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TRANSIDENTITÉS: ORDRE & PANIQUE DE GENRE

Le réel et ses interprétations

Préface de Marie-Joseph Bertini

Logiques sociales – Sociologie du genre

Page de couverture

http://www.editions-harmattan.fr/index.asp?navig=catalogue&obj=livre&no=45742

Quatrième de couverture :

Longtemps cantonnée au changement de sexe, la question trans est aujourd’hui abordée comme changement de genre au sein des disciplines ouvertes aux études de genre dans un renouvellement et un enrichissement du champ épistémique. Cette recherche inscrite dans l’interdiscipline que forment les Sciences de l’information et de la communication se veut aussi un travail précurseur des Transgender studies francophones suivant la pensée de Sandy Stone et dans la lignée des studies anglo-saxonnes. Cette recherche porte ainsi son attention sur la construction sociale et médiatique des transidentités (personnes transgenres, transsexuelles, identités alternatives). La problématique semble innovante car elle conjugue exigence et créativité de la recherche avec le statut de la chercheuse insider et outsider à son terrain. Ce premier volume s’attache à croiser l’état des lieux du terrain associatif et militant transidentitaire français avec l’histoire des définitions de la médecine légale depuis les années 1970 aux révisions les plus récentes. Cette nouvelle histoire des trans en France est éclairée par la description des processus de politisation des groupes, de la diversité des identifications de genre, de leurs subcultures, des apports de l’internet et des épistémologies féministes, de leurs rapports aux médias et en retour aux effets de la médiatisation.

Ce travail de recherche a été récompensé par le 2e Prix jeune chercheur francophone en SIC – 2014, décerné par la Société française des sciences de l’information et de la communication (SFSIC).

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Affiche du film The Empire strykes back

Affiche du film The Empire strykes back

Réflexions autour de The Empire Strikes Back de Sandy Stone

L’Empire contre-attaque : un manifeste posttranssexuel (1991)

Ce texte est la version écrite de la présentation orale réalisée lors de la conférence avec Sandy Stone et autour de ses travaux qui s’est tenue le 2 octobre 2014 aux Archives Nationales, de 15h à 18h. (voir la présentation complète : http://commentsensortir.org/2014/09/10/conference-penser-les-transfeminismes-avec-sandy-stone/),  à l’occasion de la parution prochaine de la traduction de son article « The Empire Strikes Back: A Posttransexual Manifesto » dans le n° 1 de la revue Comment S’en Sortir ?.

J’avais opté pour une présentation décalée tout en illustrant les propos sur la thématique de « L’empire contre attaque »  de la franchise Star Wars sur un powerpoint.

Je tiens à remercier très chaleureusement Ian Zdanowicz et Kira Ribeiro pour leur invitation.

 

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En France, au mois de mars 1971, est fondé le Front Homosexuel d’Action Révolutionnaire. Seulement un mois plus tard, les lesbiennes féministes radicales vont s’affirmer pour exister non seulement au cœur du mouvement féministe mais aussi au cœur du mouvement homosexuel. Le groupe des Gouines Rouges est ainsi créé à l’initiative de Monique Wittig, Christine Delphy et Marie-Jo Bonnet entre autres. Dans le premier numéro de la revue « Gulliver » paru au mois de novembre 1972, elles écrivent : « Nous sommes des créatures de jouissance en dehors de toute norme. Nous sommes lesbiennes, et nous sommes heureuses de l’être ». Ce propos a trouvé un écho 20 ans plus tard. Un écho peut-être inattendu pour de nombreuses lesbiennes et féministes. Les slogans scandés à l’occasion de l’Existrans (la marche annuelle des personnes trans à Paris depuis 1997) ont proposés ainsi de nouvelles lectures et expressions de la fierté d’exister. Des personne trans se sont mises à scander : « ni homme ni femme » et « trans et fiers de l’être ». Le lien me semble affirmé avec la pensée féministe et la fierté lesbienne. Pourtant les accointances entre mouvements trans et féminismes ne semblent pas encore aller de soi en 2014.

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On peut être étonné par le déroulé historique des mouvements pour l’égalité des droits. Les révoltes de Stonewall (dont on sait avec l’exemple des événements de la Cafétéria Compton dans le district de Tenderloin en 1966, qu’elle n’est pas la première), ne sont pas si éloignés dans le temps de la révolte qui mènera au FHAR dans le contexte français. Mais on sait aussi que dans les deux cas, la révolte d’un « nous les opprimé-e-s » a produit des injustices, ou du moins a mis en lumière un « nous les opprimé-e-s » aussi concerné par les rapports de pouvoirs qui structurent la société. Les féministes, par exemple, devaient lutter pour exister en tant que voix audibles face à celle des hommes, les lesbiennes féministes face à celle des hommes et de féministes. La situation était-elle différente aux États-Unis ? Les causes féministes, sexuelles, ethniques, sociales et de genre ne semblent pas ici non plus aller de soi et deviennent des sujets de discordes. Partout où les minorités se sont révoltées les mouvements semblent finir par se séparer ou alors une cause se construit aux dépends des autres.

Le mouvement trans états-unien est écarté de l’héritage de Stonewall et depuis les années 1990 des ouvrages tentent d’expliquer ce phénomène les concernant (je pense à Martin Duberman, avec l’ouvrage « Stonewall » en 1994 ; à Joan Nestle & Riki Wichins, « Genderqueer: From Beyond the Binary », 2002 ; je pense aussi à l’ouvrage « Transgender Rights », dirigé par Paisley Currah, Richard Juang et Shannon Minter, en 2006). Malgré cet oubli ou cette invisibilisation des mouvements pour l’égalité des droits, rien ne pourra empêcher les Trans Studies américaines d’émerger dans les années 1980 avec l’incontournable texte de Sandy Stone que je qualifierai de « révolte culturelle ». En effet, nos existences posent la question de notre visibilité dans l’espèce humaine, dans l’humanité si vous préférez, et nos vies posent des questions : Quels effets identitaires produisons-nous sur la culture via et en dépit des normes, des sexualités, des races, des classes, des déterminismes biologiques, des essentialismes et des matérialismes ?

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En France, les politiques trans, c’est-à-dire la façon dont les groupes trans constitués en associations et en collectifs politisés agissent et existent dans les espaces publics et médiatiques, ne débutent véritablement que dans les années 1990. Mais il me semble difficile de parler de Trans Studies en l’absence de texte fondateur et malgré des balbutiements épars y compris venant de moi.

C’est aujourd’hui que tout commence d’une certaine façon avec la nouvelle génération, sans vouloir effacer de l’histoire l’initiative de telles ou telles personnes. Je vais prendre un premier point de repère avec le transféminisme. Je m’appuie ici sur une citation de l’association OUTrans, tirée d’un texte publié en 2012 : « Le transféminisme est un outil qui nous semble incontournable pour mettre en place une politique des alliances. Notre analyse critique de la société et des systèmes de domination(s) qui la traversent et qui produisent les divers modes d’oppressions (entre autre la transphobie) est héritière de la tradition (qu’on peut appeler le féminisme de la « troisième vague »/ féminisme queer/ féminisme post-identitaire) » (Source : http://outrans.org/infos/articles/transfeminismes). Sommes-nous dans l’utopie à vouloir revenir sur ce qui a été défait dans les années 1970 afin de retrouver un « nous les opprimé-e-s » sans hiérarchies et tout en parvenant à ne pas nier les spécificités de nos luttes respectives ? Ce programme-là me parait révolutionnaire et peut-être du même coup utopique. Mais on a envie d’y croire et de travailler pour.

Le texte de Sandy Stone est assez puissant pour qu’on n’ait pas besoin de lui une faire publicité de convenance. En le lisant, un certain nombre de commentaires me viennent à l’esprit spontanément. Je vais donc partager avec vous quelques pensées critiques que je n’aurais pas le temps de développer en profondeur. Mais j’espère, que vous les considérez comme des pistes de réflexion pour comprendre pourquoi nous sommes si en retard par rapports aux studies anglo-saxonnes.

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Sur la méthode scientifique, je n’ai pas manqué le passage sur le premier travail de Leslie Lothstein définissant des critères du diagnostic différentiel. Sandy Stone pointe les faiblesses de l’échantillon et de la méthodologie. L’évaluation psychologique qui en ressort parle d’individus schizoïdes, renfermés, isolés, déprimés, avec des addictions, immatures, narcissiques, égocentriques, manipulateurs, etc.

Sandy Stone, fait le constat que malgré des « résultats qui auraient pu être considérés comme marginaux, marqués du sceau d’une méthode douteuse ou d’échantillonnages excessivement limités. Ils finirent malgré tout, mises en garde comprises, par représenter les transsexuel·le·s dans la littérature médicolégale/psychologique jusqu’à récemment ». Avec cet exemple, nous reconnaissons aussi une situation à la française. Pourquoi les écrits des psychiatres français et françaises sur la question n’ont pas donné lieu à de questions de méthodologie ? Le saura-t-on un jour ? Prenons les ouvrages de Catherine Millot pour Hors-sexe (1983), Patricia Mercader pour L’illusion transsexuelle (1994) et Colette Chiland pour Changer de sexe (première version de 1997 et deuxième version en 2011). Ces ouvrages qui font toujours loi auprès des étudiants dans les disciplines « psy », particulièrement, pourraient donner lieu à des questionnements sur les échantillons et la méthodologie. Mais ce qui frappe le plus, c’est que ces trois livres nous parlent de la peur des personnes trans. Les auteures ne parlent pas de la peur de la société, mais de leur peur en tant que personne, en tant que femme, en tant que praticienne, et au moins pour deux d’entre elles en tant que féministe. Ces auteures considérées conjointement avec des publications comprises entre 1983 et 1997, peuvent être rapprochés à des degrés divers de l’ouvrage L’empire transsexuel de Janice Raymond (1979).

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Ces ouvrages vont jusqu’à nous décrire physiquement et évaluer notre humanité et nos possibilités en terme de sexualité dans une sorte d’évaluation aux très forts accents de morale et de religion. Ce dernier point n’est pas assez soulevé d’ailleurs mais les dimensions moralistes et religieuses se retrouvent à des degrés divers dans ces écrits. Une personne trans serait donc : une personne avec un faible espérance de vie, qui voudrait le sexe des anges ou du moins une sexualité sans sexe ; elle serait aussi hérétique, narcissique, inquiétante, effrayante, indigne de confiance, manipulatrice, caricaturale, pathétique, grosse, laide ; elle serait un travelo sans talent, incapable de pénétrer un femme, ou d’attirer le désir de « quelqu’un de normal », un repoussoir à la relation ; et enfin, elle devrait aussi considérer « son droit au suicide ». Une grande partie de ce discours ne fait-il pas penser aux discours racistes pour construire un autre inférieur ou des races inférieures ? Bien entendu, ces auteures trouvent inconvenant que l’on vienne leur demander des comptes sur ces « vieux écrits » ou des « maladresses du passé ». D’ailleurs, en 2011, Colette Chiland ne manquera d’être à nouveau maladroite avec ce nouvel écrit : « La solution militante est que les mesures prises par les minorités deviennent la loi générale. […] songeons aux nazis qui ont réussi à faire adhérer presque tout un peuple à l’idéologie raciste ». De son côté, il me semble qu’il y a chez Patricia Mercader une idée directrice et essentielle qui n’est jamais exprimée clairement : c’est que les transsexuels peuvent changer de sexe mais pas changer de genre. Serait-ce là leur illusion ? [Le propos qui va suivre, n’a pas été dit lors de la présentation, je le donne ici à titre de précision : Il me semble que cette idée préside encore aux analyses de nombreux psychanalystes et psychiatres. Pour la formuler autrement : les trans croient à tort qu’ils/elles ont changé de genre. Ils peuvent à la rigueur changer de sexe mais surement pas de genre. Les hommes restent des hommes, même en femmes. Et les femmes restent des femmes, même en hommes. Je crois que c’est le point commun à tous les ouvrages maltraitants mais ce n’est jamais formulé de façon franche.]

On pourrait estimer que ces théories sur les personnes trans ont conduit d’une part à la politisation des associations et des collectifs qui ont mis beaucoup de temps à émerger dans le contexte français, et à freiner d’autre part l’arrivée des Trans Studies anglo-saxonnes tout en compliquant l’émergence de Studies made in France. L’agenda politique des groupes trans politisés des années 1990 et 2000 a conduit une majorité de ses dirigeants et dirigeantes à dire : « la théorie ça ne sert à rien ». La militance y compris d’inspiration marxiste tablait sur le concret et se montrait des plus pragmatiques disqualifiant l’acte de théoriser mais tout en se référant à la théorie !

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Pour comprendre la période actuelle, il est crucial de s’attarder sur la période de la mise en place d’une catégorie diagnostique en 1980 avec une catégorisation qui, « après des années de recherche, ne mettait pas beaucoup plus en jeu que la sensation classique « d’être dans le mauvais corps » – et l’acceptation qui en découle par la police des corps, c’est-à-dire l’institution médicale, des histoires cliniquement « bonnes » de transsexuel·le·s existent désormais dans des zones aussi dispersées que l’Australie, la Suède, la Tchécoslovaquie, le Vietnam, Singapour, la Chine, la Malaisie, l’Inde, l’Ouganda, le Soudan, Tahiti, le Chili, Bornéo, Madagascar et les îles Aléoutiennes » (Sandy Stone, 1991).

Ne doit-on pas voir aussi dans cette catégorisation du « fait transsexuel » la conséquence des effets des nomenclatures internationales comme le Manuel statistique des maladies mentales de l’Association des psychiatres américains et la Classification internationale des maladies de l’Organisation mondiale de la santé, qui ont conduit à une occidentalisation et une standardisation des identités trans en identités transsexuelles. Parmi les forces en jeu, peut-être celle de la colonisation des esprits. Ainsi nous nous sommes placé-e-s en situation de coauteur-e-s d’un récit bien particulier : exporter le « phénomène trans » dans toutes les aires culturelles alors même que ledit protocole est écrit et table sur un double dysfonctionnement interne à l’aire occidentale. On répond par « la chirurgie » (« la réponse folle » dit Chiland) à « une folie » (« la demande folle » dit Chiland) dans le champ psychiatrique et l’on généralise cette folie à la planète entière à l’aide de critères de la seule aire culturelle blanche, occidentale, hétérosexuelle et hétérogenre (au sens de deux genres opposés dans la symbolique hétérosexuelle). Le récit transsexuel fini par avoir le même fonctionnement que le symbole : il ne décrit qu’une seule chose par exclusion de tout le reste.

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Dans cette dernière partie, je souhaite revenir à titre personnel sur L’Empire transsexuel de Janice Raymond, avec le passage souligné par Sandy Stone dans lequel elle se voit mise en cause : « Comme l’a écrit une femme […] : « C’est comme si j’étais violée quand je vois qu’Olivia fait passer Sandy […] pour une vraie femme. Après tous ses privilèges masculins, va-t-il aussi tirer profit de la culture lesbienne féministe ? » (Sandy Stone [1991] citant Janice Raymond, 1979, p. 134-135).

Dans un tout autre genre, je vais partager ici une anecdote qui peut se conjuguer au pluriel car elle n’est pas isolée. Depuis deux ans, j’enchaine les conférences en université et assez régulièrement on vient me voir à la fin pour me parler. Parfois j’entends de drôle de choses, y compris de la part de chercheures. J’entends : « t’as l’air à l’aise en public car avant t’étais un homme », ou bien on me pointe « le privilège de l’éducation masculine ». L’expression : « car t’étais un homme avant » devient : « car tu as été élevé en homme ». On m’assène ce genre de discours sans rien connaître de mon parcours et de la façon dont j’ai travaillé pour parvenir à parler en public ces dernières années ou encore sans savoir si j’ai fait mien le privilège de l’éducation masculine dont je ne nie pas l’existence (et en cela je ne me complaît pas dans le privilège). Je pourrais dire que je l’ai détecté très tôt comme tel et que j’ai souhaité m’en défaire jusqu’à l’assujettissement total de mon droit à parler, non en tant que personne genrée mais en tant que personne pensante. Mais l’argument du privilège vaut pour argument massue et on ne peut pas s’en défendre sans s’enfoncer alors je dois l’accepter dans la grande majorité des cas. [Ajout lors de la publication sur le blog : Je précise que je ne peux pas en vouloir aux personnes, aux femmes, qui me disent cela car le privilège existe bel et bien mais pour autant l’argument peut être très blessant quand il est lancé comme une condamnation sans appel possible.]

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Pour m’engager dans la conclusion de cette communication, je souhaiterais souligner l’avant-gardisme du texte de Sandy Stone. Je dois encore m’en référer à ma propre histoire pour illustrer cette idée tout en souhaitant que d’autres personne s’y reconnaissent aussi. C’est seulement près de 7 ans après le texte de Sandy Stone et quatre ans après l’ouvrage The Gender Outlaw de Kate Bornstein, que j’ai compris que les personnes trans, en théorisant leur condition et tout en étudiant les sociétés dans lesquelles ils et elles se révélaient, nous donnaient de puissants outils de compréhension et d’émancipation qui venaient s’ajouter aux outils de la pensée féministe. Bien entendu, le refus de s’inscrire dans l’ordre des genres n’a pas toujours été compris comme le refus de cautionner une société sexiste et inégalitaire mais de mettre la pagaille dans une communauté déjà en lutte et en demande de reconnaissance. Nous avons bien été un certain nombre, aussi modeste le chiffre fut-il, à refuser très tôt l’adhésion sans condition au système sexe-genre. Je pense que c’est aussi le cas des membres du Groupe Activiste Trans qui auront éprouvé le même sentiment, tout comme les nouvelles générations à l’œuvre aujourd’hui dans le tissu associatif et militant.

Dans les divisions et concurrences entre personnes trans ou groupes trans, il y aussi une défiance qui doit être dite. Elle concerne le statut et la position d’universitaire pensée uniquement en termes de classe. Là où il y a des tentatives pour parvenir à produire des savoirs situés et des contre-discours depuis une position de subalterne, d’autres ne voient que « trahison » au sens de trahir sa couleur de peau, sa classe sociale, son groupe d’appartenance morale, etc. Mais ce faisant, ces voix dénonciatrices contribuent peut-être, à leur insu, à pérenniser les rapports de pouvoir et de domination en faisant passer un message que j’estime malheureux : on ne peut pas y arriver sans trahir et sans se trahir soi-même.

Si on se plie à cette règle, il n’y aurait bientôt plus de femmes dans les universités, plus d’étrangers, plus de gays, de lesbiennes, de féministes et de trans, auto-identifié-e-s, etc. Ceux qui n’ont jamais besoin de dire d’où ils parlent, ou qu’on ne somme jamais de le faire, auraient encore moins de raisons de se situer qu’auparavant.

Je me réjouis donc de la présence de Sandy Stone aujourd’hui et de la tenue de cette conférence, pour ceux et celles qui souhaitent depuis fort longtemps voir émerger et s’affirmer des Trans Studies dont nous soyons moteur au sens d’acteurs et actrices. L’infantilisation des personnes trans va si loin, que nous dépassons parfois les limites de l’acceptable : c’est-à-dire qu’on ne nous pense pas apte à mener nos propres Studies et donc il faudrait nous assujettir à un ordre qui « sait », à défaut d’être nouveau.

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Note :

Durant le débat qui a suivi les présentations, la question de la représentation a été posée en termes de couleur de peau.

En effet, il n’y avait que des « blancs »‘ à la table. Cette question est pertinente bien entendu, c’est indéniable. Nos réponses n’ont probablement pas été à la hauteur. Je me suis moi-même perdue dans un sentiment de culpabilité et je me suis retrouvée, comme une idiote je l’avoue, à parler de mes origines avec un « papa tout foncé » et une « maman toute blanche ». Quand l’argument de nos passeport européens a été avancé, j’ai failli dire que j’avais aussi un passeport chilien et que dans celui-ci j’étais toujours un homme aux yeux de la loi chilienne, mais qu’heureusement le passeport français me reconnaissait bien comme femme.  Tout est vrai mais émotions et culpabilités nous font parfois sortir de belle âneries face à une vraie question. Cependant, la question de la couleur de peau a éludé un fait tout aussi important : c’était peut-être la première fois qu’une tablée universitaire comptait presque  100 % de personnes trans. Généralement, ce sont des tablées à 90 % ou le plus souvent à 100 % cisgenres. Nous commençons à peine à exister.

L’argument de l’élitisme a été ensuite mit en avant. Il est tout aussi audible et intelligible.

Toutefois, ce serait une erreur de ne voir que de l’élitisme concernant la place des trans dans les universités quand on connaît les situation de précarité et d’infériorisation des personnes. Pour un certain nombre d’entre-nous, c’est la guérilla permanente pour exister. Il faut bien comprendre que de jeunes personnes trans abandonnent leurs études car la règle des cumuls des stigmates joue sur eux comme sur d’autres personnes n’étant en rien intéressées par l’université. Un jour, les femmes sont entrées dans l’université et je crois que cette histoire ne s’est pas écrite à l’eau de rose. De même pour les personnes non-blanches, gays et lesbiennes identifiées ou auto-identifiées, etc. Le critère de classe doit-il effacer les autres critères ? On peut être universitaire sans nier bénéficier de certains privilèges et de jouir de positions de pouvoir sans même les avoir demandé. Cette prise de conscience engage dans l’intersectionnalité. Les privilèges peuvent être refusés au prix de sacrifices intimes. Les vrais positions de pouvoir sont celles qui ne veulent pas ou qui refusent de se reconnaitre comme telles. Je me refuse pour ma part à appliquer cette cette règle à toutes les personnes minoritaires sans rien connaître de leur vécus et de leurs positionnements personnels.

Ce qui aurait été fantastique, c’est d’avoir eu une tablée 100 % trans avec une diversité visible selon le critère de couleur de peau. Nous sommes bien d’accord.

Je dis bien « visible » car au vu des origines ethniques, comme en témoignent quand même des noms de familles étrangers (portugais, espagnols, catalans, polonais, chilien…), des métissages (certes invisibles), des différentes origines socio-culturelles, le critère appliqué de blanchité pose la question de la suspicion de pouvoir, du visible et du lisible.

Nul négationnisme et nul déni des privilèges comme des discriminations de genre, de classe et de race dans ces lignes. Le débat est complexe et risqué. Je l’ai appris plusieurs fois à mes dépends.

Les questions sont donc aussi à poser en termes de mobilités et de reproductions sociales. Les inégalités sociales génèrent aussi des inégalités dans les groupes minoritaires. Faut-il alors envisager de commencer une communication par l’exposé de sa situation ethnique, sociale, sexuelle, religieuse ou encore de genre ? Sans ironie aucune, je constate que ce processus se voit entre nous de façon croissante, entre femmes, féministes, LGBTIQ, étrangers, précaires, etc. Comment se fait-il que toutes les personnes qui forme un « nous » les opprimée-s en arrivent à se suspecter les unes les autres sur la base d’un seul critère d’exclusion (un stigmate) soumis à hiérarchisation ? N’y a t-il donc aucun moyen de travailler entre femmes, féministes, trans, gays, lesbiennes, précaires, putes, intersexes, étrangers, noirs, jaunes, rouges ou blancs, etc. sans nier nos spécificités  ? Aurions nous oubliés qui est ou ce qui constitue et nourri  « l’ennemi principal » ? J’ai une furieuse envie de croire dans une politique des alliances comme de Trans Studies menées en premier lieu par des personnes trans. Sur ce dernier point, je crois que la génération qui arrive atteindra cet objectif. J’espère juste être là pour le voir.

Corps Trans / Corps Queer

Cahiers de la transidentité, volume  3.

Cahiers de la transidentité, volume 3.

Karine EspineiraMaud-Yeuse Thomas, Arnaud Alessandrin  (sous la direction de)

Pour cette troisième édition, l’O.D.T. interroge la production et les figures queer dans les arts musicaux, littéraires, cinématographiques et plastiques. En posant son regard au-delà des frontières géographiques et genrées, cette somme d’articles tend à démontrer qu’il existe, dans la culture, des supports à l’élaboration d’une politique inclusive et non discriminante à l’égard de la diversité de genre.

ISBN : 978-2-343-01487-6 • décembre 2013 • 140 pages

Aux éditions L’Harmattan : http://www.editions-harmattan.fr/index.asp?navig=catalogue&obj=livre&no=41970

9782343014876v

Préambule

Il est fréquent d’entendre parler des associations qui ont formé le « berceau parisien », en des termes parfois peu élogieux. A tort ou à raison, l’ASB comme le Caritig sont vues comme des structures hégémoniques qui voulaient avoir la main mise sur tout. J’ai connu ces associations peu après leur  fondation et à des degrés divers. J’étais impliquée à l’ASB du temps de Tom Reucher et je côtoyais le Caritig en de rares occasion de réunions avec Armand Hotimsky. Ma militance comme mon entrée dans le domaine de la recherche m’ont conduite vers le constat des déficits concernant le terrain transidentitaire : d’histoire et de mémoire. Nous retrouvons une partie de l’héritage de la culture cabaret transgenre avec Bambi et Marie France, comme avec la nécessaire réhabilitation de Coccinelle dont le rôle dans l’édification des réseaux d’entre-aide n’a pas été des moindres. Pour l’histoire, chacun la voit encore débuter avec son action propre oublieux parfois de l’héritage ou de la simple reconnaissance d’une aide, d’une information ou d’un accompagnement qui aura été précieux à une personne mais qu’elle jugera plus tard peut être dans la désuétude de l’oubli. Voici sous forme de témoignage, un façon comme une autre de contribuer à marquer ma reconnaissance envers ceux et celles qui m’ont précédés et qui m’ont transmis leurs savoirs et leurs énergies.

Affiches de l’Existrans : 2001 à 2003

Chroniques martiennes : l’Association du Syndrome de Benjamin au jour le jour

Qu’était l’activité à l’ASB de 1996 à 1999, pour prendre celle que j’ai connue ? Nous allons le relater sous forme d’une modeste chronique qui va démontrer que nous sommes loin d’un modèle associatif hégémonique.

Jeudi : support téléphonique au centre Gay et Lesbien de Paris de 14 heures à 18 heures. Notons que les gays et lesbiennes ne savaient pas toujours ce qu’étaient les trans, un peu comme pour les Bi d’ailleurs. Nous recevions des personnes en questionnement, parfois dans un grand désœuvrement matériel et psychologique. Ces personnes que certain-e-s trans aimeraient voir psychiatriser car ils feraient du tort aux autres trans intégrés et seraient « quand même bien déglingués ». C’est oublier que nous avons reçu certaines d’entres-elles dans le même état ! Mais accomplies depuis, elles ont oubliées… Ces « déglinguées » étaient des personnes coupées de leurs familles et attaches, sans emplois et sans perspectives immédiates. Nous recevions aussi des copines prostituées, mais c’était plus rare. L’ASB n’avait pas la réputation d’être accueillante aux transgenres et aux prostituées. Ici l’arbre cache bien la forêt. Quelques avis stigmatisants sont parvenus à cacher les amitiés qui se sont nouées dans le respect des un-e-s et des autres. Comme tu étais belle et bienveillante Elsa. On ne peut t’oublier.

Ne parlons pas du débat théorique qui s’était engagé dans un silence total pour défaire le transsexualisme comme concept médical. Nous dénoncions déjà la hiérarchie pyramidale entre trans. Venu-e-s de tous horizons, ou appelant de l’autre bout de la France des copines et copains inquiets et parfois effrayés de ce qui leur arrivait, d’autres sont atteints du VIH, d’autres envisagent la prostitution pour se payer les soins et les opérations. Parfois débarquaient des étudiants ou d’apprentis réalisateurs en mal de sujets. Sans compter les journalistes et les « hommes » de télévision. Quelques trans lover en chasse ou en cavale firent de bref passages. Au bar du CLG, une copine faisait parfois des siennes, fustigeant gays et lesbiennes dans leur propres locaux… On rattrapait le coup et à force ils finissaient par ne plus s’offusquer.

Samedi : Journée collage de timbres chez Tom Reucher. Nous passions des après-midi à ouvrir les courriers, nous répartir les courriers et tentions d’y répondre au mieux avec ce que nous avions comme connaissances. Je commençais tout juste mon trajet et me retrouvais à réconforter et envisager des réponses à quelqu’un comme moi, comme nous tous dans cette pièce. Ambiances lourdes et légères se succédaient au fil des exposés des projets, de l’agenda associatif. Je me souviens très bien de vos visages Thibault, Vincent, Maud, Christelle, Tom et les autres dont j’ai parfois oublié le prénom. Pardonnez-moi.

Dimanche : réunion mensuelle avenue Daumesnil. Réunions parfois thématiques comme la journée des parents, ou le grand repas annuel. J’avais été stupéfaite de voir que des personnes traversaient toute la France juste pour rencontrer d’autres personnes comme elles, d’autres trans en somme. Internet naissant ne permettait pas encore les outils multimédia et loin était le web 2.0 qui ferait oublier qu’il fallait beaucoup d’huile de coude et de volonté pour s’organiser, se voir, se rencontrer l’espace de quelques heures seulement. Elles débarquaient à Paris pour vivre avec d’autres le temps de quelques heures.

Le tout tenait sur des bouts de ficelles et plus d’un serait surpris des budgets ridicules avec lesquels la machine tournait.

Chroniques martiennes : à bout de souffle

Affiches de l’Existrans : 2004 à 2006

Réunions et lobbying : à la recherche d’alliances. En premier lieu, au centre gay et lesbien lui-même dont le président de l’époque Alexis Meunier était d’une rare bienveillance. La formation des bénévoles du Centre incluait déjà les trans. Nous participions parfois à la rédaction au 3Keller, la revue du CGL. Entretiens avec le député socialiste Patrick Bloch, rendez-vous au syndicat de la magistrature, déplacements à l’étranger pour rencontrer les chirurgiens belges, comprendre leurs techniques et  évaluer les financements. Autres rencontres dans l’hexagone avec des médecins pour former cette base de données que Tom Reucher ne garda jamais pour lui et dont nombre de trans ont bénéficié. Rendez-vous avec des avocats et édification des premières filières pour contourner les tribunaux défavorables et aiguiller vers des tribunaux favorables tel celui de Chartres à l’époque où je fus la quatrième à obtenir son changement d’état-civil sans expertise et en moins de  quatre mois. Oui nous nous comptions, tant c’était rare et difficile. Un ou une de plus de passé était une grande victoire. Nul record, nul vantardise, juste le murmure du soulagement.

Informations et communications : de l’Identitaire à l’Existrans. Créer plus qu’un bulletin associatif tel était l’objectif de l’Identitaire dont je ne sais encore comment le nom m’est venue. Peut-être la fréquentation de Maud-Yeuse qui théorisait du matin au soir, allez savoir… Réunions multiples chez Maud avec Tom, Vincent, Thibault, Ionna, Myriam, Ripley, et les autres. Mac Plus ou SE30, sur Xpress ou Pagemaker, illustrations ou full rédactionnel ? L’Identitaire est né pour créer un outil de communication et d’expression, aborder la culture sous différents angles qui incluraient nos propres visions du monde qui finalement était déjà « trans ».

Participant aux réunions d’organisation de la Gay Pride de 1998  sur le thème de la citoyenneté (déjà) nous avions été aux anges avec le projet de petit train pour les enfants des parents gays et lesbiens, mais dépitées par la polémique : « une folle » en tête de cortège va-t-elle nuire aux mots d’ordre ? Nous nous sommes dit que chaque groupe avait ses travestis, ses boucs-émissaires. Cela nous avait d’autant plus interpelées que nous travaillons déjà avec le Zoo de Marie-Hélène Bourcier. De son côté le constat de nos difficultés à exister au sein des organisations gays et lesbiennes à l’époque conduisait Tom à l’idée d’une marche qui serait nôtre. J’ai travaillé sur l’aspect communication de cette première Existrans, sans y participer pour des raisons de santé. Mais j’étais sceptique et je ne suis pas parvenue à suivre Tom plus loin, le trouvant trop optimiste et pas assez stratège. Pour ma part, j’étais dans l’optique d’un renforcement de nos alliances avant d’envisager cette nouvelle forme de visibilité pour les trans. Sur ce point, j’avais tort et Tom a bien fait de persévérer et alea jacta est.

Affiches de l’Existrans 2007 à 2009

Mes souvenirs ne sont pas si romantiques. Je dois vous détromper. Il y a beaucoup d’obscurité dans ces images, du glauque parfois, de crises de larmes et de fatigues consécutives à des réunions presque chaque soir de la semaine. Réexpliquer sans cesse notre condition, devoir lutter aussi à l’intérieur contre nos propres démons. Ces chroniques constituent le souvenir d’un travail difficile qui fait défaut dans la mémoire trans qui n’a toujours pas d’histoire commune. Chaque groupe semble avoir tout inventé comme chaque trans rejoue le changement de genre comme une première et unique fois. L’ASB, le Caritig et le PASTT ont été animés par des pionniers qui eux-mêmes ont hérité a des degrés divers de la socialité issue du cabaret transgenre (ici on doit beaucoup à Coccinelle), de l’entre-aide des prostituées, des acquis des associations précédentes de Marie André à Coccinelle en passant par Marie-Ange Grenier. Les trans ne viennent plus seuls au monde depuis longtemps. Ils ne naissent donc pas dans les artichauts dans les hautes terres arides ou gelées. La reconnaissance de ces acquis a participé à me construire comme trans bien avant d’autres trans et bien après beaucoup d’autres. Une dernière pensée pour les filles de l’ABC, mouvement transvesti puis transgenre peu importe. Elles ne se déclaraient pas association de « transsexuelles », elles m’ont pourtant acceptée et recueillie pour ainsi dire le temps que je sois assez forte pour aller vers ces associations naissantes, là-bas à Paris. Merci Gaby, Chantal et toutes les autres de m’avoir protégée.

Je me dis que quelqu’un en ce monde a les mêmes pour son action au Caritig et je partage sa joie comme sa nostalgie. On ne savait pas dans nos bien puérils crêpages de chignon à quel point il était déjà important tout simplement d’Exister et de mettre un pas devant l’autre.

Karine Espineira

Affiches de l’Existrans : 2010 à 2012

Photo de Naïel Lemoine

Il y a-t-il une Culture Trans ou des cultures trans ? On suppute autant de réponses dans un sens que dans l’autre. La notion même de « culture » concernant les groupes transidentitaires mérite d’être posée. Contournons ce qui pourrait ressembler  à un écueil et optons pour la notion de subculture[1] trans.

Tel un voyage vers l’infiniment petit, imaginons une traversée de la culture majoritaire – ou hégémonique au sens de Gramsci[2] – dans une société donnée et plongeons vers les cultures minoritaires elles-mêmes traversées et composées de mouvements culturels s’instituant parfois comme contestation du modèle hégémonique. Parler de multiculturalisme serait-il plus approprié ? « Trouble dans la culture » écrit Stuart Hall qui envisage les effets de la question multiculturelle comme un électrochoc (« disruptif » dit-il) sur notre compréhension de la culture : « L’opposition binaire issue des « Lumières » – le particularisme contre l’universalisme, la tradition contre la modernité – produit une certaine manière de comprendre la culture. Il y a d’un côté, les cultures distinctes, homogènes et, autosuffisantes, fortement soudées des sociétés dites traditionnelles »[3]. Il précise : « Dans cette définition anthropologique, la tradition culturelle sature toutes les communautés, subordonnant les individus à une forme de vie sanctionnée collectivement. Elle s’oppose, de l’autre côté, à la « culture de la modernité », ouverte, rationnelle, universaliste et individualiste. Dans celle-ci, les attaches culturelles particulières doivent être mises de côté dans la vie publique – garantie par la neutralité de l’État – de sorte que l’individu est libre d’écrire son propre scénario »[4]. On imagine les développements possibles si nous nous intéressions à la question du voile dans l’espace public des institutions (« neutres ») et l’espace public du libre choix (tout relatif) : «  Comme le dit Laclau, « je ne puis affirmer une identité différentielle sans la distinguer d’un contexte, et dans le processus de fabrication de cette distinction, j’affirme le contexte en même temps »[5].

Quand les trans expriment un désir d’intégration et d’insertion ou de contestation et de revendication ils affirment un contexte. Celui de leur politisation au-delà de leur condition de vie. La subculture trans se laisse alors appréhender en tenant compte de l’évolution du fait trans avec les contextualisations des définitions identitaires autant qu’avec l’émergence et l’affirmation d’un réseau associatif et militant, d’un réseau d’entraide ou  de convivialité. L’idée que ces subcultures trans s’entrecroisent et se mélangent, se construisent et se déconstruisent ne sont pas sans évoquer une dialectique des mouvements culturels.

Dans ce sens, nous postulons aussi que les modélisations sociales et culturelles sont elles-mêmes des produits de consommation résultant de réductions hors et intra-communautés. L’action ou le processus de mise à disposition (« mettre à la portée de tous ») consiste, pour notre champ, à rendre accessibles et intelligibles les identités alternatives – comme ensemble de minorités intentionnellement construites tant par la culture majoritaire (la plus partagée) que par les subcultures. Les Cultural Studies autorisent l’analyse de la culture populaire ou du « grand public » comme « ensemble de minorités intentionnellement construites à travers des affirmations identitaires, subculturelles ou militantes »[6]. Dit et vécu comme minoritaire, revendicateur et créateur de subculture, le groupe transidentitaire n’en demeure pas moins partie prenante de la culture populaire – donc médiaculture en quelque manière  à considérer que l’ensemble du tissu associatif et militant transidentitaire est communicant.

La première forme d’acculturation constatée par nous, est celle de l’évolution de la figure « trans-genre » dans les groupes gays et lesbiens, évoluant de partenaire inacceptable à envisageable puis acceptable, de glamourisé-e et intronisé-e à affiché-e comme conjoint ou conjointe finalement. Cette évolution traduit moins un mode de rencontre affective et sexuelle que des négociations entre subcultures qui se croisent et s’imprègnent. Tel un métissage, il nous semble possible que la rencontre amoureuse participe à et de l’édification de la notion militante (désignée par le sigle LGBTIQ…) dans sa dimension culturelle. Les séries télévisées, les talk-shows et la télé-réalité, seraient les échos, les témoins et les parties prenantes de ces acculturations croisées. En paraphrasant en partie Eric Macé (Les imaginaires médiatiques, 2006), on pense à Princesse Xena, Absolutely Fabulous, Queer as folk, Ally McBeal, Friends, Sex in the city, The L World, Cold Case, Les Experts, FBI porté disparu, Grey’s Anatomy, Dr House, Nip & Tuck, Dirty sexy money, Ugly Betty, True Blood ou  encore Hit & Miss, dans une approche « compréhensive » de ces supports et non seulement «dénonciatrice » (et parfois jusqu’à l’aveuglement).

Notons que désormais, au lendemain d’une émission sur les trans’, ce ne sont plus seulement les trans’ qui réagissent et s’expriment sur le sujet sur les réseaux sociaux et les médias communautaires mais aussi les communautés « alliées » (gays, lesbiennes, bi, anarchistes, libertaires, etc.) et les universitaire engagés dans les études de Genre. Toutes ces alliances « naturelles » ou « conjoncturelles » plus ou moins bien (désa-)approuvées trouvent à donner un point de vue depuis qu’elles se côtoient, depuis que ces subcultures s’imprègnent mutuellement. Postulons à titre d’exercice que la subculture trans est minoritaire dans un contexte LGTIQ…, alors il y a de grandes probabilités que les tenants de cette culture soient en mesure d’énoncer voir de pratiquer la culture « au-dessus » et ainsi de suite jusqu’à parvenir au contexte d’une culture moderne, hégémonique. À l’opposé, il n’est pas évident que les cultures d’ « au-dessus » aient la volonté ou la capacité d’appréhender les cultures trans. Pour le formuler autrement, si ceux-du-dehors nous comprennent c’est parce que nous les laissons nous comprendre. Dans le cas de certaines conversations sur des sujets trans, avec un langage trans et des codes de narration trans, celui-du-dehors ne comprendra absolument rien, bien que nous parlions la même langue. Il aura tout au plus le sentiment d’avoir saisi quelques points et ne s’inquiétera pas plus que cela de ce qu’il n’a pas compris, car il ne sait pas « qu’il n’a pas compris ».

Jacob Hale[7], auteur de nombreux travaux à classer dans les Transgender Studies, a posé des règles à l’usage de ceux qui écrivent sur les trans[8]. Les premiers points disent ce que devrait être en tout ou partie une épistémologie des études sur la transidentité pour les outsiders :


1. Appréhendez votre sujet avec humilité : vous n’êtes pas des experts sur les transsexuels, la transsexualité, le transsexualisme ou  le trans. Les transsexuels, eux, le sont.

2. Interrogez votre position et la manière dont vous exercez le pouvoir, pouvoir que nous n’avons pas (y compris les pouvoirs d’accès, le pouvoir juridique, institutionnel, la puissance matérielle…). Interrogez la façon dont cela affecte ce que vous voyez et ce que vous dites. Quel est votre intérêt et qu’est-ce qui est à l’origine de votre intérêt pour cette question ?

3. Méfiez-vous de la reproduction des éléments de discours suivants (que Sandy Stones articule dans « The Empire Strikes Back »[9] et qui nous rappellent un discours colonial) : l’exotisation (« fascination with the exotic »), le refus de la subjectivité ; un manque d’accès aux discours dominants, suivi d’une réhabilitation de ce même discours.

4. Ne pas effacer nos voix, en ignorant ce que nous disons et écrivons, ou par des déformations grossières (comme Hausman le fit à Sandy Stone et à Kate Bornstein), en refusant par exemple nos références académiques ou en insistant sur la condition de disposer de références  académiques si nous voulons être pris au sérieux.

Ouvrons ici une parenthèse sur la façon dont les médias, et l’université dans une certaine mesure, abordaient le terrain aux débuts du support associatif. La télévision cherchait des ego (des personnes prêtes à se raconter, voire aimant se raconter), distinguant le public des associations de celui du cabaret et de la prostitution. Stigmatisations que des trans vont reproduire.

Les étudiants se présentaient de leur côté en demandeurs d’information, désirant être mis en relation avec les responsables associatifs. Leur présentation, le plus souvent maladroite (« minimum syndical » s’amusait-on) passait sous silence autant la réalité de leur travail que la nécessité d’un « retour ». Un soupçon « scolaire » me venait vite : le seul choix du sujet (un « bon » sujet) suffit à garantir « la moyenne » ou plus[10]. D’un côté les médias abordent le terrain avec des typologies déjà construites au vu de leurs demandes précises, et de l’autre les étudiants adoptent l’exercice de style espéré payant ou prometteur pour les plus aguerris. « Certains arrivaient en fin de thèse en conquérants sur un îlot à coloniser.  Ils venaient voir leurs futurs patients consentants » [11], se souvient M.-Y. Thomas. Depuis, d’autres contacts avec des étudiants ont eu lieu avec la création de l’association Sans Contrefaçon à Marseille en  2005 : en Psychiatrie, en Droit, en Anthropologie, en Art[12]. La plupart mettaient en avant une culture des épistémologies féministes dès qu’il était question du Genre. D’autres étudiants se montrent en revanche fort dépourvus : aucune prise de notes en près de trois heures d’entretien par exemple, ou encore demande dérisoire et finalement inexpliquée (le prénom de naissance de l’interlocutrice) après plusieurs heures de travail à propos de transsexualisme en Droit. De tels exemples ont été hélas les plus nombreux, et bien des directeurs de recherche seraient étonnés d’apprendre comment les « sujets » ou « objets » trans ont été abordés ou traités. On note même le « témoignage », en thèse de doctorat, d’une pionnière du terrain qui n’a jamais rien donné de tel.

Poursuivons avec les recommandations bienveillantes de Jacob Hale :

5. Soyez prudents avec nos paroles. Elles sont très souvent incluses dans des conversations que nous avons au sein de nos communautés. Nous pouvons participer à des conversations qui se chevauchent au sein de communautés multiples, par exemple, nos communautés trans, nos communautés savantes (aussi bien celles qui sont interdisciplinaires que celles qui sont disciplinairement bornées), les communautés féministes, les communautés queer, les communautés de couleur. Soyez prudents avec ces conversations, leurs lieux, et nos places au sein des structures communautaires, des structures de pouvoir. Sinon, vous ne comprendrez pas nos mots.

6. Ne nous totalisez pas, ne nous représentez pas, nous ou nos discours, comme monolithiques ou univoques. Examinez attentivement chaque utilisation du singulier et du pluriel.

7. Ne pas citer aveuglément les « experts » non transsexuels, par exemple Harry Benjamin, Robert Stoller, Leslie Lothstein, Janice Raymond, et Virginie-Prince ou Marjorie Garber. Appliquez-leur le même sens critique comme pour n’importe qui d’autre.


9. Lorsque vous parlez des discours MtF[13], des phénomènes, des expériences, des vies, des subjectivités, des modes de réalisation, etc, rendez-les explicites tout au long de votre démonstration. L’indiquer une ou deux fois n’est pas suffisant pour saper l’ensemble des paradigmes sur la question. Ne jetez pas des références occasionnelles à des discours transsexuels FtM, des phénomènes, des expériences, des vies, des subjectivités, des modes de réalisation, etc, sans vous demander quel est le but de ces références et si oui ou non ces fins sont légitimes.

10. Prenez conscience que si vous nous jugez en  référence à votre agenda politique (ou vos  agendas) pris comme mesure ou standard, en particulier sans même vous demander si votre ordre du jour pourrait entrer en conflit avec le nôtre ou passer devant le nôtre, qu’il est tout aussi légitime (ou illégitime) pour nous d’utiliser notre agenda politique comme élément de mesure nous permettant de juger votre travail.

11. Mettez l’accent sur ce que regarder les transsexuels, la transsexualité, le transsexualisme, vous fait à vous, et non pas : qu’est ce que cela vous dit sur les sujets trans?

12. Demandez-vous si vous pouvez voyager dans notre univers trans. Sinon, vous n’allez probablement pas saisir ce dont nous parlons. Rappelez-vous que nous vivons la plupart du temps dans un monde non-transsexuel et qu’en conséquence nous avons probablement accès à ce dont vous parlez.

13. Ne vous imaginez pas que vous pouvez écrire sur le trope de la transsexualité, la figure du transsexuel, les discours ou positions des sujets transsexuels, sans écrire au sujet des subjectivités transsexuelles, des vies, des expériences, des modes de réalisation. Demandez-vous quelles relations il y a entre ces constructions catégorielles. C’est-à-dire aussi quelles sont les implications du point de vue de ce que vous écrivez en comparaison avec ce que vous n’écririez pas sur un autre sujet.

14. Ne vous imaginez pas qu’il y ait un seul trope de la transsexualité, un seul chiffre « du » transsexuel, ou un seul discours transsexuel à n’importe quel endroit.

15. Si l’on s’occupe de vos travaux d’assez près pour se montrer en colère, avec une critique détaillée, ne prenez pas cela comme un rejet, une irritabilité, un trouble délirant ou les effets de l’empoisonnement par la testostérone. C’est un *cadeau*.

Avec Jacob Hale nous avons abordé une certaine « intimité » des groupes trans. On peut cependant regretter du côté français un manque de reconnaissance, quand ce n’est pas du rejet, de la théorie issue du terrain. Inimitié tuent et biaisent les débats et leurs développements de telle sorte que le « bébé » n’en réchappe jamais quand l’eau du bain est changée. L’Internet permet la diffusion de savoirs mais aussi de pseudos savoirs. Il en résulte des écrits maladroits ou des affirmations péremptoires qui feront lois. On se retrouve ainsi avec des confusions telles que « l’identité sexuelle et l’identité de genre c’est du pareil au-même ». Il ne reste plus qu’à constater la négation des apports des critiques féministes et leurs épistémologies. C’est regrettable et « c’est bien peu de le dire » chante Mickey 3D (et on ne va pas non plus mourir de rire). On peut lire aussi des assimilations rapides sur ce que seraient ou non les trans primaires et secondaires, ou le « mal » que représenteraient ces « militants trans en colère », expression dans la droite ligne de la philosophie de Colette Chiland et de ses pairs. On ne devrait pas parler de transphobie non plus, etc.

Afin de ne pas ressembler aux héros de Gustave Flaubert il faut s’engager dans l’exigence et dans l’excellence. Et non pas tel un Bouvard et un Pécuchet engendrer des désastres  culturels par une incapacité à comprendre qu’on ne s’improvise pas agronome, sociologue, musicien, astronome, physicien, professeur, gymnaste, philosophe, cuisinier, mathématicien, etc. du jour au lendemain sans apprendre et comprendre, et sur la seule foi d’une croyance toute personnelle. Les cultures trans ne doivent pas s’infliger ce contre quoi elles luttent.


[1] Au sens de cultures underground (sous-terraine) et non de sous-cultures car la traduction française entraine une connotation péjorative. Voir Hervé Glevarec, Éric Macé, Éric Maigret (éd.), Cultural Studies. Anthologie, Armand Colin, coll. « Médiacultures », 2008.

[2] La domination culturelle d’un groupe ou d’une classe, et le rôle joué par les pratiques quotidiennes et les croyances collectives dans les systèmes de domination. Lire entre autres textes : « L’organisation de l’école et de la culture », in Europe, n° 3, mars 1955, traduction de M. Soriano ; « La science et les idéologies scientifiques », in L’homme et la société, n° 13, juillet-sept. 1969.

[3] Identités et Cultures, Politiques des Cultural Studies, édition augmentée, Paris : éditions Amsterdam, 2008, p. 395.

[4] Ibidem.

[5] Stuart Hall citant Ernesto Laclau : Emancipation(s) Radicals Thinkers , verso, 2007.

[6] Éric Macé, op. cit. p. 42. Le sociologue renvoie à l’article de Patrick Mignon : « De Richard Hoggart aux Cultural studies’, in Esprit, mars-avril, 2002 ; Le Guern, Philippe (Dir.), Les Cultes médiatiques. Culture fan et œuvres cultes, PUR, 2002.

[7] Lire sa biographie, [En ligne], http://www.csun.edu/~hcphi002/

[8] Elles ont été énumérées par Sandy Stone, « Suggested Rules for Non-Transsexuals Writing about Transsexuals, Transsexuality, Transsexualism, or Trans ____. », [En ligne], http://sandystone.com/hale.rules.html (traduit de l’anglais par Arnaud Alessandrin).

[9] Sandy Stone, “The Empire Strikes Back. A Posttranssexual Manifesto”, Body Guards; Routledge 1991.

[10] Ces passages seront parfois écrits à la première personne car ils relatent une expérience personnelle et subjective.

[11] Propos recueillis en entretien. Précisons qu’elle a rencontré de nombreux étudiants lors de ses permanences au Centre Gay et Lesbien de Paris sur la période 1996-1998 dans le cadre du support organisé par l’ASB. J’ai rejoint l’équipe de support de cette association fin 1996, et fais moi-même l’expérience de cet exercice pratique imposé. Je venais de mettre mes études entre parenthèses à l’entame du  troisième cycle, mais devant ces étudiants j’étais sans cesse ramenée à un « état de patiente » malgré les preuves que je donnais d’une culture universitaire.

[12] Ces contacts ont eu lieu soit avec Maud-Yeuse Thomas, soit moi-même, et parfois nous deux.

[13] MtF = Male to Female / FtM = Female to Male.

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Texte soumis à copyright : extrait d’une publication à venir prochainement.

Anglais (traduction automatique)

Espagnol (traduction automatique)

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