critique est qu’il est aussi l’assassiné (Brandon Teena dans Boy dont cry de Kimberley Pierce) ou encore l’immense cohorte des errants dans un monde qui ne finit pas de les produire (Bernadette dans Priscilla, folle du désert de Stephen Elliot, Dil dans Cring game de Neil Jordan). Reste l’insistance question de la vacance individuelle dans un monde préformé par une conception naturaliste ou essentialiste. Paradoxalement, entre tradition et libéraliste, mû par le même patriarcat industriel, c’est ce dernier qui répond le mieux à l’exigence d’une subjectivité s’incarnant dans un corps.

Si l’individualisme de masse nous ramène toujours à un comportement normatif et passif de consommateur ridiculisant le citoyen, l’individualisme solitaire de Mia renvoie face à face l’en-dedans et l’en-dehors du monde normé où les hommes sont des mâles masculins et les femmes des femelles féminines. Elle n’est pas simplement cet « homme devenant une femme » ou un « gay » (allusion non dissimulée au transvestite, cette ancêtre culturelle de la transsexuelle des années 1920) mais cette solitaire mordante, froide dans son métier, décisive dans ses conflits (la scène finale de l’épisode 1 où elle boxe le propriétaire de la maison), animale dans son rapport à la spatialité et ses relations.

Dans son article, Pierre Langlais (Télérama, 16-22.02.2013) propose une lecture par le biais d’une critique sociale en citant Paul Abbott, le créateur de la série : notre société « ne laisserait pas de place aux identités indéfinies ». Mais à lire les commentaires de l’actrice et ses peurs de faire peur (aux spectateurs, à la pudibonderie, de faire scandale), le doute n’est plus permis. Il y a bel et bien un espace dont les limitations sont données par la structure même de notre croyance en une identité essentialisée, fondatrice de la condition humaine et de la structure pyramidale de notre société. Rien de moins, rien de plus. Le seul espace restant étant donc celui de ce passage symbolique à hauteur de cette définition surplombante : vous êtes ce que votre sexe fait de vous. La pudeur et peur féminines étant, au fond, non une contrainte de norme fabriquant cet éternel féminin, mais une conséquence biosociologique d’un XX. Aussi, le souhait d’un espace permis aux dites identités indéfinies se solde-t-il par une contrainte à la normation symbolique ou une installation à demeure dans les interstices ou à la marge. Espace que les individus dits indéfinis intègreraient inconsciemment ou stratégiquement de manière plus marquée que les dits normaux. En d’autres mots, le désir d’une conversion sexuée ne serait autre que cette contrainte à la normation sociopolitique, faute d’autre socialisation. On comprend dans ce cas qu’à y échapper pour le trouver revient à s’écarter d’un monde géopolitisé par la norme binaire et recréer un autre monde (cette ferme isolée ?) au risque d’un nouveau confinement et la certitude que le centre n’en sera jamais affecté.

Karine Espineira & Maud-Yeuse Thomas

Alter&ego ?

Alter&ego ?


[1] Lire notamment l’article « Laurence Anyways » : le cinéma caricature-t-il les trans ? », Anaïs Bordages, Rue89, 23 juillet 2012. [En ligne] : http://www.rue89.com/rue89-culture/2012/07/23/laurence-anyways-le-cinema-rend-il-justice-aux-transexuelles-234018

[2] Personnage du jeu vidéo créé par IO Interactive, qui a aussi donné lieu à une adaptation cinématographique en 2007 par le réalisateur Xavier Gens.

[3] Le terme a aussi désigné aussi les travailleuses du sexe trans. Au XIXe siècle, l’expression désignait une « femme en colère », « une femme énervée », « une femme de caractère », comme si une femme qui savait se faire respecter ne pouvait être qu’un « peu homme ».

[4] L’une des notions élaborée au fil de mes recherches en thèse de doctorat et soutenue récemment.

[5] La métamorphose impensable : essai sur le transsexualisme et l’identité personnelle, Gallimard, 2003, p. 413.

[6] Karl Heinrich Ulrichs dans ses cinq volumes d’essais, Forschungen über das Rätsel der mannmännlichen Liebe (Recherches sur l’énigme de l’amour entre hommes), publiés en 1864 et 1865 sous le pseudonyme de Numa Numantius.

[7] Éric Fassin, « L’empire du genre. L’histoire politique ambiguë d’un outil conceptuel », Cahiers de L’homme, Éditions de l’EHESS, Vol. 3, n° 4, 2008, n° 375-392, p. 375.

[8] Sous-titres réalisé par des fans.

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Yves Chevalier (à gauche), Eric Maigret (de face), Laurence Herault (de dos). (Marie-Joseph Bertini, Françoise Bernard et Marlène Coulomb-Gully étaient aussi membres du jury)
Photo : ©Amandine Suner

Je diffuse ici ce qui a été ma présentation de thèse sous sous forme rédigée. Présentation à l’attention du jury et ouverture de cette soutenance de thèse de doctorat en Sciences de l’Information et de la Communication qui a duré quatre heures, le lundi 26 novembre dans la salle du Conseil (Université de Nice – Sophia Antipolis).

 

La construction médiatique des transidentités : un modélisation sociale et médiaculturelle

Je n’étais pas seule durant la recherche dont je vais vous présenter les tendances et résultats sous forme d’un méta récit de la construction de ce travail. Récit parfois chronologique, parfois personnel quand nécessaire. Je voudrais remercier chacun des membres du jury pour des soutiens directs comme avec Laurence Hérault, Françoise Bernard, et Marie-Joseph Bertini qui m’ont respectivement dirigée en séminaire, en master et en thèse de doctorat. Marlène Coulomb, Yves Chevalier et Éric Maigret pour leurs travaux respectifs qui m’ont grandement inspirée on va le voir. Acteurs et actrices du développement des études de Genre, des études culturelles, et de leur implémentation dans les Sciences de l’Information et de la Communication et de nombreuses autres disciplines, vous avez permis, encouragé et soutenu l’émergence de travaux tels que celui que je vous propose aujourd’hui. Un tel travail était encore impensable il y a dix ans, il ne faut pas craindre de le dire pour prendre la mesure des chemins parcourus.

Je remercie aussi le laboratoire I3M de m’accueillir tout comme je remercie l’Inathèque de Marseille. Je n’oublierais pas le terrain transidentitaire : collectifs, associations et personnes que je ne peux toutes citer. Enfin, comment ne pas avoir des pensées bienveillantes et amicales pour ce public ici présent. Amies doctorants et doctorantes, amiEs  de la vie, amiEs de destin, amiEs tout court merci de m’avoir entourée.

 [Objet, inscription dans le champ de recherche, plan]

Cette recherche, inscrite au sein des Sciences de l’Information et de la Communication, porte son attention sur les formes de la construction médiatique des transidentités à la lumière des études de Genre et des études culturelles. Nous avons travaillé sur les représentations et cherché des modélisations à la fois sociales et culturelles dans un premier temps, sociales et médiaculturelles ai-je reformulé en cours de route. Je m’en expliquerais.

Pour Marie-Joseph Bertini, le Genre est le premier principe d’organisation sociale et communicationnelle, il devait rejoindre les nombreux programmes de recherches en SIC qui ont pensé le corps et la technique, les sons et les images, les signes et les symboles. C’est dans cette perspective et cette optique que j’ai souhaité inscrire ma recherche en SIC.

Un état des lieux du terrain a considéré et croisé des données scientifiques datant parfois du siècle dernier, tout comme la politisation récente et contemporaine d’un terrain complexe traversé de courants parfois antinomiques. Un terrain communiquant et culturel depuis peu abordé par la sociologie et l’Anthropologie sous l’angle de l’analyse de la construction de groupes sociaux, de l’entourage familial ou encore sous l’angle de la parenté.

Autre temps de la recherche, définir terrain, corpus et méthodologie. Pourquoi les archives de l’INA ? Comment constituer un corpus « hors norme » qui ne puisse être qualifié de « cousu main », donc pliable et corvéable ? Énoncé et description d’un corpus devenu monstrueux, indépassable par sa taille et les nombreuses difficultés d’approches auquel il a donné lieu. Il a fallu innover, motiver et œuvrer. Confrontation et premiers croisements avec nos hypothèses issues d’une problématique, genèse de cette recherche que je vais développer.

Le troisième temps est celui de l’analyse des données recueillies grâce au corpus au regard de l’évolution du terrain. La transidentité est une médiaculture. Pour reprendre l’idée d’Edgar Morin développée par les études culturelles, j’énonce : la transidentité, loin d’être la culture de tous est désormais connue de tous. Mais quelle est cette connaissance ? Quels sont les grands temps de la médiatisation des trans, les grandes figures culturelles et médiatiques ? Le travail de recherche a débuté et a relevé les premières tendances.

[Genèse]

Les prémisses de cette thèse ou sa genèse prennent place dans l’espace transidentitaire des premières associations trans à Paris. Outre des permanences en semaine, chaque association avait sa réunion mensuelle. Ce qui est intéressant ici c’est les efforts déployés pour se rencontrer. Pas d’internet tout public rappelons-nous. Si l’on peut dire des personnes cassaient leur tirelire pour monter à Paris, rencontrer l’espace de quelques heures des personnes qui leur ressemble, d’autres personnes comme elles-mêmes. Il se créait une véritable « cour des miracles » au sens poétique de l’expression si je puis me permettre et les personnes parlaient beaucoup de leur image dans les médias.

La représentation médiatique était comme une croix supplémentaire à porter. Il y avait les difficultés du « vivre trans » dans l’espace public mais les personnes à travers leurs constats posaient la question de l’espace médiatique, avec d’autres termes, soulevaient l’idée d’une l’oppression de la représentation. Celle-ci « n’arrangeait pas les choses ».

Il faut bien avoir  à l’esprit que 1995-1996 c’est hier, mais qu’il existait peu d’espaces d’expression d’une socialité dite trans qui a commencé à exister dans les relations permises par l’émergence du tissu associatif. Les questions ont été nombreuses alors : une représentation erronée, déficit de reconnaissance, conséquence sur le réel ? Il m’a fallu travailler. A cet époque, avec l’association le Zoo de Marie-Hélène Bourcier, je me familiarise avec les épistémologies féministes et les Transgender Studies anglo-saxonnes, des noms émergent : Wittig, Butler, Califia, Feinberg, Bornstein entre autres.

C’est dix ans plus tard, lors de ma reprise d’étude en 2006 que « les choses ont prit sens » comme l’exprime si bien cette simple expression courante.  Dans mon travail de mémoire de Master 2 sous la direction de Françoise Bernard, je rencontre symboliquement Castoriadis, Garfinkel et Latour, la pluralité méthodologique et l’interdisciplinarité. En 2008, j’ai publie l’essai « La transidentité de l’espace public à l’espace médiatique » encouragée par Bruno Pequignot le directeur de collection. Son approche me changeait des expressions : « sujet original mais on ne sait pas en quoi faire » ou « écrivez donc une autobiographie ». La publication de cet essai m’a cependant asséchée.

2008 c’est aussi ma première année de doctorat qui a été comme une page blanche, comme si rien ne pouvait plus être écrit sur le sujet choisi.  La définition du terrain ne posait aucune difficulté comme la problématique d’ailleurs. Impossible d’en dire autant pour la partie espace médiatique et la méthodologie. Je voulais « quelque chose » d’ambitieux d’inédit, et pour tout dire je cherchais l’excellence. C’est le « cours de la vie » qui va en partie faire avancer le travail de recherche. Lectures et rencontres. J’avance dans les lectures avec les auteurs inscrits dans les Cultural Studies, les études de Genre et leur implémentation en SIC, aux côtés des écrits de Bertini, figurent les noms de Coulomb-Gully Dorlin, Haraway, Delphy, Steinberg, Nenghe Mensah, Maigret, Chevalier, Glevarec, Lochard, Hall, Macé et bien d’autres. Le sentiment global est d’avoir affaire à de nombreux courants qui convergent et j’attend de travailler sur les nombreux points d’intersection qui se dessinent dans mon esprit.

2009 va être un tournant, alors que je peine à former un corpus j’apprends qu’il existe une Inathèque à moins d’un kilomètre de mon domicile. J’ai les mots clés, l’outil de recherche et l’outil de visionnage. Exit les soucis de voyages et d’hébergements à Paris : je peux me lancer véritablement.

Dans le même temps, à l’occasion des rencontres cinématographiques de l’association Tapages à Bergerac sur la thématique du Genre, je rencontre « en vrai » l’un des auteurs de l’anthologie  des Cultural Studies. Il s’agit d’Éric Macé dont je reprends à mon compte l’Imaginaire médiatique et dont je travaille l’articulation avec l’imaginaire social.

 Je m’éloigne de l’école de Francfort très présente dans mon essai de  2008. Je ne renie pas totalement Bourdieu, mais il ne fait plus aucun doute que telle une antithèse salutaire, l’approche postcritique, compréhensive va ouvrir de nouvelles grilles d’interprétations et de compréhension.

Sans les concepts de Médiaculture, d’Imaginaire social et d’Imaginaire médiatique, cette thèse n’aurait pas trouvé ses développements. Plus avant dans ce que l’on pourrait appeler des frappes chirurgicales « pacifiques », les travaux d’Yves Chevalier vont libérer l’importante question de l’expertise, épineuse jusqu’à lors. L’approche anthropologique de Laurence Hérault va me permettre ainsi de porter mon regard à l’entourage et ne pas exclusivement me centrer sur la personne trans, j’ai aussi à l’esprit tel un leitmotiv l’écologie des milieux chère à Daniel Bougnoux et l’approche médiologique telle qu’il la définit.

Je vous cite car il n’y a pas de hasard à ce que j’appelle des rencontres avec des savoirs. Ceux-ci ne sont pas que le fruit de nos recherches, les idées viennent aussi à notre rencontre et la force conceptuelle de certains de ces savoirs ne peut être ignorée. Les idées nous « plient » autant que nous les plions, à défaut de lutter au risque de la rupture, il faut alors songer à articuler. La rencontre avec des écrits, des développements et des approches innovantes font donc fondation.

Tels des intuitions, telles des déductions, je suis affectée par les travaux cités ou imprégnée symboliquement pour l’énoncer autrement. J’ai choisi de suivre ces voies au sens de parcours, et ces voix au sens de pensées. Autre exemple bien personnel du cheminement de la pensée : Avoir vécu le fait transidentitaire c’est avoir appris l’institution de la différence des sexes. C’est une « intuition » que l’on peut éprouver dès le début d’une transition, mais que l’on peut mettre près de  20 ans à inscrire comme connaissance.

Dans l’état des lieux, j’ai opté pour un croisement des données que j’estime inédit : une histoire intime du terrain en quelque sorte et un regard compréhensif comme critique envers la psychiatrie et ses définitions. Ici j’ai choisi de travailler aussi bien la pensée de Castel, de Chiland ou de Mercader contrairement à tout ce que j’avais pu réaliser comme études auparavant où je me centrais uniquement sur la dénonciation produite par le terrain. La question de la dépsychiatrisation par exemple, j’ai choisi de l’illustrer et de l’expliquer par les échanges « médiatiques » et non pas par leurs développements dans des colloques ou des articles par exemple. La dimension publique de ce qui s’apparente à sorte de guérilla médiatique ou d’échanges  par médias interposées me semblait très éclairantes sur la technicité du terrain plus que ses espoirs. Il s’agit aussi du récit d’un bras de fer apparenté à la coexistence pacifique décrivant rien de moins qu’un climat de guerre froide.

J’ai choisi de travailler sur le terrain français bien que je sois aussi familiarisée avec d’autres contextes estimant le cas français comme exemplaire dans la formation de ce que j’ai appelé le bouclier thérapeutique. Le corpus ou le croisement des données de l’état des lieux ont toutefois permis des incursions hors des frontières hexagonales.

[Choix de la télévision parmi tous les autres médias possibles.)

La télévision surtout parce qu’elle réunit des Genres hétérogènes et innombrables : fiction, divertissement, cinéma, documentaire ou encore actualité dans ces rapports que l’on sait complexes entre sons et images mais aussi entre imaginaire et réel.

La télévision et pas la radio, la télévision et non pas l’internet ou la presse. La télévision parce qu’elle m’a fasciné depuis le jour où j’assistais au bombardement en direct du palais de la Moneda au Chili le 11 septembre  1973, images doublée du sifflement des avions dans le ciel et des explosions au loin, la bande son du réel et non celle du poste. Laquelle des deux réalités devait faire foi ? Omniprésence réelle ou imaginée ? Je ne parle même pas des réécritures et rationalisations a posteriori.

Je pourrais réécrire cette histoire et donner autant de versions que de tentatives de compréhensions. Une question cependant : la télévision a-t-elle permis de relier deux réalité, a-t-elle embrouillé ou au contraire rendu des faits intelligibles ?

Je peux illustrer le propos autrement. Avec un champ de bataille décrit par Stendhal dans la Chartreuse de Parme rompant avec la tradition descriptive de la littérature. Là où il y avait de la « télévision » littéraire avec des plans larges sur les espaces montrant les mouvements des armées adverses, Fabrice del Dongo est plongée au cœur de la tourmente, comme si on le suivait la caméra à l’épaule. Nous nous prenons les pieds dans des trous, les balles sifflent à nos oreilles, nous cherchons du regard à traverser la brume et la fumée pour deviner si les ombres sont amies ou ennemies.

Au cinéma on pourrait l’illustrer avec  « Il faut sauver le soldat Ryan » de Spielberg ou  « La ligne rouge » de Terrence Malik. Pour compliquer ou extrapoler un peu plus cette idée d’un réel contenu comme imaginé, je songe encore au Mythe de la caverne de Platon, à ces esclaves qui n’ont jamais vu le jour et l’extérieur. Ils voient au fond de la grotte des ombres étranges. En réalité, il s’agit d’une procession religieuse mais ils ne peuvent pas le savoir. Les formes leur laisse donc imaginer des êtres monstrueux.

Le fond de la grotte est-il comme écran de télévision déformant ? Ou bien la donne changerait-elle si l’on introduisait un écran de télévision pour montrer ce qu’est le réel auquel leur condition ne leur permet pas d’accéder, et par là-même permettant aux prisonniers de contenir ou de guider leur imaginaire, individuellement et collectivement ? Nous sommes au cœur de l’articulation d’un monde réel et d’un monde interprété. Pour la petite histoire, l’un des esclaves verra « l’extérieur » de la grotte et rapportera aux autres ce qu’il a vu là-dehors tel un traducteur, un médiateur, un journaliste ou un reporter avant l’heure oserais-je même dire.

Avec la télévision en particulier imaginaire et réel sont des frères siamois. Me vient à l’esprit l’image des frères siamois considérée par Jonathan Ned Katz. Il voit l’hétérosexuel et l’homosexuel en public comme des siamois. L’un serait le bien, l’autre le mal liés par une symbiose inaltérable. Cette dernière figure n’est pas sans nous rappeler le symbole du Ying et du Yang. Mais ici on ne va pas se placer dans une approche de l’antagonisme. Je vais donc laisser la notion de réel de côté et ne considérer que des  imaginaires : l’un social et l’autre médiatique, à considérer comme cosubstantiels.


[Comment décrire cette convergence ?]

Pour décrire la convergence des imaginaires, je m’appuie sur Éric Maigret pour décrire cette articulation (je cite) « articulation qui ne croit pas à la dissociation entre un monde réel et un monde interprété – ce qui ne signifie pas que  le réel n’existe pas » (2005). La notion se veut un élargissement épistémologique.

Pour décrire notre travail, paraphrasons Macé pour lequel le rôle du sociologue consiste alors à  « montrer une dynamique conflictuelle des médiations sociales et culturelles là où ne semble régner que la domination, le pouvoir ou le marché » (2006). Pour la chercheure en sciences de l’information et de la communication, il s’agira d’établir ici la part de l’imaginaires social et de l’imaginaire médiatique, de mesurer les degrés de convergence vers des représentations produites tant par la société instituée/instituante (la culture héritée) que par la « culture de masse », l’industrie culturelle et l’appareil culturel. On arrive au monde quelque part, on est introduit au monde social avec un héritage social (culture, langue, environnement sociocognitif,  etc.) et avec la télévision ou encore l’Internet, un second héritage pointe. Celui-ci est peut être plus mobile que figé, plus hétérogène qu’homogène, cacophonique et polyphonique, où liberté et ordre semblent coexister. Devient-on le même citoyen, le même individu ou la même personne dans un monde hiérarchisé et pyramidal (mais rassurant) que dans un univers de représentations infinies (peut-être plus inquiétant et « paniquant » au premier abord) mais sur un mode moins agencé et plus hétérogène ?

Deux lectures possibles :

1- Le conflit comme principe d’organisation des sphères publique et médiatique.

2- L’analyse en terme de convergence.

Si je semble avoir opté pour l’analyse en terme de convergence pour ces imaginaires, je n’écarte pas pour autant le conflit comme principe d’organisation.

Là où Macé considère la sphère publique politique et médiatique comme un objet formant une arène et une scène de conflits de définitions, on pourrait voir plusieurs réalités : sphère publique politique et sphère médiatique politique, s’englobant mais sans rapport hiérarchique, pour former ce que nous pourrions appeler une sphère dialectique, scène des conflits de définitions et de représentations. Par conséquent, nous serions tenté d’articuler deux types d’imaginaires désormais imbriqués : le social et le médiatique. Tels des frères siamois on l’a dit, profondément enchevêtrés on ne saurait les séparer. Où commence l’un et finit l’autre ? S’agit-il d’une nouvelle institution imaginaire de la société ? Cette institution-là serait aussi médiatique.

Je propose à mon tour de parler de modélisation médiaculturelle pour décrire la figure culturelle transidentitaire au sein des médias. Les trans sont des objets de la culture de la « culture populaire », de la « culture de masse ». Comment les imagine-t-on les personnes trans ? J’aime donner un exemple certes réducteur à certains égards mais parlant. Combien d’entre nous ont déjà rencontré des papous de Nouvelle Guinée, des chamans d’Amazonie ? Peu, on s’en doute. Pourtant, pour la majorité d’entre nous ils sont « connus ». Nous en avons une représentation mentale, dans certains cas : une connaissance. De quelle nature est cette modélisation ? Sommes-nous en mesure d’expliciter plus avant ? Cette représentation et cette connaissance sont-elles issues d‘écrits de voyageurs ou plus ou moins romancés, d’études et d’observations d’explorateurs plus ou moins scientifiques, plus ou moins occidentaux  et occidentalisant, culture coloniale ou post-coloniale ? Connaissance sur la base de croquis, de reproductions, de bandes dessinées, de photographies, de dessins animés, de films, de documentaires, de reportages ? Comment trier ? Il n’y a pas une seule représentation qui puisse se targuer d’une autonomie totale face à l’industrie culturelle médiatique. Cette grande « marmite » que je vous donne à imaginer confronte et mélange nos imaginaires.

Ma recherche démontre que si l’institué « transsexualité » est une forme de représentation hégémonique en télévision, l’institué « transgenre » voit sa représentation émerger avec des documentaires comme L’Ordre des motsFille ou garçon, mon sexe n’est pas mon genre, Diagnosing difference, Nous n’irons plus au bois, entre autres productions depuis 2007-2008.  On peut noter le rôle des télévisions locales à ce sujet. Les France 3 Régions par exemple ou les chaines du câble, couvrent ces représentations avec plus d’intérêt et d’application. Le travail d’associations et de collectifs sur le terrain se mesure ainsi, même si la télévision demeure encore très maladroite en se « croyant » obligée de faire intervenir une parole « experte » dont elle pourrait pourtant aisément se passer si les journalistes démontraient plus de confiance en leurs interlocuteurs, et peut-être en se questionnant plus franchement sur ce que les trans produisent comme « effets identitaires » sur eux et l’ensemble de la société. Par exemple, notons « Transidanto », film réalisé par quatre étudiant en Anthropologie visuelle de l’Université de Barcelone.  Lors du générique de fin, ce sont les sujets trans qui opèrent le retournement, ici Miguel Misse et Pol Grego disent en chanson quel étudiant s’est converti à la Queer Theory, quel autre a été séduit par untel, etc.

La motivation des documentaristes change particulièrement la donne : soit ils veulent du « sexe », avec des récits d’opérations plus ou moins réussis reproduisant au passage avec un ou deux nouvelles figures médiatiques le énième documentaire sur les trans, ou bien ils peuvent se mettre en danger intimement et professionnellement en donnant la parole à ces trans qui dénoncent l’ordre des Genres, d’inspiration féministes, qui souhaitent proposer de nouvelles formes de masculinités et de féminités croisées et non oppositionnelles, et ne pas venir renforcer l’ordre symbolique de la différence des sexes. J’ai une approche spécifique, une sorte de mixage, une association entre Foucault et Castoriadis pour décrire le phénomène : tous les trans ne veulent pas être des sujets dociles et utiles à une société qui fait de la différence (de genre, d’ethnie, de confession, d’orientation affective et sexuelle, de classe, etc.) une inégalité instituée et instituante. C’est ce qu’une grande partie du terrain exprime bel et bien.

On voit donc que la télévision aborde l’institué « transsexe » (la représentation dominante) au détriment  de l’institué « transgenre » (encore minoritaire), auquel est accordée cependant une représentation tardive et confidentielle. On pourrait donc parler d’une modélisation plus ou moins souple, entretenant une forte adéquation avec l’ordre social et historique (ici celui du Genre au sens de « rapports sociaux de sexes »), en faisant place à une certaine perturbation (le « trouble » dans le genre et j’ajoute « à l’ordre public »). Ce trouble « contenu » peut ainsi mettre en valeur la représentation dominante. Voilà qui semble bien convenir si on ne précisait pas que l’institué transgenre est tout sauf minoritaire et confidentiel sur le terrain. Il est même très largement majoritaire dans le monde associatif et les collectifs visibles, observables.

[Limites et perspectives]

Les limites et perspectives sont nombreuses. A commencer par le corpus qui est incommensurable. Si on doit dire qu’il s’agit de la maitriser, alors il sera dit qu’il faudrait encore cinq années de travail sur lui, sans compter la prise en compte des dernières productions. Mais l’essentiel a été de le poser en d’en débuter le balisage.

Un aperçu. Le cabaret de Michou, par exemple, il éclaire la figure du travesti par « défaut » ou « spontané », autant artiste que Pierrot lunaire, autant stigmatisé qu’adulé.

Le figure de Michou, de son cabaret et de ses artistes forment l’une des  références fréquentes de la représentation du sujet à la télévision : travesti/ spectacle/cabaret. Ce seul constat conduit à un autre constat : une étude spécifique est nécessaire. Son cas n’infirme pas les tendances relevées dans l’évolution globale de ma recherche, mais il ne les confirme pas non plus. C’est une autre piste qui s’ouvre et qui mériterait des éclairages spécifiques à la lumière des travaux de Namaste ou de Meyerowitz.

Mais la prédominance d’un thème sur les autres se joue à la façon de classer, si je maintiens ma classification de l’information et du débat en fonction d’une approche diachronique du sujet (faits divers, faits de société égalité des droits), alors c’est le divertissement qui prédomine si je fais la somme des catégories liées au cabaret et à Michou. Si j’en reviens à une catégorie de genre strict  information, débats et magazines prédominent alors.

Se dessine le fait de culture, le fait de société dans sa forme la plus étendue. La classification doit être justifiée car elle devient subjective mais sans cet appel raisonné et contrôlé à la déduction et l’interprétation, les grands thèmes n’auraient pu être dégagés.

J’ai opté pour la méthode la plus risquée. Mais le risque est calculé si je puis dire puisque l’état des lieux du terrain et le croisement des données entre terrain et corpus m’ont grandement guidé. Je disais le fait trans est connu de tous. De même le fait du bois de Boulogne ou du cabaret transgenre est aussi connu de toutes les personnes trans, mais ce n’est pas la culture de tous les trans. Nous observons que des trans se défendent dans les médias de l’assimilation à la prostitution ou le cabaret. Ils disent aussi ce qu’ils croient être l’image, ou l’archétype le plus partagé. Le modèle est reproduit en interne et des groupes trans refusent de cohabiter avec des personnes en situation de prostitution ou du monde du spectacle. Ce faisant, en intra communautaire et dans les diverses culture trans, se dessinent alors d’autres résistances à des images et archétypes produit cette fois-ci en interne. Je parle de résistances voulant défaire des stigmatisations produites en interne sous l’effet de pressions externes. Nous sommes bien dans un processus de modélisation qui joue à tous les niveaux.

La figure du travesti est ici évocatrice, elle a fonction de bouc émissaire sur le critère du genre. Je donne souvent l’exemple du travesti chez les trans qui serait une fausse trans et dans la majorité des cas une fausse identification de genre féminine. Dans le cas des lesbiennes c’est la figure de la « butch » et de « la camionneuse » qui décrivent une lesbienne pouvant être suspectée de vouloir transitionner vers l’état d’homme. Chez les gays, c’est la figure de la « folle », « l’homosexuel efféminé » dit l’expression courante dont l’homosexualité est elle-même soumise à caution, puisqu’il serait plus proche de la femme que de l’homme homosexuel.  Chez les cisgenres hétérosexuels, le reste de la population on va dire, ce sont la figure du garçon ou de la fille manqué-e comme donnent aperçu respectivement les films « Ma vie en rose » d’Alain Berliner ou « Tom Boy » de Céline Sciamma.

Le travesti est généralement une figure négative du contexte de la morale sociale et religieuse, le contexte médico-légal propre au XXème siècle permet désormais de dissimuler le point commun de toutes ces figures que je vous propose : le franchissement de Genre et sa sanction dan une société donnée.

Remarquons dans le corpus que les descripteurs « transsexuel », « transsexualisme » et « transsexualité » ne sont jamais appliqué par défaut ou spontanément. Les matériaux qu’ils pointent narrent des questions « transsexuelles ». En revanche le descripteur travesti vient pourtant souvent décrire des situation de « changement de sexe » pour utiliser cette expression qui ne laisse aucun doute dans le langage sur le situation « transsexuelle ».

Autre perspective avec le Sport : les sujets sur la transsexualité dans le sport émergent avec le cas du skieur Erik Schinegger fortement médiatisé en 1992. Médiatisation doublé d’une autre : les tests de féminités qui vont donner des sujets plus hasardeux et mal commentés les uns que les autres pour ne retenir que les confusions entre intersexualité et transsexualité. Si les experts généticiens soulignent le danger de classer hommes et femmes en fonction de leurs gènes, la publicité teintée de suspicion donnée aux cas d’intersexualité de Caster Semenya par exemple interroge. Le cas d’Erik Schinegger sera évoqué aux actualités, dans des émissions de variété où il est invité, dans des magazines sportifs etc. Il aurait pu être pertinent de créer une catégorie spécifique comme grand temps de la médiatisation  comme j’ai pu le faire avec le bois de Boulogne. De même, les tests de féminité souvent évoqués, sont souvent illustrés avec le cas Schinegger, et liés autant à la transsexualité qu’aux notions de tricherie et de tromperie.

  Le simple énoncé de ces possibilités explique pourquoi je qualifie mon corpus de « corpus pour la vie ».

Autre limite, le focus national. Je ne suis pas en mesure de dire si le cas français est transposable en l’état. On sait que la structure de l’INA  a inspiré d’autres états européens ou encore la National Archives and Records Administration aux États-Unis. Ce qui pourrait laisser présager que des corpus à l’égal du mien puissent être formés sur la base des données de la culture donnée.

Imaginons une telle étude en Argentine, le mot-clé « travesti » ne pourra pas faire l’objet de la même approche. Là où le cas français ne propose qu’un T, voir deux dans certains cas, l’Argentine et presque l’ensemble du continent américain jusqu’au Québec, va comprendre en trois T (accolant le T de travesti au T de transsexuel et de transgenre). La modélisation, on le voit n’a pas de prétention à l’universalité.

Pourrait-on parler d’un comparatisme possible entre médiacultures ? Cette question en pose une autre en préalable dont je reprends la formulation par Laurence Hérault, celle du comparatisme anthropologique qui interroge nos capacités de traduction. Comment décrire les expériences trans, de changement de Genre d’autres cultures ? Et dans mon cas, comment décrire et traduire  d’autres régimes de mémoire et de médiatisation ? Comment recenser les conceptions et les institutionnalisations ? Je n’ai aucune réponse toute faite. J’avance cependant l’hypothèse qu’il faut renoncer à vouloir dissocier le réel et l’interprété au sein d’une culture et entre les cultures.

[Conclusion et ouverture]

Avec les Sciences de l’Information et de la Communication, les éclairages des études de Genre et des études culturelles on peut observer les liens qu’entretiennent les subcultures trans, mais aussi d’autres groupes minoritaires ou mis en situation de minorité, entre eux via l’internet par exemple et leur représentation médiatique.

Cela me conduit à un autre constat sous forme de question, issue de mon expérience au sein de la coordination internationale Stop Trans Pathologization : comment se fait-il qu’autant de cultures trans à travers le monde, sur tous les continents, se reconnaissent dans la lutte contre la pathologisation et dénoncent l’image des trans dans la culture ?

Cette question est à entendre comme une ouverture du sujet et comme conclusion de cette présentation.

Je vous remercie.

Cette photo est très importante à mes yeux. Outre la présence de ma directrice de thèse, elle illustre l'entourage, si précieux dans le déroulement d'une thèse qui est une page importante de l'existence. Cinq années  pour ma part : acquisitions de savoirs, partages, rencontres et d'amitiés.

Cette photo est très importante à mes yeux (tous mes amiEs n’y figurent pas, mais sont dans mes pensées) Outre la présence de ma directrice de thèse, elle illustre l’entourage, si précieux dans le déroulement d’une thèse qui est une page importante de l’existence. Cinq années pour ma part : acquisitions de savoirs, partages, rencontres et d’amitiés.
Photo : ©Amandine Suner

J’oubliais. le résultat. Le jury m’a accordé le statut de docteure en Sciences de l’information et de la communication, mention très honorable avec les félicitations du jury à l’unanimité. Une chercheure auto-idenfiée trans sur un sujet s’intéressant  aux questions transidentitaires à la lumière des études de Genre et des Cultural Studies, c’est tout simplement possible. Au risque de paraitre élististe (et ce n’est vraiment pas le cas), il faut certes être exigeant avec les autres mais surtout avec aussi soi-même. Toute chose a un prix, même dans le meilleur des mondes, alors quand ce n’est pas le cas, imaginons…

Les Editions « Des ailes sur un tracteur » présentent le « LA TRANSYCLOPEDIE : tout savoir sur les transidentités – (COLLECTIF) »
Sortie le 20 Novembre.

Parce qu’elles sont encore trop souvent reléguées aux rangs de la marginalité ou du spectacle, l’histoire, la culture, la réalité et la diversité des transidentités méritaient une « encyclopédie ».
Dirigé par trois chercheurs engagés dans la clarification des concepts qui entourent les trans, ce livre fait le tour de toutes les questions : de l’histoire des associations, à l’évolution du droit, en passant par la culture et la santé, les médias, la sexualité (pornographie, prostitution…), les religions ou encore la transparentalité et la transphobie.

Enfin, grâce au tour du monde des transidentités, par l’ethnologie et le droit comparé, cette première encyclopédie – aux contributions prestigieuses mais accessible à tous – permet de comprendre les différences de perceptions des transidentités, du genre et du sexe…30 définitions et 46 chapitres. 350 pages.
Cet ouvrage est issu d’un travail collectif. La transyclopédie a été menée par Karine Espineira, Maud-Yeuse Thomas et Arnaud Alessandrin.

Avec la participation des associations Chrysalide, OUTrans, Mutatis Mutandis, Association Nationale Transgenre, Support Transgenre Strasbourg, Genres Pluriels, Sans Contrefaçon, GEST (Groupe d’Etude sur la transidentité) et de l’Observatoire Des Transidentités.

Et plus de 30 contributions internationales (membres d’associations, historiens, sociologues, anthropologues, artistes, philosophes, enseignants…) :
Bambi (Marie-Pierre Pruvost), artiste / Maxime Foester, histoirien / Brigitte Bellebeau, philosophe / Laurence Herault, anthropologue / Gabriel Girard, sociologue / Julia Serrano, écrivaine américaine / Patrice Desmond, philosophe / Pau Crego Walters , militant espagnol / Rara Starblanket, de l’Organisation Internationale des Intersexués / Etc.

Plus d’infos sur le site http://www.desailessuruntracteur.com/
Ou Facebook : https://www.facebook.com/Desailessuruntracteur

et la page : https://www.facebook.com/pages/La-Transyclop%C3%A9die-tout-savoir-sur-les-transidentit%C3%A9s/265101960260058?ref=ts&fref=ts

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Un entretien publié sur l’Observatoire des transidentités, dans lequel je fais un point sur ma recherche avant ma prochaine soutenance.

Extrait : 

Karine Espineira, entretien sur la construction médiatique des trans

Co-fondatrice de l’Observatoire des Transidentité et Sans Contrefaçon
Université de Nice – Sophia Antipolis

Bonjour Karine. Tu t’apprêtes à soutenir ta thèse sur la construction médiatique des transidentités. Peux-tu nous résumer ton propos ?

Mon étude porte sur la représentation des trans à la télévision. Représentations qui forcent ou aspire au modèle. Autrement dit, je m’intéresse au processus de modélisation. Comment créé-t-on des figures archétypales ? Peut-on établir des typologies « télévisuelles » ou « médiatiques » ? Au départ était la mesure d’une fracture, d’une dichotomie entre la représentation des trans par le terrain transidentitaire lui-même. A l’égal de nombreux autres groupes, les trans se sont exclamés qu’ils ne se reconnaissaient pas dans les images véhiculées par les médias. Souvenons qu’une grande partie des personnes trans médiatisées ont tenu ce propos. Le premier exemple qui me vient à l’esprit est celui d’Andréa Colliaux chez  Fogiel en 2005 : « Je suis là pour changer l’image des trans dans les médias » avait-elle dit. Propos réitérés à maintes reprises par elle-même et d’autres personnes chez Mireille Dumas, Christophe Dechavanne, Jean-Luc Delarue ou Sophie Davant.

 Militants et non-militants dénoncent les termes de la représentation. Cela questionne. Pas d’effet miroir. Quelle est donc cette transidentité représentée dans les médias ? Existe-t-il des modèles ? Sont-ils hégémoniques, construits, voire coconstruits ? La question ultime étant à mon avis : « mais comment sont donc imaginés les trans par le jeu du social, par les techniques et les grammaticalités médiatiques ? Faisons entrer dans la danse la culture inhérente aux deux sphères (médiatique et sociale) et l’on obtient ce que l’on nomme une problématique.

Suite sur l’Observatoire : http://www.observatoire-des-transidentites.com/article-karine-espineira-entretien-sur-la-construction-mediatique-des-trans-111847731.html

Préambule

Il est fréquent d’entendre parler des associations qui ont formé le « berceau parisien », en des termes parfois peu élogieux. A tort ou à raison, l’ASB comme le Caritig sont vues comme des structures hégémoniques qui voulaient avoir la main mise sur tout. J’ai connu ces associations peu après leur  fondation et à des degrés divers. J’étais impliquée à l’ASB du temps de Tom Reucher et je côtoyais le Caritig en de rares occasion de réunions avec Armand Hotimsky. Ma militance comme mon entrée dans le domaine de la recherche m’ont conduite vers le constat des déficits concernant le terrain transidentitaire : d’histoire et de mémoire. Nous retrouvons une partie de l’héritage de la culture cabaret transgenre avec Bambi et Marie France, comme avec la nécessaire réhabilitation de Coccinelle dont le rôle dans l’édification des réseaux d’entre-aide n’a pas été des moindres. Pour l’histoire, chacun la voit encore débuter avec son action propre oublieux parfois de l’héritage ou de la simple reconnaissance d’une aide, d’une information ou d’un accompagnement qui aura été précieux à une personne mais qu’elle jugera plus tard peut être dans la désuétude de l’oubli. Voici sous forme de témoignage, un façon comme une autre de contribuer à marquer ma reconnaissance envers ceux et celles qui m’ont précédés et qui m’ont transmis leurs savoirs et leurs énergies.

Affiches de l’Existrans : 2001 à 2003

Chroniques martiennes : l’Association du Syndrome de Benjamin au jour le jour

Qu’était l’activité à l’ASB de 1996 à 1999, pour prendre celle que j’ai connue ? Nous allons le relater sous forme d’une modeste chronique qui va démontrer que nous sommes loin d’un modèle associatif hégémonique.

Jeudi : support téléphonique au centre Gay et Lesbien de Paris de 14 heures à 18 heures. Notons que les gays et lesbiennes ne savaient pas toujours ce qu’étaient les trans, un peu comme pour les Bi d’ailleurs. Nous recevions des personnes en questionnement, parfois dans un grand désœuvrement matériel et psychologique. Ces personnes que certain-e-s trans aimeraient voir psychiatriser car ils feraient du tort aux autres trans intégrés et seraient « quand même bien déglingués ». C’est oublier que nous avons reçu certaines d’entres-elles dans le même état ! Mais accomplies depuis, elles ont oubliées… Ces « déglinguées » étaient des personnes coupées de leurs familles et attaches, sans emplois et sans perspectives immédiates. Nous recevions aussi des copines prostituées, mais c’était plus rare. L’ASB n’avait pas la réputation d’être accueillante aux transgenres et aux prostituées. Ici l’arbre cache bien la forêt. Quelques avis stigmatisants sont parvenus à cacher les amitiés qui se sont nouées dans le respect des un-e-s et des autres. Comme tu étais belle et bienveillante Elsa. On ne peut t’oublier.

Ne parlons pas du débat théorique qui s’était engagé dans un silence total pour défaire le transsexualisme comme concept médical. Nous dénoncions déjà la hiérarchie pyramidale entre trans. Venu-e-s de tous horizons, ou appelant de l’autre bout de la France des copines et copains inquiets et parfois effrayés de ce qui leur arrivait, d’autres sont atteints du VIH, d’autres envisagent la prostitution pour se payer les soins et les opérations. Parfois débarquaient des étudiants ou d’apprentis réalisateurs en mal de sujets. Sans compter les journalistes et les « hommes » de télévision. Quelques trans lover en chasse ou en cavale firent de bref passages. Au bar du CLG, une copine faisait parfois des siennes, fustigeant gays et lesbiennes dans leur propres locaux… On rattrapait le coup et à force ils finissaient par ne plus s’offusquer.

Samedi : Journée collage de timbres chez Tom Reucher. Nous passions des après-midi à ouvrir les courriers, nous répartir les courriers et tentions d’y répondre au mieux avec ce que nous avions comme connaissances. Je commençais tout juste mon trajet et me retrouvais à réconforter et envisager des réponses à quelqu’un comme moi, comme nous tous dans cette pièce. Ambiances lourdes et légères se succédaient au fil des exposés des projets, de l’agenda associatif. Je me souviens très bien de vos visages Thibault, Vincent, Maud, Christelle, Tom et les autres dont j’ai parfois oublié le prénom. Pardonnez-moi.

Dimanche : réunion mensuelle avenue Daumesnil. Réunions parfois thématiques comme la journée des parents, ou le grand repas annuel. J’avais été stupéfaite de voir que des personnes traversaient toute la France juste pour rencontrer d’autres personnes comme elles, d’autres trans en somme. Internet naissant ne permettait pas encore les outils multimédia et loin était le web 2.0 qui ferait oublier qu’il fallait beaucoup d’huile de coude et de volonté pour s’organiser, se voir, se rencontrer l’espace de quelques heures seulement. Elles débarquaient à Paris pour vivre avec d’autres le temps de quelques heures.

Le tout tenait sur des bouts de ficelles et plus d’un serait surpris des budgets ridicules avec lesquels la machine tournait.

Chroniques martiennes : à bout de souffle

Affiches de l’Existrans : 2004 à 2006

Réunions et lobbying : à la recherche d’alliances. En premier lieu, au centre gay et lesbien lui-même dont le président de l’époque Alexis Meunier était d’une rare bienveillance. La formation des bénévoles du Centre incluait déjà les trans. Nous participions parfois à la rédaction au 3Keller, la revue du CGL. Entretiens avec le député socialiste Patrick Bloch, rendez-vous au syndicat de la magistrature, déplacements à l’étranger pour rencontrer les chirurgiens belges, comprendre leurs techniques et  évaluer les financements. Autres rencontres dans l’hexagone avec des médecins pour former cette base de données que Tom Reucher ne garda jamais pour lui et dont nombre de trans ont bénéficié. Rendez-vous avec des avocats et édification des premières filières pour contourner les tribunaux défavorables et aiguiller vers des tribunaux favorables tel celui de Chartres à l’époque où je fus la quatrième à obtenir son changement d’état-civil sans expertise et en moins de  quatre mois. Oui nous nous comptions, tant c’était rare et difficile. Un ou une de plus de passé était une grande victoire. Nul record, nul vantardise, juste le murmure du soulagement.

Informations et communications : de l’Identitaire à l’Existrans. Créer plus qu’un bulletin associatif tel était l’objectif de l’Identitaire dont je ne sais encore comment le nom m’est venue. Peut-être la fréquentation de Maud-Yeuse qui théorisait du matin au soir, allez savoir… Réunions multiples chez Maud avec Tom, Vincent, Thibault, Ionna, Myriam, Ripley, et les autres. Mac Plus ou SE30, sur Xpress ou Pagemaker, illustrations ou full rédactionnel ? L’Identitaire est né pour créer un outil de communication et d’expression, aborder la culture sous différents angles qui incluraient nos propres visions du monde qui finalement était déjà « trans ».

Participant aux réunions d’organisation de la Gay Pride de 1998  sur le thème de la citoyenneté (déjà) nous avions été aux anges avec le projet de petit train pour les enfants des parents gays et lesbiens, mais dépitées par la polémique : « une folle » en tête de cortège va-t-elle nuire aux mots d’ordre ? Nous nous sommes dit que chaque groupe avait ses travestis, ses boucs-émissaires. Cela nous avait d’autant plus interpelées que nous travaillons déjà avec le Zoo de Marie-Hélène Bourcier. De son côté le constat de nos difficultés à exister au sein des organisations gays et lesbiennes à l’époque conduisait Tom à l’idée d’une marche qui serait nôtre. J’ai travaillé sur l’aspect communication de cette première Existrans, sans y participer pour des raisons de santé. Mais j’étais sceptique et je ne suis pas parvenue à suivre Tom plus loin, le trouvant trop optimiste et pas assez stratège. Pour ma part, j’étais dans l’optique d’un renforcement de nos alliances avant d’envisager cette nouvelle forme de visibilité pour les trans. Sur ce point, j’avais tort et Tom a bien fait de persévérer et alea jacta est.

Affiches de l’Existrans 2007 à 2009

Mes souvenirs ne sont pas si romantiques. Je dois vous détromper. Il y a beaucoup d’obscurité dans ces images, du glauque parfois, de crises de larmes et de fatigues consécutives à des réunions presque chaque soir de la semaine. Réexpliquer sans cesse notre condition, devoir lutter aussi à l’intérieur contre nos propres démons. Ces chroniques constituent le souvenir d’un travail difficile qui fait défaut dans la mémoire trans qui n’a toujours pas d’histoire commune. Chaque groupe semble avoir tout inventé comme chaque trans rejoue le changement de genre comme une première et unique fois. L’ASB, le Caritig et le PASTT ont été animés par des pionniers qui eux-mêmes ont hérité a des degrés divers de la socialité issue du cabaret transgenre (ici on doit beaucoup à Coccinelle), de l’entre-aide des prostituées, des acquis des associations précédentes de Marie André à Coccinelle en passant par Marie-Ange Grenier. Les trans ne viennent plus seuls au monde depuis longtemps. Ils ne naissent donc pas dans les artichauts dans les hautes terres arides ou gelées. La reconnaissance de ces acquis a participé à me construire comme trans bien avant d’autres trans et bien après beaucoup d’autres. Une dernière pensée pour les filles de l’ABC, mouvement transvesti puis transgenre peu importe. Elles ne se déclaraient pas association de « transsexuelles », elles m’ont pourtant acceptée et recueillie pour ainsi dire le temps que je sois assez forte pour aller vers ces associations naissantes, là-bas à Paris. Merci Gaby, Chantal et toutes les autres de m’avoir protégée.

Je me dis que quelqu’un en ce monde a les mêmes pour son action au Caritig et je partage sa joie comme sa nostalgie. On ne savait pas dans nos bien puérils crêpages de chignon à quel point il était déjà important tout simplement d’Exister et de mettre un pas devant l’autre.

Karine Espineira

Affiches de l’Existrans : 2010 à 2012

À paraitre aux éditions des Ailes sur un tracteur :

« Transyclopédie : 1000 choses à savoir sur les transidentités » (15 novembre 2012)

LES AUTEURS

Arnaud Alessandrin – docteur en sociologie. En 2012, il a soutenu une thèse sur les transidentités intitulée « Du ‘transsexualisme » aux devenirs Trans » à l’université Bordeaux Segalen, université dans laquelle il a co-animé pendant 3 ans le « séminaire Trans ». Il a dirigé le livre « La transidentité : des changements individuels au débat de société » (L’Harmattan, 2011) et s’apprête à sortir une « Géographie des homophobies » (avec Yves Raibaud). Il est, avec Karine Espineira et Maud Yeuse Thomas à l’origine de l’O.D.T. (Observatoire Des Transidentités), interface d’expertises Trans.

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Karine Espineira  est docteure en sciences de l’information et de la communication. En 2008, elle publie un essai intitulé « La Transidentité de l’espace médiatique à l’espace public » (L’Harmattan). Elle est co-fondatrice de l’association Sans Contrefaçon (2005). Elle est aussi membre de la coordination international du mouvement Stop Trans Pathologizacion (STP 2012). Elle a publié dans « Le Sujet dans la cité », revue internationale de recherche biographique, Le bouclier thérapeutique, discours et limites d’un appareil de légitimation(2011), dans la revue L’Information psychiatrique, Transidentité : de la politique, Une métamorphose culturelle entre pragmatisme et transcendance (2011).

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Maud-Yeuse Thomas est chercheuse indépendante en socio-anthropologie. Co-fondatrice de Sans Contrefaçon. Réalisatrice d’un documentaire autoproduit, La transparentalité aujourd’hui (52mn, 2007). Principaux articles : La controverse trans, revue Mouvements (2007), Transsexualisme et psychiatrisation, revue H-Madness, (2010) ; Du « trouble trans » dans l’Identité ?, revue Trickster, n°9 (2010) ; De la question trans aux savoirs trans, un itinéraire, in « Le sujet dans la cité » (2010) ; Pour un cadre générique du transsexualisme, in « L’Information psychiatrique », Vol.87, n°4 (2011).

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Avec des contributions de Maxime Foerster, Bambi (Marie-Pierre Pruvost), OUTrans, Brigitte Bellebeau, OUTrans, STS, entre autres.

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http://www.desailessuruntracteur.com/

http://www.desailessuruntracteur.com/A-paraitre-Transyclopedie-1000-choses-a-savoir-sur-les-transidentites-15-novembre-2012_a39.html

Les pré rapports étant  favorables, la soutenance est devenue officielle.

Avis de soutenance de thèse :

26 novembre  2012 à 13 heures 

Salle du Conseil, Campus Carlone

Université de Nice – Sophia Antipolis

École doctorale de l’U.F.R : Lettres, Sciences Humaines et Sociales (ED 86)

Pour l’obtention du grade de docteure en Sciences de l’Information et de la Communication

ESPINEIRA Karine

 La construction médiatique des transidentités

Une modélisation sociale et médiaculturelle

Thèse dirigée par Marie-Joseph BERTINI,

Professeure des Universités en Sciences de l’Information et de la Communication

 Sera présentée et soutenue publiquement le 26 novembre 2012


Membres du Jury :

Françoise BERNARD, PR, Université d’Aix-Marseille

Marie-Joseph BERTINI, PR, Université de Nice – Sophia Antipolis

Yves CHEVALIER, Professeur Emérite, Université de Bretagne Sud

Marlène COULOMB-GULLY (rapporteur), PR, Université de Toulouse-Le Mirail

Laurence HERAULT, MDC-HDR, Université d’Aix-Marseille

Éric MAIGRET (rapporteur), PR, Université Sorbonne Nouvelle-Paris 3

 

La construction médiatique des transidentités :Une modélisation sociale et médiaculturelle

Cette recherche, inscrite au sein des Sciences de l’Information et de la Communication, porte son attention sur les formes de la construction médiatique des transidentités à la lumière des études de Genre et des études culturelles. Elle permet de montrer que nos représentations génèrent des modélisations à la fois sociales et médiaculturelles.

Cette étude s’est appuyée d’une part sur cinq années  d’observation participative du terrain transidentitaire français, et d’autre part sur un corpus de huit cents documents audiovisuels déposés à l’INA de 1946 à nos jours.

Comprendre les processus de l’évolution des représentations au regard des mutations du terrain (associations et collectifs transidentitaires, personnes transgenres et transsexes) depuis les origines de la médiatisation des trans à la télévision, est l’enjeu essentiel de cette thèse. Le dispositif du Genre y apparaît comme le substrat et le moteur du fonctionnement hégémonique d’un modèle co-construit, lequel modèle demeure paradoxalement minoritaire sur le terrain. L’étude des glissements sémantiques du lexique médiatique des transidentités – le qualificatif de « fait divers » disparaît peu à peu au profit de celui de « fait de société », qui cède lui-même progressivement la place à la notion  subversive d’ « égalité des droits » – permet de décrire et d’analyser les liens objectifs qu’entretiennent des représentations sociales et des représentations médiatiques devenues désormais consubstantielles.

 

Mots-clés

Télévision, transidentité, médiaculture, imaginaire social, imaginaire médiatique, Genre, Transgenre, études de Genre

 

 

The media construction of transidentities: A social and media-cultural modeling.

 

This research, undertaken as Information and Communication Science, focusses upon different forms of media construction of transidentities, under the light of gender studies and cultural studies, showing how our representations generate both social and media-cultural models.

This study leans on five years of participative field observation of French transidentities, and also on a body of eight hundred audiovisual documents held by the INA, dating from 1946 to the present day.

Understanding the evolutionary process of subject representation by following the field’s shift (trans’ support groups and trans’ people) from the very beginning of the media coverage of trans’ people on television is the essential challenge of this thesis. The Gender device appears in it as both the basis and the drive behind the hegemonic functioning of a co-constructed model, which paradoxically remains a minority model in the field. The study of semantic shifts in the media lexicon of transidentities – characterized by the way in which « back page” news stories have gradually disappeared in favor of « social fact », themselves gradually replaced by the subversive notion of « equal rights « – allows to describe and to analyze the objective links held by the social representations and media representations, which have now become consubstantial.

Keywords

Television, transidentity, mediaculture, social imagination, mediatic imagination, Gender, Transgender, Gender studies


Université de Nice – Sophia Antipolis
Laboratoire I3M, Information, Milieux, Médias, Médiations
Équipe d’Accueil 3820
98, Boulevard Édouard Herriot
06204 Nice Cedex 3

Photo de Naïel Lemoine

Il y a-t-il une Culture Trans ou des cultures trans ? On suppute autant de réponses dans un sens que dans l’autre. La notion même de « culture » concernant les groupes transidentitaires mérite d’être posée. Contournons ce qui pourrait ressembler  à un écueil et optons pour la notion de subculture[1] trans.

Tel un voyage vers l’infiniment petit, imaginons une traversée de la culture majoritaire – ou hégémonique au sens de Gramsci[2] – dans une société donnée et plongeons vers les cultures minoritaires elles-mêmes traversées et composées de mouvements culturels s’instituant parfois comme contestation du modèle hégémonique. Parler de multiculturalisme serait-il plus approprié ? « Trouble dans la culture » écrit Stuart Hall qui envisage les effets de la question multiculturelle comme un électrochoc (« disruptif » dit-il) sur notre compréhension de la culture : « L’opposition binaire issue des « Lumières » – le particularisme contre l’universalisme, la tradition contre la modernité – produit une certaine manière de comprendre la culture. Il y a d’un côté, les cultures distinctes, homogènes et, autosuffisantes, fortement soudées des sociétés dites traditionnelles »[3]. Il précise : « Dans cette définition anthropologique, la tradition culturelle sature toutes les communautés, subordonnant les individus à une forme de vie sanctionnée collectivement. Elle s’oppose, de l’autre côté, à la « culture de la modernité », ouverte, rationnelle, universaliste et individualiste. Dans celle-ci, les attaches culturelles particulières doivent être mises de côté dans la vie publique – garantie par la neutralité de l’État – de sorte que l’individu est libre d’écrire son propre scénario »[4]. On imagine les développements possibles si nous nous intéressions à la question du voile dans l’espace public des institutions (« neutres ») et l’espace public du libre choix (tout relatif) : «  Comme le dit Laclau, « je ne puis affirmer une identité différentielle sans la distinguer d’un contexte, et dans le processus de fabrication de cette distinction, j’affirme le contexte en même temps »[5].

Quand les trans expriment un désir d’intégration et d’insertion ou de contestation et de revendication ils affirment un contexte. Celui de leur politisation au-delà de leur condition de vie. La subculture trans se laisse alors appréhender en tenant compte de l’évolution du fait trans avec les contextualisations des définitions identitaires autant qu’avec l’émergence et l’affirmation d’un réseau associatif et militant, d’un réseau d’entraide ou  de convivialité. L’idée que ces subcultures trans s’entrecroisent et se mélangent, se construisent et se déconstruisent ne sont pas sans évoquer une dialectique des mouvements culturels.

Dans ce sens, nous postulons aussi que les modélisations sociales et culturelles sont elles-mêmes des produits de consommation résultant de réductions hors et intra-communautés. L’action ou le processus de mise à disposition (« mettre à la portée de tous ») consiste, pour notre champ, à rendre accessibles et intelligibles les identités alternatives – comme ensemble de minorités intentionnellement construites tant par la culture majoritaire (la plus partagée) que par les subcultures. Les Cultural Studies autorisent l’analyse de la culture populaire ou du « grand public » comme « ensemble de minorités intentionnellement construites à travers des affirmations identitaires, subculturelles ou militantes »[6]. Dit et vécu comme minoritaire, revendicateur et créateur de subculture, le groupe transidentitaire n’en demeure pas moins partie prenante de la culture populaire – donc médiaculture en quelque manière  à considérer que l’ensemble du tissu associatif et militant transidentitaire est communicant.

La première forme d’acculturation constatée par nous, est celle de l’évolution de la figure « trans-genre » dans les groupes gays et lesbiens, évoluant de partenaire inacceptable à envisageable puis acceptable, de glamourisé-e et intronisé-e à affiché-e comme conjoint ou conjointe finalement. Cette évolution traduit moins un mode de rencontre affective et sexuelle que des négociations entre subcultures qui se croisent et s’imprègnent. Tel un métissage, il nous semble possible que la rencontre amoureuse participe à et de l’édification de la notion militante (désignée par le sigle LGBTIQ…) dans sa dimension culturelle. Les séries télévisées, les talk-shows et la télé-réalité, seraient les échos, les témoins et les parties prenantes de ces acculturations croisées. En paraphrasant en partie Eric Macé (Les imaginaires médiatiques, 2006), on pense à Princesse Xena, Absolutely Fabulous, Queer as folk, Ally McBeal, Friends, Sex in the city, The L World, Cold Case, Les Experts, FBI porté disparu, Grey’s Anatomy, Dr House, Nip & Tuck, Dirty sexy money, Ugly Betty, True Blood ou  encore Hit & Miss, dans une approche « compréhensive » de ces supports et non seulement «dénonciatrice » (et parfois jusqu’à l’aveuglement).

Notons que désormais, au lendemain d’une émission sur les trans’, ce ne sont plus seulement les trans’ qui réagissent et s’expriment sur le sujet sur les réseaux sociaux et les médias communautaires mais aussi les communautés « alliées » (gays, lesbiennes, bi, anarchistes, libertaires, etc.) et les universitaire engagés dans les études de Genre. Toutes ces alliances « naturelles » ou « conjoncturelles » plus ou moins bien (désa-)approuvées trouvent à donner un point de vue depuis qu’elles se côtoient, depuis que ces subcultures s’imprègnent mutuellement. Postulons à titre d’exercice que la subculture trans est minoritaire dans un contexte LGTIQ…, alors il y a de grandes probabilités que les tenants de cette culture soient en mesure d’énoncer voir de pratiquer la culture « au-dessus » et ainsi de suite jusqu’à parvenir au contexte d’une culture moderne, hégémonique. À l’opposé, il n’est pas évident que les cultures d’ « au-dessus » aient la volonté ou la capacité d’appréhender les cultures trans. Pour le formuler autrement, si ceux-du-dehors nous comprennent c’est parce que nous les laissons nous comprendre. Dans le cas de certaines conversations sur des sujets trans, avec un langage trans et des codes de narration trans, celui-du-dehors ne comprendra absolument rien, bien que nous parlions la même langue. Il aura tout au plus le sentiment d’avoir saisi quelques points et ne s’inquiétera pas plus que cela de ce qu’il n’a pas compris, car il ne sait pas « qu’il n’a pas compris ».

Jacob Hale[7], auteur de nombreux travaux à classer dans les Transgender Studies, a posé des règles à l’usage de ceux qui écrivent sur les trans[8]. Les premiers points disent ce que devrait être en tout ou partie une épistémologie des études sur la transidentité pour les outsiders :


1. Appréhendez votre sujet avec humilité : vous n’êtes pas des experts sur les transsexuels, la transsexualité, le transsexualisme ou  le trans. Les transsexuels, eux, le sont.

2. Interrogez votre position et la manière dont vous exercez le pouvoir, pouvoir que nous n’avons pas (y compris les pouvoirs d’accès, le pouvoir juridique, institutionnel, la puissance matérielle…). Interrogez la façon dont cela affecte ce que vous voyez et ce que vous dites. Quel est votre intérêt et qu’est-ce qui est à l’origine de votre intérêt pour cette question ?

3. Méfiez-vous de la reproduction des éléments de discours suivants (que Sandy Stones articule dans « The Empire Strikes Back »[9] et qui nous rappellent un discours colonial) : l’exotisation (« fascination with the exotic »), le refus de la subjectivité ; un manque d’accès aux discours dominants, suivi d’une réhabilitation de ce même discours.

4. Ne pas effacer nos voix, en ignorant ce que nous disons et écrivons, ou par des déformations grossières (comme Hausman le fit à Sandy Stone et à Kate Bornstein), en refusant par exemple nos références académiques ou en insistant sur la condition de disposer de références  académiques si nous voulons être pris au sérieux.

Ouvrons ici une parenthèse sur la façon dont les médias, et l’université dans une certaine mesure, abordaient le terrain aux débuts du support associatif. La télévision cherchait des ego (des personnes prêtes à se raconter, voire aimant se raconter), distinguant le public des associations de celui du cabaret et de la prostitution. Stigmatisations que des trans vont reproduire.

Les étudiants se présentaient de leur côté en demandeurs d’information, désirant être mis en relation avec les responsables associatifs. Leur présentation, le plus souvent maladroite (« minimum syndical » s’amusait-on) passait sous silence autant la réalité de leur travail que la nécessité d’un « retour ». Un soupçon « scolaire » me venait vite : le seul choix du sujet (un « bon » sujet) suffit à garantir « la moyenne » ou plus[10]. D’un côté les médias abordent le terrain avec des typologies déjà construites au vu de leurs demandes précises, et de l’autre les étudiants adoptent l’exercice de style espéré payant ou prometteur pour les plus aguerris. « Certains arrivaient en fin de thèse en conquérants sur un îlot à coloniser.  Ils venaient voir leurs futurs patients consentants » [11], se souvient M.-Y. Thomas. Depuis, d’autres contacts avec des étudiants ont eu lieu avec la création de l’association Sans Contrefaçon à Marseille en  2005 : en Psychiatrie, en Droit, en Anthropologie, en Art[12]. La plupart mettaient en avant une culture des épistémologies féministes dès qu’il était question du Genre. D’autres étudiants se montrent en revanche fort dépourvus : aucune prise de notes en près de trois heures d’entretien par exemple, ou encore demande dérisoire et finalement inexpliquée (le prénom de naissance de l’interlocutrice) après plusieurs heures de travail à propos de transsexualisme en Droit. De tels exemples ont été hélas les plus nombreux, et bien des directeurs de recherche seraient étonnés d’apprendre comment les « sujets » ou « objets » trans ont été abordés ou traités. On note même le « témoignage », en thèse de doctorat, d’une pionnière du terrain qui n’a jamais rien donné de tel.

Poursuivons avec les recommandations bienveillantes de Jacob Hale :

5. Soyez prudents avec nos paroles. Elles sont très souvent incluses dans des conversations que nous avons au sein de nos communautés. Nous pouvons participer à des conversations qui se chevauchent au sein de communautés multiples, par exemple, nos communautés trans, nos communautés savantes (aussi bien celles qui sont interdisciplinaires que celles qui sont disciplinairement bornées), les communautés féministes, les communautés queer, les communautés de couleur. Soyez prudents avec ces conversations, leurs lieux, et nos places au sein des structures communautaires, des structures de pouvoir. Sinon, vous ne comprendrez pas nos mots.

6. Ne nous totalisez pas, ne nous représentez pas, nous ou nos discours, comme monolithiques ou univoques. Examinez attentivement chaque utilisation du singulier et du pluriel.

7. Ne pas citer aveuglément les « experts » non transsexuels, par exemple Harry Benjamin, Robert Stoller, Leslie Lothstein, Janice Raymond, et Virginie-Prince ou Marjorie Garber. Appliquez-leur le même sens critique comme pour n’importe qui d’autre.


9. Lorsque vous parlez des discours MtF[13], des phénomènes, des expériences, des vies, des subjectivités, des modes de réalisation, etc, rendez-les explicites tout au long de votre démonstration. L’indiquer une ou deux fois n’est pas suffisant pour saper l’ensemble des paradigmes sur la question. Ne jetez pas des références occasionnelles à des discours transsexuels FtM, des phénomènes, des expériences, des vies, des subjectivités, des modes de réalisation, etc, sans vous demander quel est le but de ces références et si oui ou non ces fins sont légitimes.

10. Prenez conscience que si vous nous jugez en  référence à votre agenda politique (ou vos  agendas) pris comme mesure ou standard, en particulier sans même vous demander si votre ordre du jour pourrait entrer en conflit avec le nôtre ou passer devant le nôtre, qu’il est tout aussi légitime (ou illégitime) pour nous d’utiliser notre agenda politique comme élément de mesure nous permettant de juger votre travail.

11. Mettez l’accent sur ce que regarder les transsexuels, la transsexualité, le transsexualisme, vous fait à vous, et non pas : qu’est ce que cela vous dit sur les sujets trans?

12. Demandez-vous si vous pouvez voyager dans notre univers trans. Sinon, vous n’allez probablement pas saisir ce dont nous parlons. Rappelez-vous que nous vivons la plupart du temps dans un monde non-transsexuel et qu’en conséquence nous avons probablement accès à ce dont vous parlez.

13. Ne vous imaginez pas que vous pouvez écrire sur le trope de la transsexualité, la figure du transsexuel, les discours ou positions des sujets transsexuels, sans écrire au sujet des subjectivités transsexuelles, des vies, des expériences, des modes de réalisation. Demandez-vous quelles relations il y a entre ces constructions catégorielles. C’est-à-dire aussi quelles sont les implications du point de vue de ce que vous écrivez en comparaison avec ce que vous n’écririez pas sur un autre sujet.

14. Ne vous imaginez pas qu’il y ait un seul trope de la transsexualité, un seul chiffre « du » transsexuel, ou un seul discours transsexuel à n’importe quel endroit.

15. Si l’on s’occupe de vos travaux d’assez près pour se montrer en colère, avec une critique détaillée, ne prenez pas cela comme un rejet, une irritabilité, un trouble délirant ou les effets de l’empoisonnement par la testostérone. C’est un *cadeau*.

Avec Jacob Hale nous avons abordé une certaine « intimité » des groupes trans. On peut cependant regretter du côté français un manque de reconnaissance, quand ce n’est pas du rejet, de la théorie issue du terrain. Inimitié tuent et biaisent les débats et leurs développements de telle sorte que le « bébé » n’en réchappe jamais quand l’eau du bain est changée. L’Internet permet la diffusion de savoirs mais aussi de pseudos savoirs. Il en résulte des écrits maladroits ou des affirmations péremptoires qui feront lois. On se retrouve ainsi avec des confusions telles que « l’identité sexuelle et l’identité de genre c’est du pareil au-même ». Il ne reste plus qu’à constater la négation des apports des critiques féministes et leurs épistémologies. C’est regrettable et « c’est bien peu de le dire » chante Mickey 3D (et on ne va pas non plus mourir de rire). On peut lire aussi des assimilations rapides sur ce que seraient ou non les trans primaires et secondaires, ou le « mal » que représenteraient ces « militants trans en colère », expression dans la droite ligne de la philosophie de Colette Chiland et de ses pairs. On ne devrait pas parler de transphobie non plus, etc.

Afin de ne pas ressembler aux héros de Gustave Flaubert il faut s’engager dans l’exigence et dans l’excellence. Et non pas tel un Bouvard et un Pécuchet engendrer des désastres  culturels par une incapacité à comprendre qu’on ne s’improvise pas agronome, sociologue, musicien, astronome, physicien, professeur, gymnaste, philosophe, cuisinier, mathématicien, etc. du jour au lendemain sans apprendre et comprendre, et sur la seule foi d’une croyance toute personnelle. Les cultures trans ne doivent pas s’infliger ce contre quoi elles luttent.


[1] Au sens de cultures underground (sous-terraine) et non de sous-cultures car la traduction française entraine une connotation péjorative. Voir Hervé Glevarec, Éric Macé, Éric Maigret (éd.), Cultural Studies. Anthologie, Armand Colin, coll. « Médiacultures », 2008.

[2] La domination culturelle d’un groupe ou d’une classe, et le rôle joué par les pratiques quotidiennes et les croyances collectives dans les systèmes de domination. Lire entre autres textes : « L’organisation de l’école et de la culture », in Europe, n° 3, mars 1955, traduction de M. Soriano ; « La science et les idéologies scientifiques », in L’homme et la société, n° 13, juillet-sept. 1969.

[3] Identités et Cultures, Politiques des Cultural Studies, édition augmentée, Paris : éditions Amsterdam, 2008, p. 395.

[4] Ibidem.

[5] Stuart Hall citant Ernesto Laclau : Emancipation(s) Radicals Thinkers , verso, 2007.

[6] Éric Macé, op. cit. p. 42. Le sociologue renvoie à l’article de Patrick Mignon : « De Richard Hoggart aux Cultural studies’, in Esprit, mars-avril, 2002 ; Le Guern, Philippe (Dir.), Les Cultes médiatiques. Culture fan et œuvres cultes, PUR, 2002.

[7] Lire sa biographie, [En ligne], http://www.csun.edu/~hcphi002/

[8] Elles ont été énumérées par Sandy Stone, « Suggested Rules for Non-Transsexuals Writing about Transsexuals, Transsexuality, Transsexualism, or Trans ____. », [En ligne], http://sandystone.com/hale.rules.html (traduit de l’anglais par Arnaud Alessandrin).

[9] Sandy Stone, “The Empire Strikes Back. A Posttranssexual Manifesto”, Body Guards; Routledge 1991.

[10] Ces passages seront parfois écrits à la première personne car ils relatent une expérience personnelle et subjective.

[11] Propos recueillis en entretien. Précisons qu’elle a rencontré de nombreux étudiants lors de ses permanences au Centre Gay et Lesbien de Paris sur la période 1996-1998 dans le cadre du support organisé par l’ASB. J’ai rejoint l’équipe de support de cette association fin 1996, et fais moi-même l’expérience de cet exercice pratique imposé. Je venais de mettre mes études entre parenthèses à l’entame du  troisième cycle, mais devant ces étudiants j’étais sans cesse ramenée à un « état de patiente » malgré les preuves que je donnais d’une culture universitaire.

[12] Ces contacts ont eu lieu soit avec Maud-Yeuse Thomas, soit moi-même, et parfois nous deux.

[13] MtF = Male to Female / FtM = Female to Male.

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Texte soumis à copyright : extrait d’une publication à venir prochainement.

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