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Réflexions situées sur le documentaire « Trans c’est mon genre » (2016)  d’Eric Guéret

Suite à des messages privés et des commentaires sur Twitter, je m’autorise ces quelques lignes d’explications et de remises au point.
 
Le Non :
– Je ne suis pas la réalisatrice.
– Je ne suis pas la responsable du casting.
– Je ne suis pas payée par France 2 pour vendre le documentaire.
– Je n’adhère pas à l’ensemble des discours tenus par les protagonistes.
 
Le Oui :
– Dans mes échanges avec le réalisateur, j’ai parlé des conditions de vies des personnes trans : Prostituées, Sex-workers, Séropositives, Précaires, Migrantes, Sans papiers, Jeunes et moins jeunes, Scolarisées et déscolarisées, Psychiatrisées, Féministes et non-féministes, Politisées et non-politisées, Genre fluide, etc.
– J’ai parlé de l’ensemble associatif français et des inégalités de médiatisations (Ft*/Mt*) ainsi que des agressions liées au « cumul de stigmate » : couleur de peau, classe sociale, passing, expression fluide, etc.
– J’aurais aimé voir plus de personnes politisées prendre la parole.
– Des personnes très politisées que j’aurais souhaité entendre m’ont confié avoir décliné et je respecte leur décision.
– J’aurais aussi souhaité la présence de jeunes femmes trans.
– Je pense toujours et très sincèrement, que malgré ses défauts, ce film peut être un vrai outil de sensibilisation susceptible d’en inspirer d’autres, y compris réalisés par des personnes trans, en espérant vivre assez longtemps pour le voir.
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Le Télérama de la semaine du 29 octobre au 4 novembre 2016. L’article de Marie Cailletet intitulé « Ce n’est pas leur genre » (n° 3485, p. 83-85) est consacré au documentaire d’Eric Guéret, intitulé « Trans c’est mon genre ». J’ai été interviewée avec attention par Marie Cailletet au même titre qu’Eric Guéret. L’article me semble limpide et aborde les points de satisfaction comme de frictions. De par mon travail de chercheure comme de mon identité trans et donc parfois consultée aux deux titres, cette interview confirme un changement d’approche des journalistes et une bonne note est toujours quelque chose de réjouissant.
J’ai rarement pu échanger autant avec un réalisateur qu’avec Eric Guéret, mis à part l’amitié née avec Cynthia Arra et Mélissa Arra durant le tournage de « L’Ordre des mots » (2007) au cours de nos longs et amicaux échanges. Le réalisateur m’a fait confiance et j’ai pu suivre le projet se construire, tout en notant l’évolution du réalisateur face à ses découvertes, ses questionnements et remises en causes. La formule « ne pas faire de mal, être utile », résume mon ressenti au cours de nos échanges. Avec Maud-Yeuse Thomas, nous avons travaillé à l’aiguiller vers le plus de groupes trans possibles, sans faire entrer en ligne de compte nos inimités ou nos dissensions politiques. Par rapport au tissu associatif et militant, il y avait une prise de risque mutuelle. De notre côté, allions-nous à nouveau, vivre une « trahison médiatique » ou autrement dit : quand des professionnels des médias plient « les réalité trans »  à leur point de vue ? Si le CV du réalisateur plaidait en faveur d’une personnalité engagée, un point auquel nous sommes sensibles, nous avons pu aussi lui parler avec une grande franchise. Ce que je donne à voir des coulisses me paraît important d’être souligné d’autant plus que je m’interroge sur la réception et ses effets symboliques.
Nos groupes trans sont très « à cran », et souvent avec raisons, sur le traitement médiatique dont les personnes T sont l’objet. Je suis familiarisée avec le sujet pour avoir étudié cette médiatisation depuis l’après-guerre et pour être tout simplement une personne trans « out », volontairement, comme telle dans mon métier et ma vie publique. Des publications existent sur le sujet mais ne semblent pas très connues car l’écriture académique n’en facilite probablement pas l’accès facile :
L’approche dénonciatrice qui caractérise un groupe quand il est soumis à des maltraitances sociales, théoriques et médiatiques est compréhensible et doit être prise en compte. Cependant, cette approche qui touche à la revendication fait parfois oublier que des choses changent, peu à peu – toujours trop lentement à l’échelle de nos vies, nous sommes bien d’accord. Mais elles changent. Notons l’évolution du lexique, du vocabulaire et des images. Notons le travail de consultation réalisé auprès des associations. Certaines ont joué le jeu avec précaution tandis que d’autres ont refusé net, et c’est leur droit. Les « trahisons médiatiques » sont connues. Mais tous ces groupes trans auront été abordés avec respect, les personnes traitées comme des sujets et non comme des objets. Nous pouvons donc critiquer, et c’est notre droit, mais nous devons aussi nous donner les moyens de voir les bonnes volontés, de nous autoriser à ressentir à nouveau ce qu’est la sincère bienveillance.
Comme l’article de Marie Cailletet le souligne, j’ai exprimé l’idée que certains points ou certains mots émanant de tel ou tel témoignage, soulèveront la critique de tel ou tel groupe, de telle ou telle politique. A n’en rester-là, on en oublierait alors que c’est le premier documentaire sur la transphobie et qu’il a été motivé par de bonnes raisons et réalisé avec humilité. On entendra peut être : « oui mais c’est encore la parole d’un non-trans ». En effet, ce n’est pas « un produit made in transland » mais la parole qui y est donnée, est elle, bien trans dans toute sa diversité. « On aime » ou « on aime pas » les témoignant.e.s et leurs profils, on n’engagera aucune polémique sur ce point. Écoutons plutôt le fond et jugeons l’ensemble. Ne passons pas à côté de l’histoire de transphobies ordinaires à travers des récits sans équivoque car ce documentaire est bien un tout. Il est précieux car il pointe, avec la diversité de ces paroles situées, les maltraitances institutionnelles et culturelles.
Le format d’Eric Guéret est très différent de celui des documentaires cultes français que sont à mes yeux « L’Ordre des mots » (Cynthia Arra & Mélissa Arra, 2007) et « Fille ou garçon : mon sexe n’est pas mon genre » (Valérie Mitteaux, 2011). Mais il a en commun, non seulement une approche bienveillante mais aussi une posture humaniste au sens de : « Je ne veux pas que l’autre reste un.e étranger.ère. J’accepte les effets identitaires qu’il/elle produit sur moi et je remet en cause mes certitudes. Ce faisant je m’enrichis ». Ce n’est pas comme si nous ne partagions pas la même planète, c’est surtout que les plus conservateurs ne la veulent que pour eux.
Du temps de l’association Sans Contrefaçon (2005) nous avions eu un conflit interne quant à l’utilisation du mot transphobie, jugé « trop agressif » et pas assez « pédagogique » (!?) envers « le grand public ». Maud-Yeuse Thomas, Tom Reucher et d’autres, avons défendu ce terme et l’association s’est scindée. Nous ne regrettons rien, car nous voyons bien que nommer c’est faire exister, c’est faire reconnaitre les violences et faire sortir de l’invisible, de l’ombre, les réalités de nos vécus.
Nous sommes un mouvement social qui revendique son existence.
Nous sommes un mouvement féministe qui revendique des droits.
Nous sommes un mouvement transféministe qui dénonce le sexisme, la racisme et bien d’autres « ismes » excluants.
Nous sommes…
Et, nous avons le droit de nommer les processus institutionnalisés qui tendent à nous exclurent de l’humanité.

CSS est une revue d’études féministes, queer et postcoloniales, héritière des pensées critiques, qui pose à nouveaux frais la question de Sarah Kofman : « Comment s’en sortir ? »

Cet extrait est tiré d’un article publié le 21 décembre 2015 dans le deuxième numéro de la revue Comment s’en sortir ?. Le dossier Transféminismes/Transfeminisms a été coordonné par Kira Ribeiro et Ian Zdanowicz, que je remercie chaleureusement comme l’équipe de la revue.

En écrivant cet article avec des « bouts » de thèse de doctorat, des passages repensés et augmentés, en offrant les « coulisses » (ou des implicites) de ma pensée, j’ai aussi voulu partager un démarche intellectuelle et scientifique sans renier ou bannir les aspects intimes du travail de recherche. Dans le processus d’écriture, mes pensées sont souvent allées vers Danièle Kergoat, en considérant ses travaux autant que son itinéraire de recherche et son humanité. Dans une recension de l’ouvrage Se battre, disent-elles… (Paris, La Dispute, coll. « Le genre du monde », 2012), Igor Martinache écrit : il ne s’agit pas, directement du moins, prioritairement des mobilisations « féministes », mais plus largement d’une réflexion sur la place des femmes dans l’organisation du travail productif – et reproductif. De même ma réflexion est plus largement centrée sur la place des personnes trans dans les relations hommes/femmes (l’ordre des genres), mais aussi dans le travail scientifique et ses épistémologies.

Pour une épistémologie trans et féministe : un exemple de production de savoirs situés (p. 42-58)

 

Abstracts

Cette contribution propose une réflexion sur la construction d’une épistémologie trans et féministe au sein de l’université quand on se pense comme membre d’un groupe subalterne. L’articulation des statuts d’insider et d’outsider (les limites et les avantages à être « du dedans » et « du dehors ») montre la construction de savoirs situés dans une dynamique constructiviste de l’espace public et de l’espace académique. Le métarécit de la recherche sur laquelle nous nous appuyons (une thèse de doctorat sur la construction médiatique des transidentités) donne les exemples d’une inscription dans les épistémologies féministes et des ouvertures inspirées par les Trans Studies anglo-saxonnes. Nous étudions et analysons les termes d’un discours sur soi comme étape nécessaire vers un au-delà de l’appartenance morale, de l’intimité et de la familiarité avec le terrain étudié. Pour ce faire, nous revenons plus précisément sur la notion d’épistémologie du point de vue (standpoint epistemology) proposée par Donna Haraway et ses développements. Avec les savoirs situés nous déplaçons le sujet dans le champ de la philosophie et reconnaissons le sujet trans comme sujet de savoirs grâce aux outils de la pensée féministe.

This contribution offers a reflection on the construction of a feminist and trans epistemology within the Academy when one thinks of themselves as a member of a subaltern group. The articulation of insider and outsider status – the limits and advantages of being “within” and “out of” – reveals the construction of situated knowledges within a constructivist dynamic of public and academic space. This paper is based on a research – a PhD thesis on the media construction of transidentities – whose metanarrative provides examples of an inscription within feminist epistemologies as well as thoughts inspired by Anglo-Saxon Trans Studies. We study and analyze the terms of a self-narrative as a necessary step to go beyond moral ties, intimacy and familiarity with the field of study. In order to do so, we go back on the notion of standpoint epistemology as it has been proposed by Donna Haraway and as it has been developed since then. With situated knowledges, we inscribe the subject within the field of Philosophy and we recognize the trans subject as a subject of knowledge through a feminist framework.

Extrait :

Comment le « je » du témoignage est-il devenu le « nous » de la recherche ? Comment, concernant les personnes trans(1), s’est opéré le glissement du statut d’objet de savoir à celui de sujet de savoir ? Répondre à ces questions dans un contexte académique, quand on se pense comme membre d’un groupe subalterne, minorisé, voire opprimé, conduit à considérer l’articulation entre un statut d’insider et un statut d’outsider. Montrer les limites et les avantages à être « du dedans » et « du dehors » constitue une démarche éclairante qui est le point de départ de cette contribution. Nous produisons un contre-discours dans une position de « contre-public ». Nous suivons la pensée de Nancy Fraser (1990, 67) dont la notion de « contre-public- subalterne » fait référence aux publics subalternes qui inventent et diffusent des contre-discours leur permettant en retour de formuler des interprétations oppositionnelles de leurs identités, intérêts et besoins(2). Les cadres de notre posture épistémologique nous les disons trans et féministe. Nous produisons un contre- discours pour formuler des identités différentes et des savoirs nouveaux dans une double posture du dedans/dehors ; nous l’inscrivons dans une dynamique constructiviste de l’espace public ; nous l’élaborons depuis une position subalterne.

Il semble important de montrer les échafaudages d’un parcours de recherche et de ne pas éluder le « je » de la chercheuse analysant son travail a posteriori ou in progress. Ce travail – mené en tant que personne trans identifiée et auto-identifiée comme telle – a débuté avec une étude sur la construction médiatique des transidentités. Celle-ci s’est appuyée d’une part sur un corpus audiovisuel constitué à l’Institut National de l’Audiovisuel(3), d’autre part sur une observation participante de cinq années du terrain(4) transidentitaire français ; cette recherche a ainsi mis à jour une représentation de type hégémonique (un sujet « transsexuel » validant l’ordre des genres) et elle a aussi pu éclairer la dichotomie entre personnes et représentations – dichotomie relevée par les personnes trans elles-mêmes au sein des associations parisiennes des années 1990).

Ne pas éluder le « je » est une précision importante qui en appelle une autre. Bastien Soulé écrit qu’être affecté est « la condition sine qua non des adeptes de la participation observante » (Soulé 2007, 137). Ma démarche de recherche exigeait que j’intègre à l’étude les affects, les engagements intellectuels et les contaminations symboliques diverses, antécédentes à l’élection de mon terrain, en m’impliquant ainsi dans ce que je me suis proposée de nommer une posture « auto-rétro-observante ». Cette notion avait d’abord pour objectif de servir de « première ligne de défense théorique » pour faire face à des résistances attendues(5). Elle avait aussi vocation à exprimer une posture épistémologique située et à éviter le piège de l’autolégitimation.

1 Par l’expression « personne trans » ou le terme transidentité, nous désignons les personnes auto-identifiées ou identifiées comme transsexuelles, transgenres ou encore travesties. Il existe bien d’autres identifications témoignant aussi d’un refus  d’assignation marqué par les acronymes Ft* et plus  rarement Mt*, qui à l’origine désignaient les transitions female to male et male to female.

2 Fraser associe les notions de subaltern de Gayatri Chakravorty Spivak (1988) et de counterpublic de Rita Felski (1989).

3 Le corpus a regroupé 886 documents audiovisuels sur la période 1946-2010 : actualités, fictions, magazines, reportages, sport, cinéma, talk-show, variétés, télé-réalité.

4 Par terrain, je désigne les associations et collectifs transsexuels et transgenres. L’observation participante (2008-2012) a été doublée d’entretiens et d’une enquête qualitative menée de 2009 à 2010. Le « terrain » est parfois traité comme une « entité » quand je désigne les politiques trans, c’est-à-dire la façon dont les groupes trans existent et agissent dans l’espace public. D’une part, l’inscription militante dans les groupes désignés est antérieure au choix du terrain et l’inscription dans la recherche, et, d’autre part, l’étiquetage militant dont j’ai été (et suis) l’objet est variable selon les groupes considérés.

L’intégralité du numéro en suivant le lien : http://commentsensortir.org/

N° 2 | 2015 – Transféminismes / Transfeminisms, Coordination : Kira Ribeiro et Ian Zdanowicz

  • Introduction : Kira RIBEIRO et Ian ZDANOWICZ
  • Manifeste : Miriam SOLÁ, Le transféminisme et ses transgressions. Introduction au « Manifeste pour une insurrection transféministe » (p. 4-7)
    (traduction de l’espagnol par Eva Rodriguez et Karine Espineira)
  • Rencontre : Dean SPADE, Construire des politiques centrées sur les plus vulnérables. Entretien avec Dean Spade par Kira Ribeiro et Ian Zdanowicz (p. 8-22)
    (traduit de l’anglais par Michele Greer et Keivan Djavadzadeh)
  • Traduction : Sandy STONE, L’Empire contre-attaque : un manifeste posttranssexuel (p. 23-41) (traduction de l’anglais par Kira Ribeiro)
  • Frictions : Karine ESPINEIRA, Pour une épistémologie trans et féministe : un exemple de production de savoirs situés (p. 42-58)
  • Francesca ARENA, Silvia CHILETTI et Jean-Christophe COFFIN, Psychiatrie, genre et sexualités dans la seconde moitié du XXe siècle (p. 59-75)
  • Ian ZDANOWICZ, L’architecture du passing : la place, le regard, le mouvement (p. 76-91)
  • Flo-René MORIN, Le tranimal est politique : Stalking Cat, le paradigme transsexuel et les frontières de l’humain (p. 92-107)
  • Athena COLMAN, Crossing Spaces, Traversing Styles: A Transfeminist Mobilization of Merleau-Ponty (p. 108-123)
  • Arsenal : Cristina CASTELLANO, Transfeminismos. Epistemes, fricciones y flujos, Miriam SOLÁ et Elena URKO (comp.), Tafalla Nafarroa, Txalaparta, 2013. (p. 124-127)
  • Gaël POTIN, La Transyclopédie. Tout savoir sur les transidentités, Karine ESPINEIRA, Maud-Yeuse THOMAS et Arnaud ALESSANDRIN (dir.), Paris, Éditions Des ailes sur un tracteur, 2012. (p. 128-132)
  • Alexandre BARIL, Excluded. Making Feminist and Queer Movements More Inclusive, Julia SERANO, Berkeley, Seal Press, 2013. (p. 133-136)
  • Guillaume ROUCOUX, The Transgender Studies Reader 2, Susan STRYKER et Aren Z. AIZURA (dir.), New York, Londres, Routledge, 2013. (p. 137-140)

TRANSFÉMINISMES

Cahiers de la transidentité N° 5

Sous la direction de : Maud-Yeuse Thomas, Noomi B. Grüsig, Karine Espineira, Cahiers de la transidentité, QUESTIONS DE GENRE, éditions de L’Harmattan.

9782343070148r

Couverture : Alice Molinier &
MH/Sam Bourcier

Je n’ai pas nourri mon blog depuis longtemps alors je m’y remet doucement avec des informations de publications que je souhaite intéressantes.

Pour entrer dans les coulisses de cet ouvrage, l’idée d’engager ce paradigme est née courant 2013. Il a vu le jour après quelques péripéties mais avec la volonté de bien faire ou du moins de faire au mieux avec les moyens qui étaient les nôtres. Cet ouvrage n’est que l’un des jalons d’une réflexion plus vaste dont on peut avoir un aperçu en parcourant de nombreux blogs francophones. Ailleurs, le processus de « penser les transféminismes » est bien avancé depuis l’article Emi Koyama (2003). Les pratiques transféministes prennent aussi des formes passionnantes quand on les observe en Italie, en Espagne, au Chili ou encore au Brésil. Comme le souligne Alexandre Baril la réflexion sur les transféminismes est émergentes dans le monde francophone et on peut la considérer avec optimisme bien que son émergence soit encore à ses débuts.  Les écrits d’Alexandre Baril viendront d’ailleurs conforter cette émergence et sa reconnaissance par le monde anglophone au passage.

Nous avons aussi souhaité la collaboration avec Noomi pour coordonner cet ouvrage que nous n’avons cessé de revoir, de discuter, de déconstruire et de reconstruire sans jamais être totalement satisfaites car on souhaite toujours mieux faire. Nous nous sommes parlées. Nous avons abordé les questions du pouvoir, des privilèges ainsi que de leurs reconnaissances ou de leurs dénis. Traductrice de Julia Serrano et créditée à sa demande  « plongeuse-serveuse » dans le comité de lecture des cahiers de la transidentité, la présence de Noomi nous a conforté dans notre approche visant à déconstruire les hiérarchies tout en ne les niant pas, car elles nous dépassent souvent à notre insu et c’est là que le pouvoir s’exprime souvent de façon insidieuse. Nous sommes peut-être apportées des éclairages mutuellement. Je n’oublie pas que si aujourd’hui je porte le titre de docteure, j’ai aussi porté celui de femme de ménage, d’ouvrière et même celui de cadre ! Ce n’est pas de l’étiquette le plus valorisante dont je la plus fière. J’ai déjà évoqué le parcours de Maud qui est bien plus évocateur que mon propre parcours. Toutes deux, nous tenons à remercier Noomi pour sa fraicheur, ses idées et son enthousiasme.


Sommaire :

Présentation du dossier [en ligne sur le site de l’ODT] :
Nous, transféministes, M.-Y Thomas, K. Espineira, N. B. Grüsig

Introduction, P. Porchat, T. Ayouch, p. 17
Entretien avec L’Écho des sorcières, p. 21
Transféminisme à la française, N. B. Grüsig, p. 29
Le renouveau transféministe, A. Alessandrin, p. 49
Transféminisme ou postféminisme ?, M.-Y. Thomas, p. 55
Notes pour une technologie Transféministe, L. Rojas, p. 65
Qui a peur du transféminisme ?, Genres Pluriels, p. 75

Autour du trans-féminisme :

Femonationalisme, R. Gharaibeh, p. 83
Féminisme(s) et littérature marocaine, J. Zaganiaris, p. 91
Autour de The Empire Strykes Back, K. Espineira, p. 115

Conclusion :

TransRévolution Réflexions, MH/S. Bourcier, p. 125

Passages :

La fierté des damnés de la terre, J.-M. Gaillard, p. 133
Rachele in sex land, R. Borghi, p. 139
Entretien avec l’association Chrysalide, p. 145
Sissies imperator, D. Roth Bettoni, p. 159
Notes de lecture(s), G. Clamens, p. 169


ISBN : 978-2-343-07014-8 • octobre 2015

http://www.editions-harmattan.fr/index.asp?navig=catalogue&obj=livre&no=48255

Affiche du film The Empire strykes back

Affiche du film The Empire strykes back

Réflexions autour de The Empire Strikes Back de Sandy Stone

L’Empire contre-attaque : un manifeste posttranssexuel (1991)

Ce texte est la version écrite de la présentation orale réalisée lors de la conférence avec Sandy Stone et autour de ses travaux qui s’est tenue le 2 octobre 2014 aux Archives Nationales, de 15h à 18h. (voir la présentation complète : http://commentsensortir.org/2014/09/10/conference-penser-les-transfeminismes-avec-sandy-stone/),  à l’occasion de la parution prochaine de la traduction de son article « The Empire Strikes Back: A Posttransexual Manifesto » dans le n° 1 de la revue Comment S’en Sortir ?.

J’avais opté pour une présentation décalée tout en illustrant les propos sur la thématique de « L’empire contre attaque »  de la franchise Star Wars sur un powerpoint.

Je tiens à remercier très chaleureusement Ian Zdanowicz et Kira Ribeiro pour leur invitation.

 

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En France, au mois de mars 1971, est fondé le Front Homosexuel d’Action Révolutionnaire. Seulement un mois plus tard, les lesbiennes féministes radicales vont s’affirmer pour exister non seulement au cœur du mouvement féministe mais aussi au cœur du mouvement homosexuel. Le groupe des Gouines Rouges est ainsi créé à l’initiative de Monique Wittig, Christine Delphy et Marie-Jo Bonnet entre autres. Dans le premier numéro de la revue « Gulliver » paru au mois de novembre 1972, elles écrivent : « Nous sommes des créatures de jouissance en dehors de toute norme. Nous sommes lesbiennes, et nous sommes heureuses de l’être ». Ce propos a trouvé un écho 20 ans plus tard. Un écho peut-être inattendu pour de nombreuses lesbiennes et féministes. Les slogans scandés à l’occasion de l’Existrans (la marche annuelle des personnes trans à Paris depuis 1997) ont proposés ainsi de nouvelles lectures et expressions de la fierté d’exister. Des personne trans se sont mises à scander : « ni homme ni femme » et « trans et fiers de l’être ». Le lien me semble affirmé avec la pensée féministe et la fierté lesbienne. Pourtant les accointances entre mouvements trans et féminismes ne semblent pas encore aller de soi en 2014.

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On peut être étonné par le déroulé historique des mouvements pour l’égalité des droits. Les révoltes de Stonewall (dont on sait avec l’exemple des événements de la Cafétéria Compton dans le district de Tenderloin en 1966, qu’elle n’est pas la première), ne sont pas si éloignés dans le temps de la révolte qui mènera au FHAR dans le contexte français. Mais on sait aussi que dans les deux cas, la révolte d’un « nous les opprimé-e-s » a produit des injustices, ou du moins a mis en lumière un « nous les opprimé-e-s » aussi concerné par les rapports de pouvoirs qui structurent la société. Les féministes, par exemple, devaient lutter pour exister en tant que voix audibles face à celle des hommes, les lesbiennes féministes face à celle des hommes et de féministes. La situation était-elle différente aux États-Unis ? Les causes féministes, sexuelles, ethniques, sociales et de genre ne semblent pas ici non plus aller de soi et deviennent des sujets de discordes. Partout où les minorités se sont révoltées les mouvements semblent finir par se séparer ou alors une cause se construit aux dépends des autres.

Le mouvement trans états-unien est écarté de l’héritage de Stonewall et depuis les années 1990 des ouvrages tentent d’expliquer ce phénomène les concernant (je pense à Martin Duberman, avec l’ouvrage « Stonewall » en 1994 ; à Joan Nestle & Riki Wichins, « Genderqueer: From Beyond the Binary », 2002 ; je pense aussi à l’ouvrage « Transgender Rights », dirigé par Paisley Currah, Richard Juang et Shannon Minter, en 2006). Malgré cet oubli ou cette invisibilisation des mouvements pour l’égalité des droits, rien ne pourra empêcher les Trans Studies américaines d’émerger dans les années 1980 avec l’incontournable texte de Sandy Stone que je qualifierai de « révolte culturelle ». En effet, nos existences posent la question de notre visibilité dans l’espèce humaine, dans l’humanité si vous préférez, et nos vies posent des questions : Quels effets identitaires produisons-nous sur la culture via et en dépit des normes, des sexualités, des races, des classes, des déterminismes biologiques, des essentialismes et des matérialismes ?

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En France, les politiques trans, c’est-à-dire la façon dont les groupes trans constitués en associations et en collectifs politisés agissent et existent dans les espaces publics et médiatiques, ne débutent véritablement que dans les années 1990. Mais il me semble difficile de parler de Trans Studies en l’absence de texte fondateur et malgré des balbutiements épars y compris venant de moi.

C’est aujourd’hui que tout commence d’une certaine façon avec la nouvelle génération, sans vouloir effacer de l’histoire l’initiative de telles ou telles personnes. Je vais prendre un premier point de repère avec le transféminisme. Je m’appuie ici sur une citation de l’association OUTrans, tirée d’un texte publié en 2012 : « Le transféminisme est un outil qui nous semble incontournable pour mettre en place une politique des alliances. Notre analyse critique de la société et des systèmes de domination(s) qui la traversent et qui produisent les divers modes d’oppressions (entre autre la transphobie) est héritière de la tradition (qu’on peut appeler le féminisme de la « troisième vague »/ féminisme queer/ féminisme post-identitaire) » (Source : http://outrans.org/infos/articles/transfeminismes). Sommes-nous dans l’utopie à vouloir revenir sur ce qui a été défait dans les années 1970 afin de retrouver un « nous les opprimé-e-s » sans hiérarchies et tout en parvenant à ne pas nier les spécificités de nos luttes respectives ? Ce programme-là me parait révolutionnaire et peut-être du même coup utopique. Mais on a envie d’y croire et de travailler pour.

Le texte de Sandy Stone est assez puissant pour qu’on n’ait pas besoin de lui une faire publicité de convenance. En le lisant, un certain nombre de commentaires me viennent à l’esprit spontanément. Je vais donc partager avec vous quelques pensées critiques que je n’aurais pas le temps de développer en profondeur. Mais j’espère, que vous les considérez comme des pistes de réflexion pour comprendre pourquoi nous sommes si en retard par rapports aux studies anglo-saxonnes.

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Sur la méthode scientifique, je n’ai pas manqué le passage sur le premier travail de Leslie Lothstein définissant des critères du diagnostic différentiel. Sandy Stone pointe les faiblesses de l’échantillon et de la méthodologie. L’évaluation psychologique qui en ressort parle d’individus schizoïdes, renfermés, isolés, déprimés, avec des addictions, immatures, narcissiques, égocentriques, manipulateurs, etc.

Sandy Stone, fait le constat que malgré des « résultats qui auraient pu être considérés comme marginaux, marqués du sceau d’une méthode douteuse ou d’échantillonnages excessivement limités. Ils finirent malgré tout, mises en garde comprises, par représenter les transsexuel·le·s dans la littérature médicolégale/psychologique jusqu’à récemment ». Avec cet exemple, nous reconnaissons aussi une situation à la française. Pourquoi les écrits des psychiatres français et françaises sur la question n’ont pas donné lieu à de questions de méthodologie ? Le saura-t-on un jour ? Prenons les ouvrages de Catherine Millot pour Hors-sexe (1983), Patricia Mercader pour L’illusion transsexuelle (1994) et Colette Chiland pour Changer de sexe (première version de 1997 et deuxième version en 2011). Ces ouvrages qui font toujours loi auprès des étudiants dans les disciplines « psy », particulièrement, pourraient donner lieu à des questionnements sur les échantillons et la méthodologie. Mais ce qui frappe le plus, c’est que ces trois livres nous parlent de la peur des personnes trans. Les auteures ne parlent pas de la peur de la société, mais de leur peur en tant que personne, en tant que femme, en tant que praticienne, et au moins pour deux d’entre elles en tant que féministe. Ces auteures considérées conjointement avec des publications comprises entre 1983 et 1997, peuvent être rapprochés à des degrés divers de l’ouvrage L’empire transsexuel de Janice Raymond (1979).

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Ces ouvrages vont jusqu’à nous décrire physiquement et évaluer notre humanité et nos possibilités en terme de sexualité dans une sorte d’évaluation aux très forts accents de morale et de religion. Ce dernier point n’est pas assez soulevé d’ailleurs mais les dimensions moralistes et religieuses se retrouvent à des degrés divers dans ces écrits. Une personne trans serait donc : une personne avec un faible espérance de vie, qui voudrait le sexe des anges ou du moins une sexualité sans sexe ; elle serait aussi hérétique, narcissique, inquiétante, effrayante, indigne de confiance, manipulatrice, caricaturale, pathétique, grosse, laide ; elle serait un travelo sans talent, incapable de pénétrer un femme, ou d’attirer le désir de « quelqu’un de normal », un repoussoir à la relation ; et enfin, elle devrait aussi considérer « son droit au suicide ». Une grande partie de ce discours ne fait-il pas penser aux discours racistes pour construire un autre inférieur ou des races inférieures ? Bien entendu, ces auteures trouvent inconvenant que l’on vienne leur demander des comptes sur ces « vieux écrits » ou des « maladresses du passé ». D’ailleurs, en 2011, Colette Chiland ne manquera d’être à nouveau maladroite avec ce nouvel écrit : « La solution militante est que les mesures prises par les minorités deviennent la loi générale. […] songeons aux nazis qui ont réussi à faire adhérer presque tout un peuple à l’idéologie raciste ». De son côté, il me semble qu’il y a chez Patricia Mercader une idée directrice et essentielle qui n’est jamais exprimée clairement : c’est que les transsexuels peuvent changer de sexe mais pas changer de genre. Serait-ce là leur illusion ? [Le propos qui va suivre, n’a pas été dit lors de la présentation, je le donne ici à titre de précision : Il me semble que cette idée préside encore aux analyses de nombreux psychanalystes et psychiatres. Pour la formuler autrement : les trans croient à tort qu’ils/elles ont changé de genre. Ils peuvent à la rigueur changer de sexe mais surement pas de genre. Les hommes restent des hommes, même en femmes. Et les femmes restent des femmes, même en hommes. Je crois que c’est le point commun à tous les ouvrages maltraitants mais ce n’est jamais formulé de façon franche.]

On pourrait estimer que ces théories sur les personnes trans ont conduit d’une part à la politisation des associations et des collectifs qui ont mis beaucoup de temps à émerger dans le contexte français, et à freiner d’autre part l’arrivée des Trans Studies anglo-saxonnes tout en compliquant l’émergence de Studies made in France. L’agenda politique des groupes trans politisés des années 1990 et 2000 a conduit une majorité de ses dirigeants et dirigeantes à dire : « la théorie ça ne sert à rien ». La militance y compris d’inspiration marxiste tablait sur le concret et se montrait des plus pragmatiques disqualifiant l’acte de théoriser mais tout en se référant à la théorie !

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Pour comprendre la période actuelle, il est crucial de s’attarder sur la période de la mise en place d’une catégorie diagnostique en 1980 avec une catégorisation qui, « après des années de recherche, ne mettait pas beaucoup plus en jeu que la sensation classique « d’être dans le mauvais corps » – et l’acceptation qui en découle par la police des corps, c’est-à-dire l’institution médicale, des histoires cliniquement « bonnes » de transsexuel·le·s existent désormais dans des zones aussi dispersées que l’Australie, la Suède, la Tchécoslovaquie, le Vietnam, Singapour, la Chine, la Malaisie, l’Inde, l’Ouganda, le Soudan, Tahiti, le Chili, Bornéo, Madagascar et les îles Aléoutiennes » (Sandy Stone, 1991).

Ne doit-on pas voir aussi dans cette catégorisation du « fait transsexuel » la conséquence des effets des nomenclatures internationales comme le Manuel statistique des maladies mentales de l’Association des psychiatres américains et la Classification internationale des maladies de l’Organisation mondiale de la santé, qui ont conduit à une occidentalisation et une standardisation des identités trans en identités transsexuelles. Parmi les forces en jeu, peut-être celle de la colonisation des esprits. Ainsi nous nous sommes placé-e-s en situation de coauteur-e-s d’un récit bien particulier : exporter le « phénomène trans » dans toutes les aires culturelles alors même que ledit protocole est écrit et table sur un double dysfonctionnement interne à l’aire occidentale. On répond par « la chirurgie » (« la réponse folle » dit Chiland) à « une folie » (« la demande folle » dit Chiland) dans le champ psychiatrique et l’on généralise cette folie à la planète entière à l’aide de critères de la seule aire culturelle blanche, occidentale, hétérosexuelle et hétérogenre (au sens de deux genres opposés dans la symbolique hétérosexuelle). Le récit transsexuel fini par avoir le même fonctionnement que le symbole : il ne décrit qu’une seule chose par exclusion de tout le reste.

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Dans cette dernière partie, je souhaite revenir à titre personnel sur L’Empire transsexuel de Janice Raymond, avec le passage souligné par Sandy Stone dans lequel elle se voit mise en cause : « Comme l’a écrit une femme […] : « C’est comme si j’étais violée quand je vois qu’Olivia fait passer Sandy […] pour une vraie femme. Après tous ses privilèges masculins, va-t-il aussi tirer profit de la culture lesbienne féministe ? » (Sandy Stone [1991] citant Janice Raymond, 1979, p. 134-135).

Dans un tout autre genre, je vais partager ici une anecdote qui peut se conjuguer au pluriel car elle n’est pas isolée. Depuis deux ans, j’enchaine les conférences en université et assez régulièrement on vient me voir à la fin pour me parler. Parfois j’entends de drôle de choses, y compris de la part de chercheures. J’entends : « t’as l’air à l’aise en public car avant t’étais un homme », ou bien on me pointe « le privilège de l’éducation masculine ». L’expression : « car t’étais un homme avant » devient : « car tu as été élevé en homme ». On m’assène ce genre de discours sans rien connaître de mon parcours et de la façon dont j’ai travaillé pour parvenir à parler en public ces dernières années ou encore sans savoir si j’ai fait mien le privilège de l’éducation masculine dont je ne nie pas l’existence (et en cela je ne me complaît pas dans le privilège). Je pourrais dire que je l’ai détecté très tôt comme tel et que j’ai souhaité m’en défaire jusqu’à l’assujettissement total de mon droit à parler, non en tant que personne genrée mais en tant que personne pensante. Mais l’argument du privilège vaut pour argument massue et on ne peut pas s’en défendre sans s’enfoncer alors je dois l’accepter dans la grande majorité des cas. [Ajout lors de la publication sur le blog : Je précise que je ne peux pas en vouloir aux personnes, aux femmes, qui me disent cela car le privilège existe bel et bien mais pour autant l’argument peut être très blessant quand il est lancé comme une condamnation sans appel possible.]

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Pour m’engager dans la conclusion de cette communication, je souhaiterais souligner l’avant-gardisme du texte de Sandy Stone. Je dois encore m’en référer à ma propre histoire pour illustrer cette idée tout en souhaitant que d’autres personne s’y reconnaissent aussi. C’est seulement près de 7 ans après le texte de Sandy Stone et quatre ans après l’ouvrage The Gender Outlaw de Kate Bornstein, que j’ai compris que les personnes trans, en théorisant leur condition et tout en étudiant les sociétés dans lesquelles ils et elles se révélaient, nous donnaient de puissants outils de compréhension et d’émancipation qui venaient s’ajouter aux outils de la pensée féministe. Bien entendu, le refus de s’inscrire dans l’ordre des genres n’a pas toujours été compris comme le refus de cautionner une société sexiste et inégalitaire mais de mettre la pagaille dans une communauté déjà en lutte et en demande de reconnaissance. Nous avons bien été un certain nombre, aussi modeste le chiffre fut-il, à refuser très tôt l’adhésion sans condition au système sexe-genre. Je pense que c’est aussi le cas des membres du Groupe Activiste Trans qui auront éprouvé le même sentiment, tout comme les nouvelles générations à l’œuvre aujourd’hui dans le tissu associatif et militant.

Dans les divisions et concurrences entre personnes trans ou groupes trans, il y aussi une défiance qui doit être dite. Elle concerne le statut et la position d’universitaire pensée uniquement en termes de classe. Là où il y a des tentatives pour parvenir à produire des savoirs situés et des contre-discours depuis une position de subalterne, d’autres ne voient que « trahison » au sens de trahir sa couleur de peau, sa classe sociale, son groupe d’appartenance morale, etc. Mais ce faisant, ces voix dénonciatrices contribuent peut-être, à leur insu, à pérenniser les rapports de pouvoir et de domination en faisant passer un message que j’estime malheureux : on ne peut pas y arriver sans trahir et sans se trahir soi-même.

Si on se plie à cette règle, il n’y aurait bientôt plus de femmes dans les universités, plus d’étrangers, plus de gays, de lesbiennes, de féministes et de trans, auto-identifié-e-s, etc. Ceux qui n’ont jamais besoin de dire d’où ils parlent, ou qu’on ne somme jamais de le faire, auraient encore moins de raisons de se situer qu’auparavant.

Je me réjouis donc de la présence de Sandy Stone aujourd’hui et de la tenue de cette conférence, pour ceux et celles qui souhaitent depuis fort longtemps voir émerger et s’affirmer des Trans Studies dont nous soyons moteur au sens d’acteurs et actrices. L’infantilisation des personnes trans va si loin, que nous dépassons parfois les limites de l’acceptable : c’est-à-dire qu’on ne nous pense pas apte à mener nos propres Studies et donc il faudrait nous assujettir à un ordre qui « sait », à défaut d’être nouveau.

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Note :

Durant le débat qui a suivi les présentations, la question de la représentation a été posée en termes de couleur de peau.

En effet, il n’y avait que des « blancs »‘ à la table. Cette question est pertinente bien entendu, c’est indéniable. Nos réponses n’ont probablement pas été à la hauteur. Je me suis moi-même perdue dans un sentiment de culpabilité et je me suis retrouvée, comme une idiote je l’avoue, à parler de mes origines avec un « papa tout foncé » et une « maman toute blanche ». Quand l’argument de nos passeport européens a été avancé, j’ai failli dire que j’avais aussi un passeport chilien et que dans celui-ci j’étais toujours un homme aux yeux de la loi chilienne, mais qu’heureusement le passeport français me reconnaissait bien comme femme.  Tout est vrai mais émotions et culpabilités nous font parfois sortir de belle âneries face à une vraie question. Cependant, la question de la couleur de peau a éludé un fait tout aussi important : c’était peut-être la première fois qu’une tablée universitaire comptait presque  100 % de personnes trans. Généralement, ce sont des tablées à 90 % ou le plus souvent à 100 % cisgenres. Nous commençons à peine à exister.

L’argument de l’élitisme a été ensuite mit en avant. Il est tout aussi audible et intelligible.

Toutefois, ce serait une erreur de ne voir que de l’élitisme concernant la place des trans dans les universités quand on connaît les situation de précarité et d’infériorisation des personnes. Pour un certain nombre d’entre-nous, c’est la guérilla permanente pour exister. Il faut bien comprendre que de jeunes personnes trans abandonnent leurs études car la règle des cumuls des stigmates joue sur eux comme sur d’autres personnes n’étant en rien intéressées par l’université. Un jour, les femmes sont entrées dans l’université et je crois que cette histoire ne s’est pas écrite à l’eau de rose. De même pour les personnes non-blanches, gays et lesbiennes identifiées ou auto-identifiées, etc. Le critère de classe doit-il effacer les autres critères ? On peut être universitaire sans nier bénéficier de certains privilèges et de jouir de positions de pouvoir sans même les avoir demandé. Cette prise de conscience engage dans l’intersectionnalité. Les privilèges peuvent être refusés au prix de sacrifices intimes. Les vrais positions de pouvoir sont celles qui ne veulent pas ou qui refusent de se reconnaitre comme telles. Je me refuse pour ma part à appliquer cette cette règle à toutes les personnes minoritaires sans rien connaître de leur vécus et de leurs positionnements personnels.

Ce qui aurait été fantastique, c’est d’avoir eu une tablée 100 % trans avec une diversité visible selon le critère de couleur de peau. Nous sommes bien d’accord.

Je dis bien « visible » car au vu des origines ethniques, comme en témoignent quand même des noms de familles étrangers (portugais, espagnols, catalans, polonais, chilien…), des métissages (certes invisibles), des différentes origines socio-culturelles, le critère appliqué de blanchité pose la question de la suspicion de pouvoir, du visible et du lisible.

Nul négationnisme et nul déni des privilèges comme des discriminations de genre, de classe et de race dans ces lignes. Le débat est complexe et risqué. Je l’ai appris plusieurs fois à mes dépends.

Les questions sont donc aussi à poser en termes de mobilités et de reproductions sociales. Les inégalités sociales génèrent aussi des inégalités dans les groupes minoritaires. Faut-il alors envisager de commencer une communication par l’exposé de sa situation ethnique, sociale, sexuelle, religieuse ou encore de genre ? Sans ironie aucune, je constate que ce processus se voit entre nous de façon croissante, entre femmes, féministes, LGBTIQ, étrangers, précaires, etc. Comment se fait-il que toutes les personnes qui forme un « nous » les opprimée-s en arrivent à se suspecter les unes les autres sur la base d’un seul critère d’exclusion (un stigmate) soumis à hiérarchisation ? N’y a t-il donc aucun moyen de travailler entre femmes, féministes, trans, gays, lesbiennes, précaires, putes, intersexes, étrangers, noirs, jaunes, rouges ou blancs, etc. sans nier nos spécificités  ? Aurions nous oubliés qui est ou ce qui constitue et nourri  « l’ennemi principal » ? J’ai une furieuse envie de croire dans une politique des alliances comme de Trans Studies menées en premier lieu par des personnes trans. Sur ce dernier point, je crois que la génération qui arrive atteindra cet objectif. J’espère juste être là pour le voir.

Revue Hermès, n° 69 – Sexualités.

Sous la direction de Dominique Wolton. Ce numéro est coordonné par Étienne Armand Amato, Fred Pailler et Valérie Schafer, et supervisé par Benoît Le Blanc. Éditions CNRS, 28 août 2014.
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Résumé du numéro

« Deuxième révolution sexuelle », « troisième vague féministe »… La question sexuelle n’est pas close et n’a pas fini d’occuper l’espace public, de s’inviter dans la sphère politique et sociale. En témoignent les affrontements récents en France autour du mariage pour tous, le manifeste des 343 fraudeuses en faveur de la procréation médicalement assistée ou encore les débats parlementaires sur la prostitution et la pénalisation des clients. Enjeu politique, religieux, éthique, économique ou encore culturel, c’est aussi, profondément, une question de communication, privée comme publique, qui, de la sphère la plus intime à l’arène la plus médiatique, engendre échanges, controverses, revendications, normativité et négociations.

C’est la communication dans tous ses états – de la plus ténue et silencieuse à la plus transgressive ou explicite – que les auteurs de ce numéro analysent, pour mieux comprendre non pas la sexualité, mais les sexualités, leur diversité de formes, de manifestations, de pratiques, leur altérité, leur incompréhension ou reconnaissance mutuelles comme leurs ajustements et entrelacements.

Mêlant des approches anthropologiques, sociologiques, historiques, littéraires, dans les domaines des sciences de l’information et de la communication, des études des médias ou de genre, ce numéro est l’occasion de croiser des recherches de terrain, des études de cas et des réflexions plus théoriques autour de ce champ éminemment interdisciplinaire. Au fil des pages se dévoilent la richesse et la diversité des approches communicationnelles des sexualités. Celles-ci permettent de dépasser les binarismes et clivages que l’on peut observer dans l’actualité et de replacer dans la longue durée une question, dont la simplicité de notre titre ne peut pas masquer la complexité des enjeux.

Étienne Armand Amato, Fred Pailler et Valérie Schafer

 

Résumé de mon article :

 
L’inscription des identités « trans » comme fait de société s’est accompagnée de questionnements liés au genre et à la sexualité. Ceux-ci se sont retrouvés saisis par les moyens de communication depuis la descente d’avion de Christine Jorgensen en 1953 à New York jusqu’à la pornographie sur Internet, en passant par les mises en scène des shemales et la médiatisation du bois de Boulogne dans les années 1980-1990, générant sur le terrain confusions, divisions et concurrences. Appuyé sur les résultats d’une étude menée de 2008 à 2012 et des corpus audiovisuels, cet article permet de montrer les processus complexes et croisés en jeu dans la construction médiatique des transidentités.

Anglais (traduction automatique)

Espagnol (traduction automatique)

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